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Covid-19: les masques sont-ils de droite ou de gauche ?
©Mathieu CUGNOT / POOL / AFP

Influence politique

Covid-19: les masques sont-ils de droite ou de gauche ?

Selon qu’on se trouve en France ou aux Etats-Unis la réponse est totalement inversée. Ce qui en dit long sur les prismes politiques qui teintent les convictions sanitaires que nous pensions rationnelles. Le rapport au masque est très politisé.

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité à diriger des recherches en science politique, spécialiste de la vie politique française. Il s’est aussi spécialisé dans l’analyse localisée de la politique. Il dirige une collection aux éditions « Le Bord de l’Eau » intitulée : « Territoires du politique ». Prochain livre à paraître : « Entretiens avec Jacques Valade » (octobre 2021). Officier des Palmes académiques, il est, par ailleurs, membre associé de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux.  

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Atlantico.fr : Ces dernières semaines, les chefs d’États ont fait le choix de porter ou non des masques. Trump, par exemple, préfère sortir sans. Depuis, les démocrates américains jugent le port du masque nécessaire. En France, les progressistes semblent ne pas le juger indispensable alors qu’une grande partie de la population préférerait en porter. Nos choix, même en période de crises, sont-ils liés à notre idéologie politique ?

Jean Petaux : Le philosophe marxiste Louis Althusser avait coutume de dire que l’idéologie est aussi indispensable aux individus et aux sociétés que l’air et l’atmosphère pour respirer. Il ajoutait qu’il n’y avait pire ruse de l’idéologie celle de faire croire qu’elle avait disparu. Bien évidemment l’idéologie s’infiltre partout, aussi et forcément, dans le choix de porter (ou pas) le masque. Il serait excessif de dire que la décision de ne pas porter le masque n’est qu’idéologique. Elle peut être tout simplement pratique (la buée sur les lunettes), physiologique (certaines personnes ont du mal à respirer sous un masque en tissu par exemple), climatique (on le verra cet été par 40 degrés à l’ombre peut-être). Elle peut être portée par des considération utilitaristes : « pour en faire quoi ? », « à quoi ça sert ? ». Considérations renforcées par un vernis scientifique : « J’ai lu que les experts disent que porter un masque peut être encore plus dangereux que de ne pas en mettre ». Mais il se peut aussi que l’idéologie au sens d’un système de valeurs, de croyances, une sorte de matrice conceptuelle qui inspire les comportements et les pratiques,  vienne se superposer aux quelques considérations matérielles énumérées précédemment. Tel individu acceptera ainsi une contrainte physique ou physiologique au motif que c’est soit pour son propre bien et sa propre sécurité ou encore pour celle des autres. Autrement dit : « Je supporte un désagrément, voire j’éprouve une souffrance de ce fait, mais c’est comme ça. C’est le moment qui veut ça, ce sont les circonstances qui l’imposent et tout le monde doit faire attention aux autres ». C’est aussi cela comme on dit communément « faire société ». En substance Jean-Jacques Rousseau ne dit pas autre chose dans « Le Contrat Social » (1762) : « Chaque individu, acceptant d’aliéner une part de liberté pour s’en remettre à la volonté générale trouvera dans cet acte un surcroit de liberté et pourra vivre dans une société qui aura quitté l’état de nature pour l’état de culture ».

Il est donc dans l’ordre des comportements humains que ceux-ci soient déterminés, pour partie au moins, par notre idéologie politique. Ce qui revient à dire que si tout n’est pas, de manière immanente, de l’ordre du politique, tout peut le devenir. En conséquence de quoi nos choix individuels, atomisés, peuvent prendre une dimension politique à l’échelle d’un groupe, d’une ville, d’une société entière. Le port du masque, alors qu’il n’est pas obligatoire partout et en tous lieux, peut avoir des conséquences collectives, dans un sens ou dans un autre. N’étant ni expert sanitaire ni épidémiologiste, à l’inverse de 98% des Français qui ont,  bien évidemment, comme pour la composition de l’équipe de France de football et la manière de gouverner le pays, une opinion très précise et définitive sur ces questions, je serais bien en peine de dire quelles peuvent être les conséquences épidémiologiques du port de tel ou tel type de masque, mais ce dont je suis sûr c’est que les conséquences de ces comportements individuels (« je porte » ou « je ne porte pas ») seront bien politiques. On ne le saura qu’après coup sans doute.

Pensez-vous que nos choix en tant qu’individu, seraient les mêmes sans influence politique ? 

