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Conseil européen : l’Union (européenne) fait-elle vraiment la force en matière de politique étrangère ?
©STEPHANIE LECOCQ / POOL / AFP

Crise diplo

Conseil européen : l’Union (européenne) fait-elle vraiment la force en matière de politique étrangère ?

L'atterrissage forcé d'un avion Ryanair en Biélorussie a bouleversé l'ordre du dîner du sommet de l'Union-Européenne. On peut alors se demander quelle sera sa réaction face à un tel événement et si elle a encore les moyens de répondre.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Guillaume Klossa

Guillaume Klossa

Penseur et acteur du projet européen, dirigeant et essayiste, Guillaume Klossa a fondé le think tank européen EuropaNova, le programme des « European Young Leaders » et dirigé l’Union européenne de Radiotélévision / eurovision. Proche du président Juncker, il a été conseiller spécial chargé de l’intelligence artificielle du vice-président Commission européenne Andrus Ansip après avoir été conseiller de Jean-Pierre Jouyet durant la dernière présidence française de l’Union européenne et sherpa du groupe de réflexion sur l’avenir de l’Europe (Conseil européen) pendant la dernière grande crise économique et financière. Il est coprésident du mouvement civique transnational Civico Europa à l’origine de l’appel du 9 mai 2016 pour une Renaissance européenne et de la consultation WeEuropeans (38 millions de citoyens touchés dans 27 pays et en 25 langues). Il enseigne ou a enseigné à Sciences-Po Paris, au Collège d’Europe, à HEC et à l’ENA.

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Atlantico : Après l'atterrissage forcé d'un avion Ryanair en Biélorussie  l'ordre du jour du dîner du sommet de l'Union européenne, qui doit se tenir lundi soir, a été totalement bouleversé.  Les dirigeants devaient discuter initialement des relations avec la Russie et la Grande-Bretagne, mais envisageront désormais des mesures punitives à l'encontre de Minsk. Quel dilemme pose ce dossier biélorusse pour l’Union européenne ? L’Europe pourra-t-elle trouver un consensus sur ce dossier ?

Guillaume Klossa : La crainte de sanctions fortes à l'égard de la Biélorussie, c'est qu'elles se fassent au dépens des populations plus que des dirigeants biélorusses et que cela pousse plus encore ces derniers dans les bras de Moscou. En même temps, ne rien faire face à une violation majeure du droit international donnerait le sentiment d'une faiblesse européenne totale. Il est envisageable que cet atterrissage forcé ait été mené à propos pour placer l'Union européenne dans une situation impossible. Dans de telles circonstances, on a besoin d'une diplomatie audacieuse et surtout créative qui sache sortir de ce qu'on pourrait appeler un dilemme du prisonner : Quoi que l'Union fasse, elle perd. Dans un premier temps, le sujet n'est donc pas le consensus, c'est la créativité de la réponse. À minima les Européens devraient s’accorder sur une demande de libération du journaliste qui a été arrêté par Minsk, ainsi que des restrictions concernant l’espace aérien biélorusse. Il faut également que une enquête internationale soit menée et que l’association de l’aviation civile internationale ait une réaction à la hauteur. Ce qui est mis en cause dans cette affaire, ce n’est pas seulement l’Union européenne, ce sont le droit international et la communauté internationale. 

Edouard Husson : Rien ne dit mieux le peu de consistance de l'Union Européenne en politique étrangère que ce changement d'ordre du jour. Et d'ailleurs, c'est bien avec Moscou que l'on pourrait peser sur la Biélorussie. Il aurait fallu continuer à parler de la Russie. Au bout de la rencontre, on aura imposé...des sanctions. L'Union Européenne, c'est cette entité qui se fait marcher sur les pieds par Erdogan et qui bombe le torse face à Loukachenko.  Il suffit se réfléchir, pourtant, en termes géopolitiques. On pousse un peu plus la Biélorussie vers la Russie - alors que les relations entre Poutine et Loukachenko ne sont pas bonnes. Et l'on consolide un peu plus l'identité de plus en plus forte entre l'UE et l'OTAN. 

 

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L’UE durcit le ton face à la Chine

Atlantico : Cela intervient après les critiques sur la gestion de la pandémie de Covid-19 et des vaccins, celle-ci n'at-elle donné le sentiment d'une faillite européenne ?

