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Un homme est arrêté le 11 juillet 2021 lors d'une manifestation contre le gouvernement du président cubain Miguel Diaz-Canel à La Havane.
Un homme est arrêté le 11 juillet 2021 lors d'une manifestation contre le gouvernement du président cubain Miguel Diaz-Canel à La Havane.
©YAMIL LAGE / AFP

Peuple cubain

Cuba est ailleurs

Ça faisait longtemps que j’avais cessé de rêver de Cuba. Ou, du moins, que je ne me souvenais pas de mon rêve au réveil.

Jacobo Machover

Jacobo Machover

Jacobo Machover est un écrivain cubain exilé en France. Il a publié en 2019 aux éditions Buchet Castel Mon oncle David. D'Auschwitz à Cuba, une famille dans les tourments de l'Histoire. Il est également l'auteur de : La face cachée du Che (Armand Colin), Castro est mort ! Cuba libre !? (Éditions François Bourin) et Cuba de Batista à Castro - Une contre histoire (éditions Buchet - Chastel).

 

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Les images étaient floues, bien sûr, mais j’étais à La Havane, dans un hôtel situé à la périphérie, qui ressemblait à un autre d’une ville quelconque de la côte, mais celle située de l’autre côté de l’Atlantique, Le Havre peut-être. De là, un jour, j’avais pu désigner du doigt, sans parvenir à la toucher, mon île. Tout comme l’Amiral, montrant un endroit à découvrir, sur le port de Barcelone, où j’étais si souvent allé, pour contempler la mer, n’importe quelle mer, en imaginant qu’elle ressemblait à la mienne.

Je ne connaissais presque plus personne dans ma ville natale. Tous mes amis d’enfance, sans exception, étaient partis pour toujours. Il ne devait y rester que quelques ennemis, que je n’avais jamais vus. Cependant, je reçus un coup de téléphone dans ma chambre. C’était un homme qui me donnait rendez-vous dans le centre, où il n’était guère difficile d’accéder.

Je descendis rapidement dans la rue, où le trafic était intense, comme dans une autre ville que je connaissais, comme à Mexico, étrangement. Je pris un bus sans même demander où il m’amenait. Je savais que j’allais retrouver un attroupement de gens, mes gens à moi.

Ceux-ci occupaient tous les trottoirs, toutes les rues, dans un désordre total. En liberté.

Au fur et à mesure que j’occupais mon propre espace, surgissaient dans ma mémoire ces écrits qui racontaient les marches et les concentrations d’antan, celles qui ne se reproduiraient plus, où l’on proférait des cris contre moi et contre les miens. Ces textes qui glorifiaient la haine, le mépris, la violence. Je les lisais et, à peine avalés, je les jetais à la poubelle. C’était le seul destin qu’ils méritaient.

Tout cela, en peu de temps, avait disparu. Les miens avaient récupéré un peu de la normalité universelle. Ils étaient descendus dans la rue, surmontant la peur, la terreur, qu’il n’étaitt plus besoin d’expliquer à personne. On ne pourrait plus les traiter de lâches, ce qu’ils n’avaient jamais été. Mais personne ne voulait nous entendre, ni eux ni moi.

Cette manifestation, ainsi que les chansons qui y étaient entonnées, telles « Patria y vida » ou « Ya viene llegando », m’en rappelaient d’autres, celles de ma jeunesse, dont j’ai passé une partie en Espagne, après la mort de Franco, particulièrement « L’estaca », de Luis Llach, avec son refrain en catalan :

     “Si estirem tots ella caurà

     I molt de temps no pot durar (…)

     Segur que tomba, tomba, tomba

     I ens podrem alliberar”.

Pour se libérer il fallait sans doute des hymnes. Je n’ai jamais aimé les hymnes mais à présent celui-ci me venait à l’esprit, constamment, interrompant même mes rêves. Ainsi que ceux de Raimon ou de Joan Manuel Serrat. C’était une forme de communion dans les aspirations à la liberté.

C’était sans doute ce que ressentaient les miens, marchant dans le désordre dans les rues de La Havane en ruines, détruite non pas par le temps ni les cyclones, mais par la négligence délibérée des autres, ceux qui imposaient des slogans héroïques et, aussi, terrifiants, aux hommes et femmes en haillons, noirs, mulâtres et blancs, tous ensemble, qui ne regardaient ni la couleur ni le passé, ni les persécutions ni les humiliations qu’ils avaient dû supporter tout au long de ces années, interminables. Et à présent je me trouvais avec eux, fier de la rébellion.

Peu importe, en vérité, si je me trouve à La Havane, qui n’est plus à moi depuis des décennies, si ces gens, qui eux sont les miens, se trouvent à mes côtés ou plus loin, ce que je sais, c’est que mon rêve n’en est pas un, que c’est plutôt une sensation d’y vivre avec eux, au milieu des décombres et des cachots, ce que je n’ai jamais pu abandonner, malgré le temps passé, qui s’étire lorsque, au réveil, je me retrouve dans un lieu recréé, mais pas magnifié, au cours d’un instant de veille, marchant avec mes copains, qui ne sont pas de vieux adultes ou des enfants, vers la mer, jusqu’à nous perdre pour toujours dans une multitude de villes qui me sont étrangères, belles mais pas tant que ça, récitant avec le poète, le grand Gastón Baquero, « Yo te amo, ciudad », « Je t’aime, ma ville », avant d’entrer dans le néant et dans la mort, comme le poisson écrivant dans son « testament ».