Le problème de la causalité des comportements est consubstantiel à l’humanité pensante. Le philosophe Leibnitz considérait ainsi que la question du « pourquoi ? » était pratiquement la seule qui méritait d’être posée, en tous les cas elle était à ses yeux parfaitement fondamentale. Et il avait pleinement raison. Votre question revient à en poser une autre : « sommes-nous libres de nos actes ou déterminés dans nos choix ? ». Sur ce point les différents courants des sciences humaines se plaisent à s’affronter depuis des décennies. Pour faire très simple et donc forcément caricatural, on peut aisément distinguer deux grandes branches aux troncs de la sociologie ou de la science politique, sciences qui n’ont guère plus de 150 ans d’âge et qui sont d’ailleurs initialement héritières de la philosophie avant d’être influencées et innervées par le droit, l’économie, les mathématiques, la psychologie et aujourd’hui les neurosciences par exemple. D’un côté ce que l’on a coutume d’appeler le « holisme », de l’autre « l’individualisme méthodologique ». La première « branche » va privilégier l’analyse en termes collectifs, les classes sociales, les groupes, les communautés ou encore les catégories sociales qui vont imposer des pratiques et structurer des consciences. On considérera ainsi que les individus sont en quelque sorte pris dans des liens très étroits qui surdéterminent leurs comportements. La pensée de Marx, celle de Durkheim, celle de Bourdieu, pour n’en citer que trois, appartiennent évidemment à cette sensibilité. La seconde « branche » va privilégier les actes et les choix individuels.. Les individus produisent ce que l’on nommera des « unités actes » indépendants les uns des autres et que leur seule liberté de choix aura structurés et organisés. La sociologie nord-américaine portée par un Parsons par exemple, lui-même « importateur » outre-atlantique, du sociologue allemand Max Weber et ne retenant de ces travaux que la dimension de l’individualisme méthodologique, va être directement porteuse de cette pensée dont on retrouvera des déclinaisons en France chez Boudon, Crozier et quelques autres. Peut-être que la manière de saisir le plus précisément la causalité des pratiques de chaque individu est celle qui consiste à combiner les deux branches… De faire en sorte qu’elles se rejoignent pour ouvrir des horizons nouveaux à la compréhension des phénomènes sociaux et politiques. C’est en sens que toute la démarche scientifique de Claude Lévi-Strauss a eu un apport considérable dans tout ce que l’on a appelé le « structuralisme ». Lévi-Strauss écrit dans un des premiers chapitres de son livre très personnel « Tristes Tropiques », chapitre intitulé « Comment devient-on ethnographe ? » que, depuis son plus jeune âge, trois « mères » de la science l’ont passionné et influencé : la géologie, le marxisme et la psychologie. Bel exemple de combinaison pour saisir l’insaisissable : la compréhension des comportements humains et donc forcément politiques, appréhendés à la fois par l’histoire (la sédimentation propre à la géologie) ; les conditions sociales et les rapports de conflits existant entre les classes sociales par exemple, mais pas seulement ces aspects (on a ici le grand apport du matérialisme historique de la pensée de Marx) et la dimension comportementale, inconsciente et consciente, normée ou pas, des individus (les ressources de la psychologie et de son corollaire, la psychanalyse, sont ici passionnantes à mobiliser).

Le port du masque de manière individuelle peut-il se faire par adhésion ou rejet de nos dirigeants ? D'après vous, notre envie de porter un masque est-elle liée à la façon dont le gouvernement a géré cette crise sanitaire ? 

Jean Petaux : Le port du masque, on l’a vu, est motivé par des raisons complexes qui peuvent même être parfois contradictoires et amener les individus à arbitrer entre des injonctions conflictuelles. Ce qui est certain c’est que le port du masque se voit, par définition. Tout comme sa « figure inversée » : celle ne pas le porter. Dès lors qu’il est visible par les autres, il peut être l’occasion de faire passer un message politique. Le masque peut devenir un « gilet jaune » à son tour. Initialement le « gilet jaune » est rendu obligatoire (au moins sa présence dans tout véhicule) au titre de la Prévention routière. L’avoir dans sa voiture ne « signifie » rien d’autre que l’acceptation d’une norme sous peine d’amende. On peut même imaginer que certains qui l’ont porté entre novembre 2018 et le printemps 2019 (et même au-delà de la « période  paroxystique ») ont pu originellement protester contre cette injonction supplémentaire, cette contrainte légale et réglementaire quand elle a été imposée. Ce qui a changé évidemment c’est l’usage qui en a été fait à partir de l’automne 2018. Le « gilet jaune », sur le tableau de bord de la voiture d’abord, puis porté sur le dos, est devenu un symbole. Au sens étymologique de « joindre ensemble ». Il a réuni des individus en des groupes affinitaires puis identitaires. On peut tout à fait imaginer que le masque connaisse un destin comparable. Le porter ou pas sera « porteur d’un message ». Tout comme le « foulard » dont le Coran et le Prophète se contrefichent mais dont certains se font les fervents zélateurs (voire les dénonciateurs permanents) en accolant à cet accessoire vestimentaire un sens et une symbolique sociale bien précise, mais pour autant contradictoire et diamétralement opposée entre les « pros » et les « antis ». On peut même concevoir que, si le port du masque revêt partout et en tous lieux un caractère obligatoire, il se trouve une fraction de la population radicalement réfractaire à celui-ci. Pour ce groupe, sortir dans la rue « nu bouche et nu nez » exposera ses membres à de fortes amendes, d’où dès lors la multiplication de conduites de transgression, clandestines, échappatoires, en jouant sur la distinction « espaces privés / espaces publics » (avec tout le jeu sur les règles du jeu... comme le voit pour le port du foulard chez les femmes iraniennes). Pour tous les autres qui se plieront à l’obligation qui serait faite de porter le masque, la couleur de celui-ci, ses motifs, les signes et signaux que l’on pourra y lire, seront autant de manière de faire connaître leur opinion à l’égard du pouvoir, des gestionnaires de la crise sanitaire, ou de tout autre « interlocuteur » (il faudrait mieux écrire ici « cible »), etc. Le jour où l’on verra dans la rue un masque sur lequel on lira « Nique Macron », « A bas Le Pen » ou « Merde au Coronavirus » voire « Balance ton masque » on pourra considérer que celui-ci est devenu un objet politique à part entière. Au-delà de l’acte de le porter, acte potentiellement politique mais pas seulement, sortira de la bouche cachée un message authentiquement politique. À plus forte raison si celui-ci est : « Embrasse-moi je t’en supplie ».

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