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Comment les politiques antifumeurs font progresser la consommation par le marché noir
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Bonnes feuilles

Comment les politiques antifumeurs font progresser la consommation par le marché noir

La politique antifumeurs est folle : le tabagisme explose chez les adolescents, la consommation progresse d’au moins 40 % par le marché parallèle, et les fumeurs (34 % de la population) sont rackettés, humiliés et abandonnés sanitairement... au seul motif qu¹ils ne devraient pas exister. Ils sont devenus des coupables indéfendables, toujours plus assimilés à une vermine sociale : parasites, veules, nuisibles et contagieux. Extrait de "Les fumeurs sont-ils des êtres humains ?" (1/2).

Denis  Blanchot

Denis Blanchot

Denis Blanchot est journaliste santé depuis plus de vingt ans. Il est l'auteur du jeu best-seller DOBBLE.

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La France est plus chère que tous ses pays frontaliers terrestres, mais cela ne veut plus rien dire, à part la mort annoncée des officiers de la République que sont les buralistes, derniers survivants souvent d’une présence sur le territoire, une fois l’école, la poste et même les gendarmes partis. Sur la base d’une quarantaine d’entretiens semi-directifs, le dernier Bulletin épidémiologique hebdomadaire consacré au tabac72 les cloue d’ailleurs au pilori : ce sont eux qui vendent aux enfants, comprendre... « qui les font fumer ». Et tant pis si les adolescents usent de stratagèmes et cherchent naturellement le maillon faible. Il faut dire aussi que 59 % des buralistes accepteraient spontanément de vendre des produits du tabac aux mineurs ! (73) Dans ces conditions, ils rejoignent naturellement les fumeurs dans la catégorie “indéfendables”. Et les questions dérangeantes ne seront pas même posées. En 2003, la France comptait 33 000 buralistes, en 2012, il en restait 28 000 (74).

Alors que le paquet de la marque-phare (Marlboro) passe à 6,60 euros en France en octobre 2012, il est à 4,25 euros en Espagne, 4,40 euros au Luxembourg, 4,90 euros en Italie, 5,05 euros en Belgique, 5,16 euros en Allemagne, rappelle Le Point (75), qui n’ose même pas publier le tarif deux fois moindre à Andorre, autre tabou bien français : 2,70 euros en 2012, selon le relevé de British American Tobacco en p.132 du rapport de la Cour des comptes de 2012 (76).

Comme s’il ne devait pas là aussi y avoir d’effet boomerang. Comme si l’on ne savait pas que dès l’époque « héroïque » et encensée des fortes augmentations « Chirac » de 2003-2004, 18 %77 de la consommation était déjà partie sur des approvisionnements à l’étranger à cause de la propulsion des prix, ce qui relativise déjà sacrément les effets de manche sur les « très fortes augmentations » qui seraient salutaires, contrairement aux petites, successives, et rançonneuses qui ont été choisies après.

La Cour des comptes dans son rapport de 201278 confirme : sur les 25 000 tonnes de ventes en moins enregistrées entre 2002 et 2004, 44 % étaient déjà compensées par les achats transfrontaliers (soit 11 000 tonnes par an). Chut, il faut garder aux augmentations Chirac leurs immaculées performances pour justifier de nouvelles hausses ! Reste que par la suite les ventes officielles n’ont jamais baissé jusqu’à 2013, tandis que le nombre de fumeurs explosait. Dix années se sont écoulées, elle n’ont vraiment eu aucun impact ? Cela n’a pas augmenté ? De 18 % sous Chirac, on n’en serait toujours qu’à 20 % d’approvisionnement parallèle – chiffre officiel ?

Avec son prix officiel à la fois intenable et en grande partie fictif, la France est toujours plus fumeuse, ce qu’on cache car l’on veut absolument faire croire que le prix dissuade, agit, y fait quelque chose, éloigne les enfants et force à l’arrêt. Un point de dogme sacré ! Un impératif absolu exigeant les plus lourdes oeillères alors même que le produit se redistribue partout, à bas-coût, et avec des risques aggravés. On fait même des voyages organisés spécial tabac dans les zones recluses, comme le Cantal (79).

