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Des militaires ukrainiens tirent avec un canon automoteur français CAESAR en direction des positions russes sur une ligne de front dans la région de Donbas, le 15 juin 2022
Des militaires ukrainiens tirent avec un canon automoteur français CAESAR en direction des positions russes sur une ligne de front dans la région de Donbas, le 15 juin 2022
©ARIS MESSINIS / AFP

Stocks stratégiques

Derrière les difficultés ukrainiennes dans le Donbass, l’épuisement des stocks de munitions occidentaux ?

La faiblesse des stocks stratégiques des pays européens comme les failles de nos capacité de production industrielle pourraient bien être en cause

Guillaume Lagane

Guillaume Lagane

Guillaume Lagane est spécialiste des questions de défense.

Il est également maître de conférences à Science-Po Paris. 

Il est l'auteur de Questions internationales en fiches (Ellipses, 2021 (quatrième édition)) et de Premiers pas en géopolitique (Ellipses, 2012). il est également l'auteur de Théories des relations internationales (Ellipses, février 2016). Il participe au blog Eurasia Prospective.

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Atlantico : Dans un article, le Financial Times se demande si l’Occident est en train de tomber à court de munitions pour fournir l’Ukraine. A quel point la question se pose-t-elle effectivement en ces termes ?

Guillaume Lagane : Aujourd’hui, le conflit se déroule principalement dans le Donbass. C’est une guerre d’attrition faite de bombardements pour affaiblir l’adversaire, assez similaire aux combats de la première guerre mondiale. Dans cette bataille, les Russes ont l’avantage. Ils envoient 20 000 obus, contre deux tiers de moins côté ukrainien. L’industrie de l’armement ukrainienne est quant à elle très largement affaiblie. L’Ukraine est donc très dépendante des livraisons d’armes des Occidentaux. On peut donc se demander si la faiblesse des livraisons n’explique pas certaines des percées territoriales russes de ces derniers jours. Il faut toutefois rappeler que, dans ce domaine où il est difficile de vérifier les déclarations des parties, nous sommes dans le « brouillard de la guerre » et ne savons pas quelle est la réalité exacte des forces sur le terrain. 

A quoi est dûe cette faiblesse des livraisons ?

Il y a d’abord, évidemment, un différent de puissance entre les deux armées (le budget de la défense russe en 2020 représentait dix fois celui de l’Ukraine). Les Occidentaux essaient de compenser cette faiblesse ukrainienne. Les Américains ont annoncé 40 Md de dollars de livraison à l’Ukraine mais, à l’évidence, les Ukrainiens n’en disposent pas encore. Pourquoi un tel décalage entre les annonces et les livraisons ? D’abord, les armes sont souvent modifiées avant d’être livrées, ce qui impose un délai de transformation. Ensuite, il y a une difficulté à ravitailler les Ukrainiens sans être interceptés par les Russes, ce qui impose de prendre de grandes précautions. Il y a aussi un problème d’usage de ces armes : il faut former les Ukrainiens à des matériels qu’ils ne connaissent pas.  De plus, les pays de l’ex-pacte de Varsovie, qui ont livré beaucoup d’armes soviétiques au début du conflit, voient désormais leurs stocks épuisés. Les Occidentaux ont aussi des difficultés car leurs stocks de munitions et d’armes, taillés pour une période paix, sont faibles. Il y a peut-être aussi des motifs plus obscurs : des hésitations politiques à livrer les armes que les Russes pourraient capturer. Et, évidemment, livrer des armes aux Ukrainiens signifie ne plus les posséder. A titre d’exemple, la France va livrer 18 canons CAESAR, c’est un quart de notre capacité puisque nous en avons 76.

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Ce retard favorise aujourd’hui les forces russes, appuyées sur une puissante industrie de défense et, dans le Donbass, proches de leur territoire, ce qui favorise leur ravitaillement. Cela dit, la Russie est confrontée aux mêmes problématiques. Elle n’a certes engagé qu’un tiers de son armée, la troisième plus grande au monde, mais sur la durée, la livraison d’armes va aussi être une difficulté. Son industrie dépend de certains composants étrangers qui sont plus difficiles à obtenir avec les sanctions. D’ores et déjà, contrainte d’alimenter sa propre armée, elle ne fournit plus à ses clients les matériels attendus. L’Inde l’a récemment déploré.  

Notre capacité de production industrielle est-elle aussi en cause ?

L’industrie de défense est la clé de la victoire dans de nombreux conflits. Sans « l’arsenal de la liberté » que sont devenus les Etats-Unis pendant la seconde guerre mondiale, les Alliés (y compris l’URSS malgré ce que prétend l’actuel pouvoir russe) n’auraient pas vaincu le nazisme. Aujourd’hui, l’industrie américaine représente la moitié des exportations d’armes sur la planète, les Européens ont aussi des capacités. A titre d’exemple, l’industriel français fabriquant les CAESAR peut en produire 300 chaque année. Le problème, c’est le délai de mise en route (la construction d’un canon dure dix-huit mois) et la question des financements. Seront-ils là pour payer ces armes ? Plusieurs pays ont fait des annonces en ce sens : l’Allemagne a annoncé mobiliser 100 milliards, la Pologne va passer de 2 à 3% du PIB pour sa défense, la France augmente son budget de 9 milliards. Reste à savoir si ce sera un effort durable au regard des contraintes budgétaires (augmentation des taux d’intérêts qui pèse sur la dette, demande accrue de dépenses sociales pour maintenir le désormais sacro-saint « pouvoir d’achat »).

Est-ce que ces erreurs sont dues à un problème de philosophie militaire ?

On a vécu depuis 1991 sur l‘idée que l’Europe était un continent en paix (malgré des conflits dans le Caucase et en ex-Yougoslavie). La guerre en Ukraine marque donc une rupture et l’opinion publique évolue partout. En Allemagne, on parle de changement d’ère (« Zeitenwende »). La Finlande et la Suède ont décidé de rentrer dans l’OTAN. Les opinions publiques vont se faire à l’idée, le fameux « Si vis pacem para bellum » des Anciens, qu’il faut un investissement plus important pour la sécurité de leur pays. Mais le changement d’état d’esprit est difficile car, en Europe occidentale tout au moins, nous restons relativement loin de la guerre dont les conséquences perçues sont surtout économiques (prix de l’énergie). Il est possible que l’indifférence l’emporte.

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