Le rêve s’évanouit. La ville n’existe plus, les gens sont retournés se réfugier à l’intérieur d’eux-mêmes, pas seulement chez eux mais aussi dans leur cerveau ou ce qui en reste après les discours. Non, je n’y suis pas, il n’y a aucun ami qui m’y attend, les rues sont pratiquement vides, inanimées. Aucune explosion de joie. Encore une espérance frustrée. Une de plus.

Je pousse un cri, comme si c’était le dernier, le définitif, avant d’abandonner la partie. « Je suis venu pour crier », écrivait Reinaldo Arenas. Je relève son défi, vu qu’il n’est plus là, depuis longtemps déjà. Que mes hurlements parviennent jusqu’aux rues et jusque dans les prisons de ma Havane, celle qu’on m’a volées sans aucune pitié. « Si acaso no regreso » (« Si je ne revenais pas »), chantait Celia. Je pourrais murmurer le même refrain. Mais ce n’est pas vrai ! Si je ne suis jamais parti, de fait.

Je reste en attente, sans continuer à rêver (je ne me suis jamais très bien souvenu de mes rêves, ce n’est pas maintenant que je vais y arriver). L’enthousiasme initial se transforme en cauchemar quotidien, avec des attaques incessantes, multiformes. J’ai toujours été téméraire, je n’ai jamais eu peur d’eux, je n’en aurai jamais peur. Parfois j’ai même envie que quelque chose de tragique survienne, mettant fin aux ébauches de rêve et de bonheur, tardif celui-ci. Ça m’arrivera.

Si je reviens à la réalité, l’univers me tombera dessus. Sur les épaules et sur l’esprit. Cela m’empêche de penser. Mais je ne les crains pas, croyez-moi. Je sais qu’ils sont à côté de moi, de plus en plus près, attendant le moment pour m’asséner le coup définitif. Je dois me tenir prêt. I want to be ready, comme le clamait Jim Morrison.

Vous pouvez imaginer pourquoi. Je n’ai pas envie de le dire. Je le laisse à votre imagination. Certains doivent en rêver. C’est un autre genre de rêve que ceux qui m’assaillent, rien à voir avec les serpents, comme ceux de l’horrible troubadour Silvio Rodríguez. Ils sont plus simples. Avant la fin, je voudrais revoir les miens, ceux qui habitaient à Guanabo, les morts et les exilés : aucun d’entre eux n’est resté dans l’île. Ce sont leurs ombres qui m’accompagnent en permanence, pleines d’espoir aujourd’hui. Pour un moment, le plus long possible, qui me permette de construire une idée essentielle, un projet éphémère, une rencontre vitale. Je veux l’amour et la vie, la patrie et la vie, qui sait.

Le mot « patrie » m’est désagréable. Mais les nouvelles ombres n’en ont pas d’autre. Alors je dois m’en contenter.

La réalité est différente de celle que je pouvais imaginer. Pas en mal. Je croyais que rien ne pouvait se produire de mon vivant. Ce n’était pas vrai. Je me trompais car je ne voulais pas nourrir d’espoirs. Je pensais que mes paroles seraient celles d’un poète maudit, celles d’un prophète clamant depuis l’autre rive de l’océan et d’une autre mer, comme le Jérémie de Stefan Zweig, que personne n’écoutait. Il s’avère que non. Maintenant nous nous écrivons d’une côte à une autre, nous nous parlons, nous nous rapprochons, nous nous aimons, sans la méfiance d’antan. Des chuchotements et des cris inespérés. 

Je me souviens d’un temps où, lorsque je croisais par hasard, quelque part dans le monde, quelqu’un en provenance de mon île, celui-ci s’éloignait, pris de peur, de méfiance panique. Par la suite, je réussis à construire des ponts avec ceux qui tentaient de fuir et que j’essayais d’aider à sortir des zones de rétention (sic) et à se perdre dans les rues de Paris ou d’ailleurs, d’autres pays, loin. Ce n’est plus la même histoire à présent. Les gens, hommes et femmes dont je connais à peine les noms et parfois même pas, attendent que je rentre. Il est possible que je ne revienne jamais, mais l’espérance est dans cette attente.

Mon rêve est inutile et, en plus, irréalisable. Tout cela va finir par se diluer sans laisser de traces. Mes contacts, mes amis virtuels, avec lesquels je partage mes émotions et mes écrits par la grâce des réseaux sociaux, seront partis, auront fui, comme l’avaient fait auparavant d’autres amis, que j’aimais lorsqu’ils étaient à l’intérieur et que j’aime toujours à l’extérieur, dispersés de par le monde comme moi. Leur destin sera toujours le même.

Milan Kundera, dans un livre dont le titre dans sa traduction française est « La vie est ailleurs », racontait une triste histoire juvénile de délation en Tchécoslovaquie communiste, pure et simple négation du territoire où avaient vécu Kafka, mort trop jeune, et sa belle Milena, disparue plus tard dans le camp de concentration nazi de Ravensbrück. Le titre s’inspirait de l’une de ces consignes, pleines d’inventivité, du Mai 68 parisien, quasiment contemporain de l’extraordinaire printemps de Prague, écrasé par les chars soviétiques mais finalement ressuscité en 1989 sous l’inspiration de l’homme de culture et de théâtre Vaclav Havel, en même temps que la chute du mur de Berlin. Il en sera de même pour le mur du Malecón.

Cuba est ailleurs. Notre Cuba est ailleurs, tout comme la vie.   

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