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Certains héros de notre enfance comme le petit Nicolas se retrouvent entre les mains de nos propres enfants
Certains héros  de notre enfance comme le petit Nicolas se retrouvent entre les mains de nos propres enfants
©Allociné

Littérature

Comment Les malheurs de Sophie, Le Petit Nicolas ou encore Bécassine survivent de génération en génération

Sans que l'on se pose vraiment la question de savoir pourquoi, certains héros de notre enfance se retrouvent entre les mains de nos propres enfants. Bécassine, Martine, Le Petit Nicolas... Ces personnages ont l'avantage de montrer l'intérêt de la vie quotidienne.

Bertrand Vidal

Bertrand Vidal

Bertrand Vidal est sociologue de l’imaginaire, membre du Laboratoire d’Etudes et de Recherches Sociologiques et Ethnologiques de Montpellier, et spécialiste des catastrophes.

Il est aussi gestionnaire de la revue Rusca-MSH et rédacteur aux Cahiers Européens de l’Imaginaire (éditions du CNRS).

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Atlantico : Plusieurs années, voire siècles, après leur création, certains héros suscitent toujours autant d'intérêt auprès des jeunes générations, comme Sophie - des malheurs de Sophie, Bécassine ou encore Le Petit Nicolas. Comment expliquer cet engouement toujours présent chez les jeunes générations comme chez les plus vieilles ? Que représentent ces héros dans l'imaginaire des jeunes et vieilles générations ?

Bertrand Vidal : Ces héros nous livrent une vision de la vie quotidienne qui est fondamentale dans nos sociétés. Lire l’une de ces œuvres est telle une redécouverte de cette vie de tous les jours, de son importance. Les adultes la redécouvrent à travers des artistes tel qu’Andy Warhol. Les ados, eux, la redécouvrent à travers les romans photos, puis avec les émissions de télé réalité telles que Loft story et plus récemment Secret Story, où la mise en scène de la vie quotidienne de ces personnes sélectionnées sur casting apparaît très clairement.

Quant aux enfants, ils découvrent ce quotidien par la lecture du Petit Nicolas, de Martine, Bécassine, etc. Les aventures de Martine sont un très bon exemple. Elles mettent en scène des aventures du quotidien, de la vie enfantine, ce qui fait leur succès : Martine fait la cuisine, Martine déménage, Martine va au cirque, Martine est hospitalisée, etc. On nomme ce phénomène sociologique, le "culte du banal". Parce qu’en réalité, la description de la vie ordinaire fascine les lecteurs et est valable à tout âge, cela compose ce qu’en philosophie Francis Fukuyama appelle "la fin de l’histoire" ou, chez l’écrivain autrichien Robert Musil, la mise en avant de l’homme sans qualité. Aujourd’hui, la fascination des individus de la vie ordinaire, du quotidien est matérialisée par le succès de la télé réalité.

La vie quotidienne est l’élément primordial de l’être qui doit parvenir à composer, décomposer les actions les plus anodines de ce quotidien.

Les valeurs éducatives transmises par Les Malheurs de Sophie oscillent entre châtiments corporels et humiliations publiques et sont aujourd'hui complètement désuètes. Comment les jeunes générations perçoivent-elles ce type d'éducation ? Quel impact cela a-t-il sur leur discipline et leur appréciation de l'histoire ?

Les activités retrouvées dans Martine notamment, sont totalement anodines pour l’adulte, mais elles ne le sont pas pour l’enfant, dans le sens où il est en mesure, tout simplement, de découvrir des choses qu’il n’a pas encore vécu, comme aller à la ferme. En sociologie, on appelle cela des "pattern", des modèles type d’action, qui peuvent ne pas (encore) être banals pour l’enfant. L’aspect ludique dans ces œuvres enfantines est très intéressant, il met le monde des adultes et ses normes à l’épreuve.

Il existe d’ailleurs en sociologie ce qu’on appelle l’ethnométhodologie. Il s’agit d’une méthode qui consiste à mettre en avant le fait justement d’aller à l’encontre des normes, de se tromper, de faire faire des erreurs dans des activités ordinaires. L’idée est de comprendre par les réprimandes, le discours de sens commun et par les punitions corporelles – ce qui est notamment le cas des Malheurs de Sophie – le fonctionnement d’une société, ce qu’elle considère comme bien ou mal. L’idée est de comprendre la morale sous-jacente qui régit cette société. Et c’est tout a fait le cas de la littérature jeunesse qui mêle morale et éducation, tout en alliant le côté ludique et parfois drôle.

Bécassine et Le Petit Nicolas, tout comme les Malheurs de Sophie ou Martine, se déroulent au cœur d'une France aujourd'hui disparue. On parle bien évidemment de nostalgie chez les vieilles générations, mais en est-il de même chez les nouvelles ?

Certes cette France est aujourd’hui disparue mais elle reste présente dans nos actes les plus quotidiens. Derrière cet univers de la littérature pour la jeunesse, il y a tout de même une certaine morale, un certain art de vivre, une certaine manière de faire au quotidien qui n’ont toujours pas disparu et qui est d’un grand intérêt pour les enfants qui les découvrent.

Cette littérature peut fonctionner et fonctionne d’ailleurs malgré la concurrence des super héros et bien d’autres personnages de ce type. En fait, si ce type de littérature plait, c’est qu’à l’instar de la télé réalité par exemple, on y voit une transgression des normes sociales, puis le retour vers ces normes sociales. Et ce qui est intéressant à noter est que les adultes vont rire de la candeur et de l’innocence du héros, tandis que les enfants vont plus rire du caractère protocolaire et moral du monde adulte.

Ces héros existeront-ils toujours ?

Tout dépend de la durée sur laquelle on se fixe, mais en tout cas, ils ont la faculté de par leur caractère transgénérationnel sur bien des aspects de poursuivre leur course à travers les époques, à l’instar des Fables de La Fontaine. On pourrait même imaginer de nouvelles histoires comme Bécassine poste son premier tweet ou Martine achète son premier portable. Il faut voir également que les adaptations cinématographiques, comme celle du Petit Nicolas ou de Boule et Bill, redonnent de la vigueur à ce type de littérature.

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