Augmentons, augmentons encore ! Les arbres vont jusqu’au ciel. Quand le fumeur pauvre ne pourra plus nourrir ses enfants, il arrêtera ! Qu’il les prive en attendant ? On s’en fiche, ce n’est pas un problème puisque « c’est positif, s’il arrête ! » Et s’il n’arrête pas ? « Eh bien, ce le deviendra... quand il arrêtera. » Qu’il se tourne vers des marques du Maghreb achetées à Barbès, on s’en fiche. Que toute une criminalité de trafic, de marché noir, de contrefaçon explose, on s’en fiche. Que la jeunesse fume par substitution du tabac à rouler de deux à six fois plus nocif, on s’en fiche. Mais dans tous les cas, en le sachant parfaitement. La première conséquence du prix prohibitif, c’est une épidémie de tabagisme aggravé dans tous les sens du terme et certainement pas une réduction du marché.

Ainsi, Droit des non-fumeurs expose dans un bulletin d’août 2012, sous la plume du docteur Mesny (80) : « Le tabac à rouler est plus toxique : à poids inférieur, il contient deux fois plus de goudrons (jusqu’à 17 mg si le papier est épais), plus de nicotine (1,2 à 1,7 mg) et de CO, selon la machine à fumer. Le tabac est moins tassé, il brûle mal, les cigarettes roulées s’éteignent plus facilement, mais la combustion se fait à une température plus élevée, engendrant une fumée plus toxique. La façon de fumer une cigarette roulée est différente : inhalation plus profonde et plus longue, plus de bouffées. Au minimum le fumeur inhale deux fois plus de goudrons, de nicotine et de CO, qu’avec les cigarettes manufacturées, et plus encore, si le tabac est issu de la contrefaçon. »

Bah... Tout ça ne prouverait-il pas que l’action antifumeurs fonctionne, tiens ? Que les fumeurs sont à bout et cèderont bientôt ! Tous au tabac à rouler81 quand rien d’autre ne sera plus tenable financièrement, et en avant, droit au gouffre sanitaire avec des maladies et des morts plus précoces encore ! Le réalisme, c’est vrai est d’un tel ennui : dans un monde logique, il faudrait ramener le prix des cigarettes industrielles vers le prix du tabac à rouler pour enrayer l’épidémie de toxicié majeure en cours, car le tabac à rouler, deux fois moins cher, progresse sans cesse, naturellement, et particulièrement chez les jeunes et les pauvres. On sait même très exactement d’avance ce que produiront de nouvelles augmentations, un effet de boosting et rien d’autre :

« Sur la période 1985-1995, il a été calculé que l’élasticité de substitution entre cigarettes et tabac à rouler était de +1 aux Pays-Bas. Autrement dit, à chaque fois que le prix des cigarettes augmente de 10 %, les ventes de tabac à rouler augmentaient elles aussi de 10 % », écrit le Haut conseil de santé publique, dans un avis de 201282 qui note tout aussi tranquillement qu’« en début d’année 2010, 16 grammes de tabac coûtaient sous formes de cigarettes manufacturées 5,07 euros et 2,08 euros sous forme de tabac à rouler, soit 2,4 fois moins cher ». Le choix est effectivement vite vu pour des jeunes ou des pauvres.

Un début de conscience sur ce sujet ? Ce n’est que dans la partie discussion du récent rapport parlementaire sur la lutte contre le tabagisme83 qu’il y est fait référence brièvement, par la voix de Denis Jacquat, rapporteur : « Je me rappelle aussi les courriers que le professeur Tubiana nous avait envoyés pour dénoncer la nocivité du tabac à rouler, plus grande encore que celle de la cigarette... On entend souvent dire qu’il y a moins de tabac dans une cigarette roulée, mais c’est ignorer les produits additionnels. Une étude doit être menée pour éviter des pathologies physiques et psychiques très graves. » Soit ! Le sera-t-elle ? Parmi toutes les propositions de ce rapport, il n’y en a aucune à ce sujet.

