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De François Hollande à François Bayrou...la République en Marche est elle en train de se faire rattraper par le retour “du” politique
©ERIC FEFERBERG / AFP

La nature a horreur du vide

De François Hollande à François Bayrou...la République en Marche est elle en train de se faire rattraper par le retour “du” politique

François Bayrou a lancé ses premières critiques contre son ancien gouvernement.

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité à diriger des recherches en science politique, spécialiste de la vie politique française. Il s’est aussi spécialisé dans l’analyse localisée de la politique. Il dirige une collection aux éditions « Le Bord de l’Eau » intitulée : « Territoires du politique ». Prochain livre à paraître : « Entretiens avec Jacques Valade » (octobre 2021). Officier des Palmes académiques, il est, par ailleurs, membre associé de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux.  

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ATLANTICO : Si les premiers mois du quinquennat d'Emmanuel Macron ont largement été décrits comme une "technocratisation" du pouvoir politique en France, illustrée notamment par la baisse des conseillers ministériels qui a eu pour effet de renforcer les pouvoirs de l'administration, cette fin d'été semble marquer un certain retour "du politique". Après les remontrances de François Hollande en ce début de semaine, c'est au tour de François Bayrou de prendre ses distances avec le nouveau Président. La République En Marche est-elle finalement vulnérable à un retour aux "fondamentaux" de la politique ? 

 
Jean Petaux : Il faut s’interroger en préambule à une réponse à votre question sur la réalité de cette « technocratisation » à laquelle on assisterait depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Elysée. La limitation stricte du nombre de conseillers dans les cabinets ministériels est une donnée objective en effet. Que ce choix, semble-t-il appliqué avec rigueur, en dehors de quelques « ruses » rendues publiques comme à l’Economie ou à l’Intérieur, ait eu pour conséquence un recours plus systématique aux directeurs d’administration centrale il s’agit là d’un effet quasi-mécanique. Mais on pourrait tout autant parler d’une « politisation de la haute administration » en lieu et place d’une « technocratisation du pouvoir politique ». Emmanuel Macron, pendant la campagne présidentielle, a évoqué à plusieurs reprises une forme de « spoil system » à la française visant à faire en sorte qu’au moins 600 postes dans la haute fonction publique soient susceptibles de changer de titulaire au profit de personnes qui feraient, en quelque sorte, allégeance, au nouveau pouvoir politique. En tout état de cause si on comptait minutieusement le nombre d’énarques présents dans les cabinets ministériels entre 2012 et 2017 et si l’on comparait ce chiffre avec celui postérieur au 14 mai 2017 il y a fort à parier que proportionnellement la variable serait mineure. Pour une raison simple et d’une logique imparable : les énarques sont présents dans tous les rouages de l’Etat tout simplement parce que l’Ecole Nationale d’Administration a été créée pour cela, en 1945 par le général de Gaulle et Michel Debré. Il n’y a donc rien de scandaleux à ce que des énarques se retrouvent à occuper les postes pour lesquels ils ont été « conçus » en somme. Il convient également de dire que ce qu’a envisagé le président Macron n’est pas non plus d’une extraordinaire nouveauté. Depuis de nombreuses années en France les nominations à la tête des grandes directions centrales des ministères ont un caractère « politique ». C’était déjà le cas sous de Gaulle et Pompidou, dans les 15 premières années de la Cinquième république, c’est allé croissant sous Giscard et Mitterrand. Quant à la critique de « l’Etat RPR » elle était quasiment récurrente. Raison pour laquelle, entre 1997 et 2002, le gouvernement Jospin ne s’est pas privé non plus de nommer des hauts fonctionnaires socialistes encartés ou sympathisants.  
 
La question des relations entre « politique » et « technocratie » n’est donc pas nouvelle et surtout pas si simple que cela à examiner. En mai 1981, après la « grande alternance » qui a vu arriver au pouvoir le PS et ses alliés qui en étaient écartés depuis 1958 (23 ans !), seules deux personnalités avaient été ministres dans le passé, avant 1981 : François Mitterrand et Gaston Defferre. Tous les autres ministres, y compris le premier d’entre eux, Pierre Mauroy, étaient inexpérimentés en la matière. Les cabinets ministériels ont été alors essentiellement pourvus de « militants socialistes » (voire communistes pour les quatre ministres du PCF nommés en juin 1981, absents pour leur part des cabinets ministériels depuis… 1947). Ces « militants » étaient soient des fonctionnaires (pas forcément dans la haute fonction publique) soient issus du secteur privé. Les études qui ont été conduites sur cette période ont montré que dès 1983 les cabinets ministériels ont été majoritairement « repeuplés » par des hauts fonctionnaires, la plupart sympathisants certes du PS mais seule une minorité d’entre eux étaient encore dhérents et militants. A la fin de la législature, en 1986, certains cabinets ne comptaient plus un seul adhérent au PS… hormis le ministre (et encore…).
 
