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Coronavirus: bienvenue dans la démocratie du compromis
©YOAN VALAT / POOL / AFP

Contamination... politique

Coronavirus: bienvenue dans la démocratie du compromis

Alors que la crise du coronavirus bouleverse nos habitudes et nos vies de manière générale, il est intéressant de voir que - plus que les êtres humains - c'est notre système politique qui est touché de plein fouet.

Yves Michaud

Yves Michaud

Yves Michaud est philosophe. Reconnu pour ses travaux sur la philosophie politique (il est spécialiste de Hume et de Locke) et sur l’art (il a signé de nombreux ouvrages d’esthétique et a dirigé l’École des beaux-arts), il donne des conférences dans le monde entier… quand il n’est pas à Ibiza. Depuis trente ans, il passe en effet plusieurs mois par an sur cette île où il a écrit la totalité de ses livres. Il est l'auteur de La violence, PUF, coll. Que sais-je. La 8ème édition mise à jour vient tout juste de sortir.

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Atlantico.fr : Pensez-vous que le crise du coronavirus peut affecter de manière irréversible les démocraties et leur fonctionnement ? Les systèmes démocratiques sont-ils confrontés à une crise les dépassant singulièrement ?

Yves Michaud : Il est certain que les mesures actuelles de confinement et de retrait affectent et affecteront la démocratie en face-à-face, en présentiel. Or il fait partie du principe de la démocratie que le peuple se réunit « en personne », délibère et décide collectivement sur l’agora, la place publique. 

Tel est le principe - mais tel est aussi le mythe car hormis à Athènes et dans la petite république rousseauiste, ce n’est pas ce qui se passe. Tout le monde n’est pas disponible, tout le monde n’a pas des gens de maison ou des esclaves, les citoyens sont trop nombreux, les effets de foule sont catastrophiques (démagogie) et donc le fonctionnement démocratique est délégué à des représentants élus périodiquement. L’élection « en personne » est le grand temps démocratique et on réduit au maximum les possibilités de vote par procuration.

Ici encore c’est le principe car la démocratie de masse et les techniques de communication (je renvoie au livre de jeunesse de Habermas sur l’espace public) transforment l’espace public démocratique en espace de l’opinion publique éminemment manipulable et manipulée. 

Avec internet, on fait un pas de plus et on en vient à l’idée d’une démocratie virtuelle où, idéalement, tout le monde participerait aux débats. On voit ce que la pétaudière actuelle des réseaux sociaux, des fake news, des coups de gueule, des tweets irresponsables donne !

Le coronavirus ne fait que conforter une évolution entamée depuis longtemps, mais il la radicalise et en rend les dérapages patents comme jamais.

Sommes-nous en train d'entrer dans ce que l'on pourrait qualifier de "démocraties du compromis" ? Les démocraties peuvent-elles être vécues et gérées de chez nous ?

Je ne vois pas ce que peut vouloir dire « démocratie du compromis ».

Il faut plutôt parler de télé-démocratie comme on parle de télé-travail, mais aussi, de... télé-réalité. Or, la « télé-réalité » précisément, ce n’est pas de la réalité mais de la mise en scène, du trucage et de la manipulation.

Merci Endemol !

Je ne crois donc pas une minute à la « télé-démocratie ».

C’est un simulacre couvrant aussi bien la non-démocratie que le non-gouvernement – au sens d’absence de gouvernement. On fait semblant, on affiche, on parle, on communique. On est obéi si les gens le veulent bien, s’ils ont peur (du virus ou d’autre chose), ou s’ils sont devenus totalement abrutis par les « réseaux sociaux » qui eux-mêmes font vivre dans le « télé-réel ». On peut croire être en démocratie et même croire donner son avis à coups de « like », mais ce sont les noyaux de pouvoir durs qui tiennent les commandes – d’abord la bureaucratie qui est le mode normal et induré de gouvernement, et, en profondeur, ceux qui ont les décisions financières en main. A cet égard, je constate que la non-fermeture des places boursières et le libre-champ laissé aux spéculateurs à la baisse  durant tout le mois de mars illustre parfaitement le non-gouvernement dans lequel nous plonge le « télé-gouvernement » au nom de la « télé-démocratie ».

Les comportements actuels de la présidence française et de la présidence espagnole sont à mon sens typiques de la télé-démocratie : on fait de la télé-conférence, on parle et on laisse courir des situations dont on a perdu la maîtrise.

Sommes-nous condamner à vivre comme cela ? Les gouvernements pourront-ils un jour s'en relever ? Comment faire pour passer à autre chose  ?

Je ne suis ni la Pythie, ni Calchas ni Prolix. Tout dépendra de la durée de la crise et surtout du niveau de désastre de la situation financière et économique où nous allons nous retrouver.  Ce n’est pas le bilan humain qui sera décisif mais le bilan social.

A titre strictement personnel, je pense que les gouvernements et la classe politique actuels (en France, en Espagne, en Italie - ailleurs je ne sais pas), pour ne rien dire de l'Union européenne totalement dépassée, ne s’en relèveront pas. Ils n’avaient pas les capacités pour affronter une crise majeure et ça se voit comme le nez au milieu de la figure. L’épisode du maintien du premier tour des élections municipales en France est effarant: Macron se laisse impressionner par les crocodiles des Républicains et par Mélenchon parce qu’il partage les mêmes calculs tactiques misérables qu’eux dans le style « que va-t-on penser de moi à l’audimat ? ». Ces gouvernants ne sont pas à la hauteur. L’état des lieux post-crise risque d’être sanglant. De toute manière, on ne voit pas comment les gestionnaires déjà très peu capables de l’ordre ancien pourraient agir dans un monde nouveau.  Macron s’est fait élire sur un programme de réformes. Que viendra-t-il faire dans un monde qui ne sera pas à réformer mais à ressusciter ?

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