Guillaume Klossa : La diplomatie vaccinale a été plus intelligente que la communication qui l'a acocmpagnée qui a été inexistante. D'ailleurs, au final, les Européens n'auront eu quelques semaines de retard dans leurs plans de vaccination par rapport aux Etats-Unis qui appellent désormais et de manière un peu facile à la générosité vaccinale mais qui ont gardé pour eux jusqu’a présent tous les vaccins produits sur leur territoire. A l'inverse,  les Européens ont allié paroles et actes en donnant environ un tiers de leurs vaccins partant de l'analyse juste que juguler la crise sanitaire requiet une approche mondiale. Sans les vaccins produits dans l'Union,  les Britanniques auraient été très en retard dans leur stratégie vaccinale. Même en les payant beaucoup plus chers, ils n'auraient pas eu les quantités suffisantes. Le premier ministre aurait été dans une situation politique intenable, Londres doit donc une fière chandelle à Bruxelles et sa communication de victoire cache en fait une nouvelle dépendance à l'égard de l'Union qui marque une nouvelle page de la faillite du Brexit.  Maintenant, le moment d'avoir une communication publique de l'Union sur ces sujets tant à l'intérieur qu'à l’extérieur de l'Union. Une communication qui assume la générosité vaccinale de l'UE dans une logique d'intérêt bien compris et qui soit à la hauteur des enjeux. A cet égard, l'Union devrait s'appuyer sur des communicants brillants, ce ne me semble pas toujours suffisamment le cas. 

 

Atlantico : La question migratoire s’est « réinvitée » également à l’ordre du jour des discussions au sein de l’Union européenne  suite à la situation des mineurs qui ont franchi la frontière hispano-marocaine le 17 mai dernier vers l'enclave de Ceuta. Cette situation préoccupe les autorités espagnoles, la loi empêchant tout retour vers le pays d'origine. Quelle peut être l’attitude de l’Union européenne sur ce dossier ?

Guillaume Klossa : Autrefois, cette affaire aurait été réglée directement entre Hassan II et Juan-Carlos qui jouait un rôle diplomatique bien plus importante que ce que la constitution espagnole lui octroyait. Aujourd'hui,  la qualité des relations entre les dirigeants marocains et espagnols n'est plus la même mais le Haut représent européen Josep Borrell est écouté par le roi, il faut qu'ils aient une dicussion franche et règlent cette question ensemble. En octroyant des millards aux Turcs pour qu'ils bloquent les migrants syriens sur leur territoire, on a créé un précédent, il ne faut pas que ce précédent se reproduise. Maintenant, il y a un enjeu de fond, c'est regarder en face et de manière prospective le défi migratoire. En 2016, j'avais  avec d'autres suggéré aux dirigeants de l'Union de mettre en place un groupe de haut niveau pour permettre une analyse objective des défis migratoires dans la durée. On nous avait retorqué que les institutions devaient montrer qu'elles agissaient sans délai et qu'elles ne pouvaient pas donner le sentiment qu'elles déléguaient l'analyse d'un sujet aussi stratégique à un groupe indépendant. Résultat, cinq ans après, on se trouve toujours au point de départ.  

Edouard Husson : Pour que l'Union Européenne ait une attitude sur le sujet, il faudrait que les Etats-membres en aient une ! Or nous savons que les gouvernements sont profondément divisés entre eux. L'Europe de Visegrad est pour une immigration zéro. L'Europe méditerranéenne est tiraillée entre idéologie et réalisme. Quant au "moteur franco-allemand", ses protagonistes aimeraient bien maintenir l'Europe ouverte à tout vent et ne savent pas comment ruser avec des peuples de plus en plus rétifs.  Pour voir quel est le degré d'aveuglement idéologique d'Emmanuel Macron et Angela Merkel, il faut se rappeler que l'immigration était le sujet n°1 pour le Royaume-Uni, le premier motif de Brexit. Mais Paris et Berlin ont préféré se passer de Londres plutôt que de renoncer à l'idéologie de la libre circulation. Nos Etats-Providence sont exsangues car ils sont détournés de leur mission par une immigration de prédation, notre démographie est en berne car au fond nos sociétés ne voient pas pourquoi se sacrifier si ce qu'on remet à l'Etat est utilisé à d'autres fins que ce qui était prévu. Les institutions fédérales européennes ont cet effet pervers qu'elles relaient tous les objectifs de l'immigrationnisme. Mais le problème est d'abord dans nos nations. 

 

Atlantico : L’union et l’unité au sein de l’UE fait-elle vraiment la force en matière de politique étrangère ? Les divisions sont-elles trop fortes à surmonter pour l'Union européenne ? 

