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Des vidéos diffusées sur TikTok font penser à certains adolescents qu'ils sont atteints de troubles mentaux rares.
Des vidéos diffusées sur TikTok font penser à certains adolescents qu'ils sont atteints de troubles mentaux rares.
©Olivier DOULIERY / AFP

Influence des réseaux sociaux

Cyber diagnostics : ces vidéos Tik Tok qui font croire à certains ados qu’ils sont atteints de rares troubles mentaux

Des vidéos sur TikTok font croire à certains adolescents qu'ils souffrent de troubles mentaux rares. De nombreux jeunes s'identifient à ces diagnostics erronés.

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet est psychiatre, ancien Chef de Clinique à l’Hôpital Sainte-Anne et Directeur d’enseignement à l’Université Paris V.

Ses recherches portent essentiellement sur l'attention, la douleur, et dernièrement, la différence des sexes.

Ses travaux l'ont mené à écrire deux livres (L'attention, PUF; Sex aequo, le quiproquo des sexes, Albin Michel) et de nombreux articles dans des revues scientifiques. En 2018, il a publié le livre L'amour à l'épreuve du temps (Albin-Michel).

 

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Atlantico : Des vidéos diffusées sur TikTok avec le hashtag « Trouble de la personnalité borderline » cumulent près de 600 millions de vues.Selon la National Coalition on Mental Illness, un organisme de défense de la santé mentale à but non lucratif, seulement 1,4 % de la population adulte américaine souffre de ce trouble. Le même phénomène existe pour le trouble dissociatif de l’identité, qui toucherait environ 1% de la population. De nombreux jeunes s’identifient pourtant dans ces troubles. Quelles peuvent être les conséquences de ces auto-diagnostics ? 

Jean-Paul Mialet : L’objectif d’une vidéo diffusée sur un réseau social est sa performance en nombre de vues. Comme vous l’avez dit, le hashtag « cumule 600 millions de vues ». Il ne s’agit donc pas d’informer mais d’attirer. Or la psychologie et ses zones grises ont un formidable pouvoir d’attraction. Après tout, c’est là que la plupart des écrivains viennent puiser leur inspiration. Mais la vidéo ne propose pas des œuvres de fiction : elle prétend entraîner vers des thèmes psychologiques ignorés et mettre à la portée de tous des sujets d’experts.

La psychiatrie a toujours fait des incursions dans le domaine de la psychologie dans le but de mieux comprendre et soigner certaines maladies comme la dépression, le délire, etc. Des tentatives variées ont été faites pour relier les troubles avec des aspects de la personnalité. Mais alors que la question de la personnalité était secondaire, elle est devenue depuis une trentaine d’année un chapitre en soi. Toute une variété de « troubles de la personnalité » ont ainsi été répertoriées. Notons bien qu’il s’agit de profils psychopathologiques ne relevant pas de soins, mais pertinents à identifier pour guider les soins. Par exemple, l’impulsivité n’a pas le même sens quand elle survient sur une personnalité obsessionnelle ou histrionique, ou encore dans un état limite.

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Bien que l’identification de ces profils de personnalité pathologique soit utile pour l’expert, elle n’est pas sans danger. Le diagnostic de ces profils (à l’inverse du diagnostic des maladies psychiatriques) manque de spécificité, et des recherches ont pu montrer que 80% de la population « normale » pouvait rentrer dans une des catégories de personnalité pathologique répertoriés dans les manuels …

Les jeunes médecins ne peuvent s’empêcher de s’attribuer les maladies qu’ils étudient. Les jeunes psychiatres ont encore plus de mal à résister à cette faiblesse, car les symptômes qu’on leur enseigne n’ont pas le caractère concret des maladies d’organe.  On conçoit que ceux, ni médecins ni psychiatres, qui sont exposés sans le filtre d’une formation à des descriptions détaillées de certaines distorsions de la personnalité, ne peuvent que redouter d’en être atteints. Et de s’émouvoir sur eux-mêmes, en tentant d’en savoir davantage, ce qui amplifie le flot des vues.

Ce phénomène, valable pour le plus grand nombre, est à son maximum lorsque la personnalité est en voie de construction, qu’elle se cherche, comme c’est le cas dans la quête identitaire des adolescents.

Un auto-diagnostic erroné peut-il rendre le traitement plus difficile pour ces sujets ?

Comme je viens de l’expliquer, il ne s’agit pas de maladie. Le terme de diagnostic ne convient donc pas : les troubles de la personnalité peuvent être repérés, mais ils ne sont pas, à proprement parler, diagnostiqués. Quant au traitement, il n’y a pas de traitement pour ce qui n’est pas une maladie. Mais des jeunes qui s’identifient à ces troubles de la personnalité peuvent développer par mimétisme les comportements qui y sont attachés. Ils peuvent y trouver la légitimation d’une angoisse, d’une émotion, d’un doute qui n’a rien de morbide, mais qui fait partie du parcours normal de l’existence. On ne se construit pas d’un trait, sans hésitation.

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Les plus fragiles peuvent pousser l’identification jusqu’à manifester des symptômes qui feraient d’eux des « malades imaginaires », atteints d’une maladie qui n’en est pas une mais qui est en fait une aliénation à ce que leur imagination construit en consultant ces vidéos. On a vu récemment une explosion de pseudo troubles obsesso-compulsifs provoqués par un Youtubeur à succès atteint d’une forme sévère de ce mal, la maladie de la Tourette. Dans ces cas où la maladie est un simulacre de vraie maladie, il est facile de mettre fin au trouble. Lorsqu’il s’agit d’identifications à des états complexes tels que les « border-line » ou les « personnalités multiples », l’influence de l’imaginaire est plus difficile à borner, et le retour à un prosaïque soi-même, finalement bien ordinaire, exige du temps et de la patience.

Comment doivent réagir les parents qui sont confrontés à leurs enfants qui s’auto-diagnostiquent ? 

Deux points sont à souligner : savoir rassurer et savoir limiter.

Les parents d’aujourd’hui se piquent de toujours comprendre leur enfant. Cela doit en principe permettre aux enfants de se livrer plus facilement et de leur confier leur crainte d’être atteint d’une forme de folie qui ne leur permet pas de supporter la contrainte ou qui les fait changer de personnalité d’un moment à l’autre. Des parents assurés sauront trouver les paroles apaisantes, leur expliquer qu’à leur âge, eux aussi se sont posés beaucoup de question sur eux-mêmes, mais qu’ils ont fini, au fil du temps et des accomplissements, par mieux se connaître et ne plus être inquiets. Cependant comprendre ne veut pas dire admettre. Si certains comportements apparaissent inadmissibles, ils doivent le dire sans se sentir pris en ôtage par un enfant qui leur explique que tout est dû à son état, un état qu’il a pu clairement identifier – un état auquel ils ne connaissent rien. Ils doivent leur rappeler que ce n’est pas à eux de se diagnostiquer à partir de vidéos observés sur des réseaux sociaux et d’imposer à la famille les conséquences d’un tel diagnostic. Quitte à leur proposer, s’ils persévèrent, d’aller consulter un expert, seul à même de poser de tels diagnostics. L’évocation du juge de paix qu’est le psychiatre pourra parfois suffire à apaiser les esprits… Bien entendu, certains jeunes se montreront assez retors pour clamer : « Vous voulez m’envoyer chez un psychiatre ! C’est bien la preuve que je suis fou ! » - à quoi on répondra sans trop monter le ton qu’on a l’assurance du contraire, ce que l’expert confirmera.

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