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Confessions d'une assistante sociale : comment rester 30 ans... sans identité
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Bonnes feuilles

Confessions d'une assistante sociale : comment rester 30 ans... sans identité

Voici le premier témoignage d’une assistante social en France. Elle montre à travers des anecdotes et de nombreux témoignages les aberrations d’un système qui se mord la queue et qui n’aurait plus de protecteur que le nom. Extrait de "Serial Social", d'Élise Viviand, publié aux éditions "Les Liens qui Libèrent" (1/2).

Elise Viviand

Elise Viviand

Elise Viviand est assistante sociale depuis 10 ans. Serial Social et son premier ouvrage.

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À 57 ans, il avait encore cette allure nonchalante, moulée dans ses éternelles vestes en cuir dont la peau s’est patinée en trente ans et qui révèle toute la beauté du vêtement. Il était beau, mince, paraissant 40 ans à peine, la peau noire et tannée, le trait fort et la voix rauque. Trente ans de consommation régulière d’héroïne sans stigmates. Le sosie de Samuel L. Jackson dans Jackie Brown.

Il était éveillé à l’existence en permanence, sourire éternel et rire rocailleux, en simple spectateur d’un monde sur lequel il portait un regard aiguisé. La vie n’était que plaisir, la contrainte glissait mais n’accrochait jamais son esprit.

Il lui fallait un traitement et un numéro de sécu. On lui a donné une assistante sociale. Il ne l’a jamais rendue.

Les premières fois, j’ai douté de son psychisme ou de sa bonne foi : son arrivée en France en 1969, son militantisme d’extrême gauche évoluant près d’Action directe, l’héroïne partagée avec ses potes du showbiz, ses films tournés, sa carte de résident confisquée en 1975 et plus rien depuis, de sa femme, de sa fille, de leur appart’ dans les beaux quartiers.

Son éternel optimisme bousculait mes repères. Trente ans sans statut ni sécurité sociale, sans ressources ni passeport. Trente ans sans identité. J’étais troublée, définitivement propulsée sur une autre planète. Le chantier était immense, un défi administratif quand lui s’en foutait, résumant son détachement en une phrase éclairée :

– Je n’ai jamais eu besoin de toutes ces conneries administratives.

Mais il venait, jamais ponctuel mais demandant après moi, et j’adoptais « le laisser-faire, laisser-aller », persuadée que ma volonté entamerait jour après jour son rapport à la réalité. Des heures à discuter quand rien n’avançait malgré ses engagements oraux successifs, sans voir un document officiel, de longues minutes à regarder ses photos jaunies et le reconnaître, en coupe afro, pattes d’eph’ et même veste en cuir

Par le plaisir passera la contrainte, me disais-je, luttant pour ne pas céder au découragement et lui laisser toujours notre espace, malgré l’enchaînement du quotidien et de ses besoins.

Un an de palabres sous son soleil sénégalais avant qu’un nuage se pointe et nous permette de prendre la route. Il a rafraîchi l’atmosphère en évoquant le handicap de sa femme, hémiplégique après deux AVC, avec une tendance alcoolique, et leur fille, française par la mère, qui « s’est durcie avec les deux fous de parents qu’elle a eus ». Ce mince filet d’air est une invitation pour moi, dans la faille qu’il dévoile : pas de papiers et c’est l’équilibre précaire de la famille qui est en jeu. Que feraient-elles alors sans lui ?

Son visage s’assombrit d’une émotion grave, un temps de lucidité face à une réalité qu’il peinait à élaborer. Dès lors, il ne viendra plus les poches vides mais avec des sacs remplis de documents datant de vingt ans et, peu à peu, nous recousons les fils de sa vie en France, rompus depuis trois décennies. Il fait jouer ses relations pour se procurer son acte de naissance et obtient enfin son passeport. Il le feuillette, fébrile et éberlué, durant les trente minutes de transport, le tenant fièrement à la main et moi, paniquée qu’un voleur à la tire passe par là.

Il a obtenu le premier sésame qui pouvait lui faire espérer un nouveau titre de séjour, trente ans trop tard.

Passons sur les détails de sa situation juridique, mais il n’est plus éligible au plein droit : sa fille française est majeure, il n’est ni marié ni pacsé, il n’apparaît nulle part, ni dans les fichiers judiciaires, ni sur le bail du logement HLM qu’il partage avec sa compagne. Autant dire que, en ces temps de disette préfectorale (délivrance restreinte des titres de séjour), ce n’est pas gagné.

– Depuis 1975 ? Et vous venez en 2005 ? ! Mais vous avez fait quoi pendant trente ans ?

– Je ne sais pas. Je devais être ailleurs.Regard éberlué de l’agent de la préfecture, ses yeux en aller-retour du passeport vers lui, puis un sourire :

– Mais les gens sont à peine descendus de l’avion qu’ils sont déjà ici… Alors trente ans… Jamais vu ça. Elle s’éclipse, revient, prend les informations et déjà, j’entrevois les coups d’oeil de ses collègues et je jubile intérieurement. Pour une fois, l’indifférence n’est pas de mise à la préfecture. Elle confirme. Il a quelques années de retard pour obtenir un titre.

– Mais bon… prouvez la vie conjugale et on examinera. Voici la convocation quand même et les papiers à apporter.

Et on repart, alignant les démarches à effectuer, les attestations sur l’honneur à obtenir, les attestations tout court.

J’ai transpiré, lui pas beaucoup, à m’offrir des cafés entre deux accompagnements et une visite à leur domicile, j’ai adoré son chien avec ses habitudes d’être humain, admiré la maladresse de sa femme et sa bienveillance à lui, vieux brigand sorti d’un film de série Z, et leur fille, dissimulant son ventre de grossesse pour ne pas heurter sa mère.

On a blindé, surblindé son dossier si mince, avec des bouts de ficelle obtenus à droite et à gauche. Le jour dit, je tremblais parce que nous avions si peu d’arguments, mais j’étais convaincue de la bonne foi de cette sorte d’énergumène qu’on ne rencontre qu’une fois. Il était relax quand je n’en pouvais plus d’attendre. Elle était là aussi, appuyée sur sa canne, 40 kg à peine, évoquant comme lui ses copains si prospères naguère et déchus aujourd’hui.

Il a obtenu son récépissé, sa carte et tout le tralala dans la foulée, à l’exception du RMI qu’il n’a jamais voulu.

On est allé manger des moules chez Léon de Bruxelles pour fêter ça et on est allé manger ailleurs, bien après ça. On est allé au théâtre, au cinéma pour rencontrer ses amis du spectacle, bu d’innombrables cafés pendant mes temps libres et il me racontait son histoire, de son enfance à aujourd’hui, d’un parcours engagé dans la vie et hors la vie, d’anecdotes tellement fabuleuses et romanesques que j’ai voulu en faire un film. Je l’ai regardé déplorer les morts autour de lui année après année et s’étonner d’être encore là, lui qui avait tant grillé ses artères.

Extrait de "Serial Social", d'Élise Viviand, publié aux éditions "Les Liens qui Libèrent", 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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