Guillaume Klossa : La politique étrangère n'est pas une compétence fédérale et de grands Etats ayant une tradition de politique étrangère forte comme la France ou l'Espagne ne le souhaitent pas. En conséquence,dans la pratique, le rôle de l'Union est d'abord et avant tout de protéger les ressortissants de l'Union européenne à l’etranger et de relayer les positions de convergence des Européens dans le monde sur des sujets importants et structurants sur lesquels l'Europe peut avoir un rôle de leadership comme la lutte contre le réchauffement climatique ou la protection des données personnelles (RGPD) ainsi que leurs valeurs, c'est donc d'abord et avant tout un soft power. Clairement sur les sujets sur lesquels les Européens sont unis, ils pèsent de tout leur poids. Le problème, ce n'est pas tant les désunions, elles sont normales, que le processus de décision à l'unanimité, qui empêche de les dépasser et qui donne de facto à n'importe quel état un droit de véto. Ce dernier est souvent utilisé pour obtenir des contreparties sur d'autres sujets. l'enjeu est donc simple, si l'on veut une Europe puissante, il faut passer à la majorité qualifiée. A mon sens, la France, qui va bientôt exercer la présidence semestrielle du Conseil de l'UE, doit mettre ce sujet à l’agenda.

Edouard Husson : Il y a deux fédérateurs possibles de la politique étrangère européenne. Le premier, ce sont les Etats-Unis. Pourtant, la confrontation avec Donald Trump aurait dû inciter le second fédérateur possible, la France, à prendre son bâton de pèlerin et à poser les contours d'une "Europe européenne" . mais Emmanuel Macron n'a pas la modestie pour cela. Et puis la France ne se contente pas de regarder de haut les "petits pays", ceux qui pourraient permettre à Paris de constituer des majorités et, au besoin, imposer des points de vue à l'Allemagne. Elle est incapable de remettre ses affaires en ordre. Berlin n'a aucune ambition en politique étrangère - au contraire, notre voisin se méfie de tout ce qui pourrait l'empêcher de s'adonner au doux commerce. La France, puissance nucléaire, membre du Conseil de sécurité de l'ONU aurait tous les atouts pour être le primus inter pares de la Politique Etrangère et Sécuritaire Commune. Mais pour cela, il faudrait commencer par être crédible sur le plan économique. or nous sommes devenus le plus mauvais élève de la zone euro et même de l'UE en ce qui concerne notre déficit commercial.  

 

Atlantico : Quels sont les enjeux pour l’Union européenne pour retrouver une crédibilité et une efficacité sur le plan de la politique étrangère et pour que la voix de l’UE porte ? 

Guillaume Klossa : La question clé est l'adaptation du processus de décision qui permettra de sortir de l'unanimité.  Maintenant la question est comment le faire de manière effective. Une approche progressive de passage à la majorité qualifiée en matière de politique étrangère sur des sujets de convergence comme le numérique ou la lutte contre le réchauffement climatique est à mon sens une voie à explorer que personne n'a encore mis sur la table.

Il est aussi clé d'avoir une meilleure compréhension partagée des défis de politique extérieure qui nous rassemblent. Quand j'étais conseiller spécial de Jean-Pierre Jouyet lors de la dernière présidence française de l'UE, j'avais suggéré la création d'une académie diplomatique européenne qui permette de développer une appréhension commune des enjeux extérieurs, cela reste à mon sens d'actualité. Autre sujet : Dans la perception collective,  il y a trop de responsables de la politique étrangère. Qui est en charge ? La présidente de la Commission, le président du Conseil européen ou le Haut représentant. Dans la pratique, cela n'est pas clair.  Il faut trouver une solution satisfaisante à cette question de manière rapide. Aux Etats-Unis, cela est clair, c'est le secrétaire d’Etat.

Edouard Husson : L'UE est confrontée à trois menaces: la Chine, qui s'est introduite dans les brèches de l'aveuglement commun franco-allemand pour soit proposer aux pays en difficulté monétaire et budgétaire d'investir là où l'Allemagne ne voulait pas le faire; soit profiter des disputes politiques entre Bruxelles et l'Europe centrale pour mettre en pied dans la région. La Chine profite aussi pleinement du fait que l'UE rejette la Russie vers l'Asie.  La deuxième menace, c'est l'islamisme et, plus largement, l'installation sur le sol européenne d'une présence musulmane non assimilable par des sociétés devenues largement athées. La Russie peut vivre avec des minorités musulmanes parce que l'orthodoxie y est en plein renouveau. Nous sommes condamnées à subir le prosélytisme musulman parce que nous ne croyons plus à rien. Et nous nous couchons devant la Turquie qui pratique un bon vieux chantage à la puissance ou les monarchies pétrolières parce qu'elles achètent nos élites. La troisième menace, c'est une immigration massive de prédation économique des ressources de l'Etat-providence, venue d'Afrique et d'Asie camouflée sous une rhétorique droit-de-l'hommiste. Sur ces trois sujets, l'UE comme structure fédérale fait les mauvais choix. Et les gouvernements qui pèsent le plus ne portent pas la voix de leur peuple. 

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