Augmentez donc encore le prix. La Sainte Orthodoxie fera le reste. À la fin, à l’ultime fin, ça marchera forcément. Le fumeur expiera. Une fois entrés en captivité, les pauvres gosses d’aujourd’hui ne sont plus d’ailleurs, à leur tour, que des fumeurs indifférenciés et abandonnés. Voués à la détestation sociale, à la mort et à la misère. Augmentons, augmentons encore... « quand ce sera assez cher, les ados ne verront plus le tabac comme un luxe ! » ; « avec un prix stratosphérique, le tabac ne sera plus un produit fascinant ! » À la prochaine hausse, il perdra enfin pour les gosses son statut, encore renforcé et valorisé, de symbole transgressif, d’accès au monde adulte !

Augmentons, augmentons encore ! Quand les contrefaçons et « illicit whites » (marques uniquement destinées à la contrebande) nous submergeront, une vraie répression quotidienne, massive et criminalisée des fumeurs sera enfin possible. Comme si précisément, les produits échappant à tout cadre sanitaire n’étaient encore plus attractifs, mystérieux, et aventureux pour des imaginaires adolescents. « – C’est quoi ce que tu fumes ? – Des cigarettes interdites, tu veux essayer ? C’est moins cher, mais c’est du costaud. »

Ah, ces contrefaçons qui commencent à arriver que ne met-on comme bourre dedans. Relevés pêle-mêle : plastiques, polyester, sciures, mort au rats, amiante, déchets divers tels que des bandes magnétiques, paille, poudres, excréments humains et déjections d’insectes, mouches (84). Le tout évidemment soumis pour le fumeur à distillation par le feu à 600°C (pyrolyse), soit une vraie boîte noire à cancérigènes, se rajoutant à des teneurs (moyennes) de + 160% de goudron, + 130 % de monoxyde de carbone, et +80 % de nicotine (85). Gardons les métaux lourds pour la fine bouche ! Pas de chance, vraiment, si par étouffement financier et dépendance dure, on est voué à ça. Pas de chance, vraiment, si les gosses y vont tout droit. Un paquet sur deux de tabac à rouler provient déjà de l’étranger.

Ouf, néanmoins... la réponse est toute prête. Le 31 mai 2011, le ministre de la Santé Xavier Bertrand estimait qu’« une hausse des taxes favoriserait la contrebande des cigarettes ». Un séminaire d’experts européens de la fiscalité du tabac et du commerce illicite (Tobtaxy) lui répondait aussitôt que non. Un grand spécialiste expliquait même que sans l’ombre d’un doute « le niveau de contrebande est plus faible dans les pays où le tabac est fortement taxé » (86). Évidemment, dans de telles conditions de logique, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Et le cas du Canada qui avait dû baisser copieusement ses prix en réponse à une contrebande (d’ailleurs organisée par les industriels) n’a plus à être évoqué, comme celui de l’Angleterre (particulièrement sur tabac à rouler des pauvres et des jeunes dont 40 % officiels relèvent de la contrebande (87). Mieux vaut s’appuyer sur le cas de la Lituanie comme s’il avait un rapport avec la France : des taxes basses et une contrebande élevée. Ouf, le credo est sauf ! (88) Il n’y a plus qu’à augmenter encore le prix !

Le prix du tabac en France ? Un budget annuel de 2 200 à 2 400 euros pour qui fume un paquet par jour, rappelait Le Parisien avant les hausses d’octobre 2012 (89) « soit plus de deux mois de Smic ou un séjour de deux semaines à l’Île Maurice (voyage et pension complète) ». Et l’on s’étonne qu’il y ait volonté d’y échapper ? Ce qui est vraiment étonnant, c’est que la grande criminalité ne représente encore, officiellement, que 5 % du marché réel (90).

Extrait de "Les fumeurs sont-ils des êtres humains ?", Denis Blanchot, (Éditions Jacob-Duvernet), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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