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Comment les conflits font fleurir le business de la mendicité (et pourquoi on ne sait plus toujours à qui donner)
©Reuters

Exploitation de la misère

Comment les conflits font fleurir le business de la mendicité (et pourquoi on ne sait plus toujours à qui donner)

Si certains mendiants s’organisent pour se répartir les quartiers à couvrir, ceux appartenant à un réseau criminel ne seraient que minoritaires. Et face à l'exploitation des enfants pour apitoyer les passants, les forces de l'ordre fermeraient les yeux, faute de moyens.

Julien Damon

Julien Damon

Julien Damon est professeur associé à Sciences Po, enseignant à HEC et chroniqueur au Échos

Fondateur de la société de conseil Eclairs, il a publié, récemment, Les familles recomposées (PUF, 2012), Intérêt Général : que peut l’entreprise ? (Les Belles Lettres),  Les classes moyennes (PUF, 2013)

Il a aussi publié en 2010 Eliminer la pauvreté (PUF).

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Nicolas  Clément

Nicolas Clément

Bénévole au Secours catholique auprès des sans-abri depuis 1993, il a aussi dirigé Emmaüs Solidarité et l’Uniopss. En 2014, il prend la direction de l'association Un Ballon pour l'Insertion. Depuis 2015, il est également président du Collectif des Morts de la Rue. Il est l'auteur du libre "Une soirée et une nuit presque ordinaire" en novembre 2015 aux éditions du cerf.

 

 
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Atlantico : A t-on une idée du nombre de mendiants à Paris ? Est-il en augmentation ?

Julien Damon : Non. Il est impossible d’avoir une idée précise du nombre de mendiants. D’une part, c’est une population très fluctuante, d’autre part il n’y a pas de caractérisation juridique de la mendicité (qui, soit dit en passant, n’est plus un délit depuis 1994, à moins d’être exercée avec agressivité). Mais il faudrait être aveugle pour ne pas observer dans de nombreuses rues, pour ne pas dire à chaque coin de rue, un nombre croissant, depuis quelques années, de personnes faisant la manche. Et souvent avec des enfants, parfois eux-mêmes très jeunes, ce qui n’est pas seulement choquant et inacceptable, mais totalement interdit. L’incitation des mineurs à la mendicité et l’utilisation d’enfants les mettant en danger sont, en théorie, très lourdement condamnés par la loi.

Nicolas Clément : Il n’y aucun chiffre là-dessus. Néanmoins, nous pouvons avoir l’impression d’en voir beaucoup, car les personnes qui mendient font en sorte de s’installer dans des endroits avec beaucoup de passage. Par exemple, ils auront tendance à se mettre à la sortie de boulangerie, de supérette ou à côté de distributeur. Leur nombre peut varier aussi en fonction des saisons. Ils fonctionnent par vague, sans que nous sachions vraiment ce qui peut motiver ces flux. 

Quel crédit accorder aux discours selon lesquels une proportion considérable des personnes qui mendient dans la rue serait liée à des réseaux criminels et contrainte de leur redonner l'argent récolté ? Est-ce un mythe ou une réalité ? 

Julien Damon : "Une proportion considérable" me semble très exagéré. Une proportion, disons, importante me semblerait plus juste. Encore une fois nous n’avons pas idée des volumes, donc on ne peut pas avoir d’informations précises sur les proportions. En tout état de cause il n’y a pas là un mythe, mais une réalité faite de cas très lourds, de traite d’êtres humains. De fait c’est au juge, informé et saisi par les services de police, de prendre des décisions. Certaines sont parfois prises, avec démantèlement retentissant de réseaux mafieux. Je pense, pour ma part, que la plupart des gens conduits, individuellement, à tendre la main, à poser un gobelet par terre, ou à déclamer leur misère dans le métro, ne sont pas intégrés à des réseaux criminels. Ils doivent cependant composer avec ces réseaux et souvent lutter, sans que ceci soit forcément féroce, pour des places et des lieux. Je pense aussi que la police et les travailleurs sociaux ne sont pas assez durs et pas assez systématiques face aux réseaux, en particulier dans les cas d’enfants utilisés pour faire pitié. 

Nicolas Clément : Il est évident que toute misère engendre des dérives. Il est ainsi certain que des bandes existent. Mais peu. Les médias auront tendance à exagérer de manière outrancière le nombre qu’elles représentent. Cependant, tout dépend de la définition que nous donnons à la "bande" et si nous considérons que cette dernière est forcement criminelle. Par exemple, dans le cadre des tournées de rue auxquelles je participe, nous rencontrons de nombreuses familles roms. Il est vrai que peu d’entre elles travaillent à leur compte. Souvent, les Roms travaillent en famille au sens large. Cela peut ainsi rassembler près de 25 personnes qui s’organisent dans certains quartiers pour faire la manche. Il s’agit d’un business familial, avec parfois un dominant dans la bande. Pour autant, peut-on vraiment parler de réseaux criminels ?

Peut-on mesurer quelle part des mendiants sont réellement sous la coupe de ces réseaux ? Que sait-on de leurs origines ? (Roms, Europe de l'est ..?)