Reste que l’on voit apparaitre ces derniers jours une série de critiques directement adressées à Emmanuel Macron et qui participent du retour de la « bonne vieille politique »… Les propos de François Hollande et ceux de François Bayrou ne répondent pas de la même logique car leurs auteurs ont des status différents et ne « parlent » pas du même endroit. L’ancien chef de l’Etat défend son bilan, veut qu’on l’entende sur la « propriété » du « ça va mieux » et joue, peut-être déjà, dans le « match présidentiel » suivant… En tous les cas cela ne coûte rien de le laisser croire. L’éphémère garde des Sceaux, maire de Pau, n’a pas de bilan à défendre, il n’a pas non plus d’ambition connue pour 2022 mais il peut espérer un éclaircissement de sa situation juridique et un éventuel retour possible à un poste de responsabilité. Il lui faut donc demeurer présent sur les écrans radars politiques et continuer de faire entendre la musique singulière du MODEM. Ce n’est pas un hasard d’ailleurs si aussi bien Hollande que Bayrou, appartenant à la même génération politique, celle du « monde d’avant » entonnent tous les deux, à quelques jours d’écart, le refrain du « il faut être plus à l’écoute politique des Français ». L’un pour dire qu’il ne faut pas « casser » la société française et la dynamique économique qui semble se confirmer, l’autre pour dire que le dernier mot doit rester aux « politiques ». La République En Marche (et pas Emmanuel Macron lui-même, qui est, quant à lui, un « vrai » politique, « à l’ancienne »….) n’est sans doute pas encore vraiment armée pour répondre en tant que formation politique organisée et « compétitrice » aux critiques politiques. Sous peine de pâtir durablement de cette maladie de jeunesse, le parti du Président a intérêt à sortir rapidement de la phase d’apprentissage. Car si LREM a gagné les législatives de juin 2017 en ne s’intéressant pas à la tactique politique, celle-ci pourrait bien faire en sorte que, rapidement, LREM n’intéresse plus trop les Français et, parmi ceux-ci, les grands électeurs des départements qui doivent désigner leurs sénateurs dans un mois. Dans ce cas précis seule la politique permet de gagner ou de perdre des sièges sénatoriaux. Quand ils pensaient pouvoir obtenir une soixantaine de sénateurs issus du renouvellement par moitié de la Haute-Assemblée, les cadres de LREM, François Patriat en tête, revoient déjà leurs estimations à la baisse et ne tablent plus que sur une quarantaine d’élus tout au plus. Mais pour « attraper » les voix des grands électeurs (maires de petites communes, conseillers départementaux, régionaux…) il ne suffit pas de « parler techno » il faut surtout « tâter le cul des vaches » pour parler comme un certain Chirac qui de technocrate parisien a su devenir maquignon corrézien.
 
Les opposants d'Emmanuel Macron l'accusent de pratiquer la même politique que ses prédécesseurs, notamment sur les questions économiques qui sont elles-mêmes la cause principale de la baisse de popularité du Président. Ce retour "Du" politique pourrait-il être le signe que le "dégagisme" frappe bien plus les idées que les personnes ? 
 
Les opposants d’Emmanuel Macron sont nombreux et variés... Et pour compliquer davantage encore le tableau leurs critiques sont différentes dans leur intensité et leurs origines. Les plus virulents actuellement et qui ont occupé la « pole position » de l’opposition sont bien évidemment les élus et les responsables politiques de la France Insoumise. Les cadres du Front National ont maintenu leur refus frontal de toutes les propositions issues des rangs de la majorité présidentielle, mais beaucoup plus traumatisé et touché que FI par la défaite du 7 mai 2017 non corrigée par un « sauvetage des meubles » aux législatives de juin (à l’inverse de la France Insoumise…), le FN a perdu son rôle « d’opposant numéro 1 » au « système ». Quant à LR et au PS, tellement occupés à gérer leurs propres crises internes et luttes intestines (et ce n’est pas fini…) ils n’ont en rien gêné le président Macron et sa copieuse majorité parlementaire. Finalement c’est François Hollande, peut-être parce qu’on ne l’attendait pas si tôt et de sitôt qui aura « planté » la première vraie banderille dans le jeune président. Mais les circonstances économiques et politiques l’ont aussi permis. Il est évident, et la remarque a semble-t-il été faite, à plusieurs reprises, par le président Macron lui-même, que sa majorité manque de puissance de percussion politique. Il en va aujourd’hui de l’affrontement politique comme des conflits guerriers asymétriques : un petit commando, mobile, réactif, n’hésitant pas à utiliser la mauvaise foi et la provocation, peut causer des dommages lourds à une formation politique « pléthorique et plantureuse », lourde à manœuvrer et à mobiliser. Les députés de la France Insoumise peuvent ainsi, impunément, dire et répéter à longueur d’ondes radiophoniques et télévisées, que leurs collègues députés LREM sont « comme des robots et votent tous pareils » sans se prendre le retour de boomerang qui s’imposait : « c’est quand même le comble d’entendre ce genre de critiques dans la bouche de députés qui vivent totalement comme dans une secte, dans l’admiration du « lider massimo » Jean-Luc Mélenchon, grand architecte de l’univers FI et ordonnateur des grandes et petites choses au sein de cette formation aux cadres plus soumis qu’insoumis »…
 
