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Contre-emploi : fragiliser l’enseignement des Lumières c’est aussi fragiliser notre rapport à la diversité
©Reuters

Réforme des programmes

Contre-emploi : fragiliser l’enseignement des Lumières c’est aussi fragiliser notre rapport à la diversité

Après la publication du décret de réforme du collège et alors que la circulaire d’application est encore en débat, quelques-uns des meilleurs spécialistes reviennent sur ce qu'apporte l’étude du grec, du latin, du Moyen-Âge et des Lumières. Aujourd’hui, entretien avec Catriona Seth.

Catriona Seth

Catriona Seth

Catriona Seth est professeur à l’université de Lorraine. Auteur de nombreux ouvrages dont La Fabrique de l’intime. Mémoires et journaux de femmes du XVIIIe siècle (Robert Laffont, 2013) et l’édition en Pléiade des Liaisons dangereuses de Laclos (2011). Elle a récemment préfacé Tolérance : le combat des Lumières, diffusé en kiosques par la Société Française d’Étude du XVIIIe Siècle dont elle est présidente.

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Pauline de Préval

Pauline de Préval

Pauline de Préval est journaliste et réalisatrice. Auteure en janvier 2012 de Jeanne d’Arc, la sainteté casquée, aux éditions du Seuil, elle a publié en septembre 2015 Une saison au Thoronet, carnets spirituels.

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Pauline de Préval : Avec la nouvelle réforme des programmes qui se profile, les Lumières deviendront un enseignement facultatif. Quelle est votre réaction à la disparition programmée de cette période pourtant clef de notre histoire ?

Catriona Seth : Les Lumières, comme vous le dites justement, sont une période clef de notre histoire, et cela pour plusieurs raisons. Il s’agit de la période qui voit émerger une véritable opinion publique. C’est un moment d’ouverture européenne et une époque à laquelle la France compte une série de grands penseurs dont les écrits offrent des leçons encore valables de nos jours. C’est aussi une période de contradictions et de tensions qui débouche sur la Révolution française.

Lire aussi : "En voulant supprimer le latin, on cherche à faire de nous des penseurs dociles, peut-être parce qu’on gouverne mieux des imbéciles."

Retrouver les racines grecques de la civilisation dans laquelle nous vivons permettrait d’éviter à des jeunes inquiets de leur identité de se tourner vers des idéologies mortifères

Il est indispensable de donner à tout élève un sens de l’histoire et une connaissance des mouvements de pensée : c’est une manière de le doter d’une armature intellectuelle, qu’il comprenne d’où il vient en termes culturels – et ce qui est vrai pour les Lumières est vrai aussi pour le monde antique ou l’époque médiévale. J’ajoute que l’enseignement « à l’ancienne » fondé sur une vraie connaissance historique permettrait d’éviter un certain nombre de contresens qui sont devenus, hélas, monnaie courante.

Il y a six mois, tout le monde était Charlie et Voltaire l’emblème du combat contre le fanatisme, pour la tolérance et la liberté d’expression. Comment a-t-on pu passer ainsi de l’adulation à l’escamotage le plus complet ?

Ce n’est pas un hasard si ont fleuri dans Paris, placardés sur des abribus et troncs d’arbres, des photocopies d’une tête de Voltaire avec la mention désormais célèbre « Je suis Charlie », ni que le château de Versailles ait choisi d’exposer en janvier le portrait de l’homme de lettres par Largillière avec un cartel sur lequel se lisaient ces mots : « Hommage aux victimes des attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015, Qu’est-ce que la tolérance, c’est l’apanage de l’humanité. Voltaire. » Voltaire est devenu un symbole à son époque déjà, grâce à son engagement pour des causes comme celles relevant d’erreurs judiciaires fondées sur des préjugés religieux. Son Traité sur la tolérance est à la fois une réaction à un fait-divers, l’exécution de Jean Calas, condamné à tort pour le meurtre de son fils, et une série de réflexions sur la nécessité de s’ouvrir à l’autre et de lui garantir une liberté de pensée et d’opinion. Je pense que de nombreux Français, choqués à juste titre par les événements de janvier 2015, ont trouvé dans le titre même de cet ouvrage de Voltaire une forme de consolation et une sorte de guide. Les acheteurs du volume l’ont-ils tous lu ? Je ne pense pas, hélas, que ce soit le cas. Ils ont choisi un Voltaire « allégé », celui des petites phrases qu’on répète – à juste titre car elles sont magnifiques – mais sans songer à ce qu’elles impliquent de notre part.

L’escamotage ne réussira pas à être complet, fort heureusement. On continuera de lire Voltaire dans les cours de français. Je pense en revanche qu’on comprend mieux une œuvre quand elle est contextualisée, d’où l’importance d’un enseignement d’histoire qui donne aux élèves une vision d’ensemble, une capacité à situer un texte dans le cadre qui l’a vu naître.

Pourrait-on encore éditer aujourd’hui les philosophes de Lumières, monter au théâtre le Mahomet de Voltaire ?

Il faut encore éditer les philosophes des Lumières et, fort heureusement, on continue de le faire. Le Mahomet de Voltaire est encore disponible, y compris en édition de poche. Ce que je conseillerais cependant qu’on lise, parmi ses pièces, trop mal connues, plus que Mahomet, c’est Zaïre, un chef-d’œuvre qui a longtemps été monté par la Comédie Française. Sarah Bernhardt même a joué le rôle-titre. Il y a, au cœur de la pièce, une histoire d’amour belle et tragique entre une chrétienne, Zaïre, et le sultan Orosmane.

Que devons-nous principalement aux philosophes des Lumières ?

Je pense que nous leur devons l’expression d’une série de valeurs qui restent d’actualité, en tout premier lieu la liberté d’expression et la liberté de conscience. Elles sont aux origines d’une série d’évolutions sociales et juridiques dont témoigne la Déclaration des droits de l’homme.

Il faut aussi comprendre que les Lumières sont diverses et plurielles, qu’elles sont même parfois contradictoires. Il ne s’agit justement pas d’un modèle de pensée unique. C’est tout le contraire. Des écrivains comme Montesquieu ou Voltaire invitent l’individu à réfléchir et à mesurer les conséquences de ses actions et de ses engagements et à ne jamais oublier que l’être en face de lui est son semblable.

Et que peuvent-ils encore nous apporter ?

Un rappel salutaire qu’on doit respecter différentes positions et opinions et se réjouir de vivre dans une société prête à les accueillir dans leur diversité, que nous avons un devoir d’écouter et d’essayer de comprendre autrui, qu’il faut toujours préférer la discussion à la violence, la tolérance à l’interdiction. 

Si vous deviez citer une phrase de l’un d’entre eux à l’usage de notre époque, quelle serait-elle ?           

Pourquoi pas cette phrase de Diderot : « Je permets à chacun de penser à sa manière, pourvu qu'on me laisse penser à la mienne ».

Le sujet vous intéresse ?

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