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De la mort comme passage à la mort comme guerre
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Tribune

De la mort comme passage à la mort comme guerre

Bertrand Vergely, auteur de "Entretiens au bord de la mort", publié aux éditions Bartillat, redonne toute sa dimension philosophique à la mort afin que celle-ci ne soit pas considérée comme une impasse.

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely est philosophe et théologien.

Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010), La tentation de l'Homme-Dieu (Le Passeur Editeur, 2015).

 

 

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Cela a été dit et redit, mais cela n’en est pas moins vrai : la mort dans notre société n’existe plus. Il y a une raison majeure à cela. Pour que la mort ait un sens et existe, il faut que l’au-delà existe et que celui-ci existant on se prépare à mourir. Quand l’au-delà n’existe plus, ne nous préparant plus à mourir, la mort cesse d’exister.

Michel Foucault situe notre changement de régime quant à nos relations avec la mort au début du XIXème siècle, quand Bichat publie ses Recherches physiologiques sur la vie et la mort, dans lesquelles il définit la vie comme « l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort ». Il n’a pas tort. C’est là que les choses sont formulées au niveau de la conscience objective. Je vois cependant pour ma part ce changement commencer au XVIème siècle quand Machiavel dans Le Prince définit le bon régime politique comme celui qui se conserve le plus longtemps. Cette idée est reprise sous une forme subjective au XVIIème siècle par Hobbes dans Le Leviathan, quand celui-ci explique que  c’est la peur de mourir qui incite les hommes à conclure un pacte social et à rentrer en société. Si chez Machiavel la lutte contre la mort est le critère de  la bonne politique, chez Hobbes elle est celui de l’humanité. 

En écrivant cela je vois venir la critique. Et alors ? En quoi est-ce critiquable ? Ne pas mourir n’est-ce pas ce que tout homme désire ? Si l’on peut vivre dans une société avec une politique et une culture permettant de réaliser ce souhait, ne faut-il pas s’en réjouir en voyant là un progrès ? Pas forcément.

Sur le fond d’abord, je vois un inconvénient majeur à ce nouveau rapport avec la mort pensé sur le mode de la guerre et non plus du passage : celui de devenir des vivants imaginaires. Relisons Le malade imaginaire de Molière. Que voyons nous ? À force de ne pas vouloir être malade, Argan finit par être malade à l’idée  de pouvoir l’être. Si bien qu’il devient un malade imaginaire. Notre rapport à la mort lui ressemble. À force de vouloir éviter la mort nous finissons par sinon ne plus vivre du moins mal vivre et être ainsi  des vivants imaginaires. Cinq choses le montrent.

        1) C’est parce que l’on aime la vie que l’on est vivant et non parce qu’on lutte contre la mort. Mettons nous, pour vivre, à lutter contre la mort au lieu d’aimer la vie. Vivant dans l’angoisse de la mort, on n’a plus de vie mais une apparence de vie. On quitte la vie réelle, pour la vie irréelle de nos fantasmes, de nos angoisses et de nos peurs. Témoin le fait aux Etats-Unis pour certaines personnes de se faire congeler leur corps après leur mort afin de ressusciter quand la médecine aura fait des progrès.

     2) Comme nous n’avons plus de discours sur l’au-delà mais simplement sur l’ici-bas, notre relation à la mort, comme à la vie, n’est plus celle de l’être mais du bien être. Mettons nous à vivre uniquement pour ce dernier sans plus aucun rapport à l’être. On tombe dans une vie irréelle pour une seconde raison, vivre pour le bien-être amenant toutes sortes d’angoisses et de peurs à cause de la crainte du mal-être.

     3) Résultat, désarmé par la lutte contre la mort et la crainte du mal-être, nous nous mettons à imaginer les « bonnes morts ». J’en vois trois, la première est celle qui fait aujourd’hui l’unanimité : la mort durant son sommeil ou par un anévrisme brutal et soudain. La mort perpendiculaire, comme le dit Claude Allègre. La vie horizontale, puis, une chute dans le néant comme quand on tombe dans un trou que l’on n’a pas vu. La mort inconsciente et immédiate. Le grand plouf. Ce qui est, là encore l’irréalité même, la mort étant réduite à un court-circuit suspendant toute réalité.

      4) Quand on ne pense pas à la mort foudroyante comme étant la bonne mort, on pense à l’euthanasie. À défaut de s’endormir être endormi par un cocktail  lithique. Là encore pour ne plus penser. Ne plus avoir de conscience. S’engloutir dans l’irréalité

     5) Enfin, quand on ne pense pas à l’euthanasie, on pense au suicide et notamment au suicide assisté afin de pouvoir contrôler sa mort. Ultime façon de jouer avec le sommeil et de lutter ainsi contre la mort. Non plus en s’endormant ou en étant endormi mais en endormant la mort elle-même par le fait de la tuer symboliquement en se tuant.

Molière a bien vu le changement de nos rapports à la vie comme à la mort quand il a écrit et joué Le malade imaginaire. Nous sommes rentrés dans une société du contrôle où le sujet humain que nous sommes entend pouvoir tout contrôler. D’où la lutte contre tout. Contre la maladie, contre la mort, contre la vie, contre la société,  pour contrôler la mort en la faisant disparaître coûte que coûte d’une manière ou d’une autre.

Dommage. Mourir, ce n’est pas aller dans le néant. C’est quitter ce monde en passant le témoin pour que la vie continue autrement. Quand on laisse la vie faire, la mort n’est pas douloureuse. Elle est profonde. Et de ce fait humaine.  

 

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