Pour autant la réalité est bien là pour le président Macron : au moment d’aborder la première vraie difficulté de son quinquennat, l’acceptabilité sociale et politique des ordonnances portant réforme du Code du Travail, peut-il faire admettre que le seul changement des personnes, comme vous dites, suffit à faire adopter, sans provoquer une levée en masse d’opposants, ses réformes sociales ? En d’autres termes les mobilisations de type « Nuits debout » au printemps 2016 ont-elles été provoquées par la « manière » plus que par le « fond » ? Les semaines qui viennent vont rapidement apporter une réponse à cette question. On saura alors si le seul changement de casting engendré par la victoire d’Emmanuel Macron aura permis une « manière de faire » différente.  
 

Les performances de Jeremy Corbyn au Royaume Uni ou de Bernie Sanders aux Etats-Unis, jusqu'au retour récent de Silvio Berlusconi en Italie, sont à l'opposé de cette notion de dégagisme. Un retour politique est-il ainsi conditionnée à une capacité de changer d'avis, et de proposer une alternative politique ?

Les trois noms que vous citez ont ou ont eu des trajectoires très différentes. Corbyn et Sanders n’ont jamais gouverné et dirigé un Etat. Berlusconi a été dans cette situation et a même connu une première disgrâce après deux ans de présidence du Conseil de 1994 à 1995 avant de revenir triomphalement au Palazzo Chigi pour près de dix années entre 2001 et 2011 avec une interruption de deux ans entre 2006 et 2008. Corbyn et Sanders n’ont donc pas été victimes du « dégagisme » alors que Berlusconi l’a connu à deux reprises au moins. Son retour, qui constituerait une véritable exception dans la vie politique d’une démocratie concurrentielle (Churchill n’est revenu qu’une fois, de Gaulle aussi) n’est pas du tout acquis. Mais ce que l’on constate c’est que pour revenir au pouvoir en 2001, six ans après avoir été sévèrement désavoué, il n’a pas réellement changé son discours et sa ligne politique. Il s’est « droitisé » en passant des alliances politiques avec des formations très marquées à droite et plutôt anti-européennes par exemple mais il n’a pas modifié fondamentalement ses choix politiques libéraux au plan économique et plutôt réactionnaires sur les questions de société. Corbyn  a spectaculairement connu une embellie politique dans les derniers jours de la récente campagne législative anticipée au point de venir contester la victoire aux Conservateurs britanniques mais, quand même, le Labour n’a pas gagné ces élections et, même s’il a pu apparaitre moins « ringard » et moins « old style » que par le passé, Jeremy Corbyn n’a pas soulevé un torrent d’adhésions en sa faveur tout simplement parce qu’il n’a pas réellement modifié son programme et sa ligne politique.
 
Ce qui est attesté désormais c’est que le « dégagisme » ne saurait tenir lieu de politique. C’est un choix électoral qui repousse les problèmes politiques sans véritablement les prendre en considération. C’est une conception qui sacrifie l’apparence à la réalité des faits, qui traite la forme sans se préoccuper du fond. C’est aussi une rhétorique politique développée et portée par ceux qui ont intérêt à surfer sur la vague du « Sortez les sortants ». Changer le personnel politique pour le plaisir de le changer n’entraine aucunement et mécaniquement une transformation des lignes politiques. Ce constat est particulièrement évident dans les Etats membres de l’Union Européenne, là où les économies et les politiques financières sont totalement intégrées et donc de plus imperméables aux aléas provoqués par les alternances électorales dans tel ou tel de ces Etats.  

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