Julien Damon : Deux mots. D’abord, je répète que l’on ne sait pas ce que sont ces proportions et, d’ailleurs, il n’est peut-être pas intéressant de le savoir. Ensuite, les forces de l’ordre sont informées de l’existence des réseaux. Il existe d’ailleurs un office central de lutte contre la délinquance itinérante (sic) très solide, dirigé par un colonel de gendarmerie. Pour les cas les plus durs (et ils sont très durs), la force peut être mobilisée. Pour d’autres cas, moins visiblement organisés, moins denses, il y a manque de moyens et de volonté. Je pense que le sujet essentiel est celui des enfants, utilisés par des gens – parents ou non – qui les exploitent de façon ignoble. Le droit français est, en théorie, intraitable. Pour punir ces oppresseurs et protéger ces enfants. Qu’ils soient Roms, chinois, français ou péruviens, ne change rien ou, plutôt, ne devrait rien changer.

Nicolas Clément : Il y a quelques années, nous avons entendu parler du réseau Hamidovic qui sévissait sur la ligne 1 du métro. Il envoyait des jeunes filles mineurs pour voler. A l’époque, elles représentaient une centaine de filles - sur environ 6 000 enfants de cette communauté à Paris. Cela reste donc extrêmement marginal.

A Paris, de plus en plus de familles qui mendient affirment venir de Syrie. Peut-on être certain que toutes disent vrai ? Des réseaux ne se servent-ils pas de l’actualité pour surfer sur l'empathie grandissante à l'égard des refugiés ? N'y a t-il pas là un nouveau business qui se développe ?

Julien Damon : La mendicité parisienne est très sensible aux évolutions géopolitiques. Les conflits amènent incontestablement de nouveaux réfugiés. Ils amènent aussi de nouveaux discours et de nouvelles stratégies pour les personnes et groupes qui mendient. C’est ainsi. 

Nicolas Clément : Personnellement, je n’en ai jamais vu en dehors des bords du périphérique Nord, près des sorties de métro. Pour le reste, je ne vois que des familles de Roms. Néanmoins, je vais vous raconter une petit anecdote… Une famille roms près de la Bastille se faisait régulièrement accoster par des passants qui leur demandaient s’ils étaient Syriens. Dès lors qu’ils répondaient non, les personnes partaient, dépitées, sans rien donner. En effet, ils étaient prêts à donner pour des Syriens, mais pas pour des Roms. Alors oui, il est probable que certains aient remarqué qu’il était plus judicieux et rentable de se faire passer pour des Syriens. Je crois que cela demeure marginal.

Il ne faut pas oublier que mendier est un métier. Un choix fait par défaut. Une personne qui commence la mendicité passe toujours par une phase de honte. Ensuite, elle fait des études de marché pour trouver la meilleure façon de se faire de l’argent. Ce métier ne rapporte pas beaucoup. Les personnes qui mendient récupèrent en moyenne 10-15 euros par jour.

Comment peut-on aider des personnes qui sont en difficulté dans la rue en étant certain que notre argent ne soit pas capté par des réseaux qui les exploitent ? Les institutions et autres associations caritatives couvrent-elles déjà suffisamment bien la capitale pour venir en aide à ceux qui en ont besoin ?

Julien Damon : Je pense que nous avons tous nos interrogations, nos apitoiements, voire nos pauvres (ceux à qui nous donnons régulièrement ou fréquemment). En revanche je pense que s’il existe des donneurs de leçon, la principale leçon me semble être de laisser à chacun la conscience de ce qu’il fait.

Nicolas Clément : Nous ne sommes jamais certains de rien. Il est vrai qu’il y a de nombreuses associations sur l’ensemble de la capitale. Il y a une dizaine d’années, le scandale de Larc avait marqué les esprits. Le président de l’époque avait très largement confondu ses poches et celles de l’association. Le scandale avait été terrible, mais il a poussé les associations à s’organiser autour du comité de la charte qui vérifie - pour les associations volontaires - que les dépenses effectuées correspondent bien à leurs objectifs. Ainsi, cela nous permet aujourd’hui de faire réellement confiance aux associations couvertes par le comité. Après, la sécurité absolue n’existe pas, mais il est vrai que donner par une association assure une sécurité forte. Il ne faut pas se libérer la conscience en donnant à une association et pour autant s’interdire de regarder les mendiants comme des humains. Rien ne remplace un regard, un geste d’affection, une parole qui leur montre qu’ils existent.

Si nous voulons aider les mendiants et faire un geste de charité, est-il préférable de passer par une association ou de donner directement, sans avoir la garantie que ces derniers puissent en bénéficier ?

Julien Damon : Je répondrai ici en répétant ma réponse à la question précédente. J’ajoute tout de même, qu’il y a la réponse individuelle à la détresse et à la pauvreté : on donne, ou non. Il y a également la responsabilité face à l’exploitation de la détresse. Et je pense que nous devons tous harceler les forces de police (qui ont déjà tant à faire) et surtout les élus afin que tous les cas que nous croisons puissent être traités. J’ai passé des semaines à signaler systématiquement, photos et rendez-vous à l’appui, des cas qui me semblaient manifestes d’exploitation de la mendicité des enfants. Sans grand retour je pense. Alors je pense que plus nous serons à systématiquement solliciter les élus sur ce sujet mieux ce sera.

Nicolas Clément : Les personnes qui mendient savent quelle sonnette tirer. Cependant, je crois qu’il n’y a pas de réponse absolue, si ce n’est d’être toujours bienveillant.  Jean Cocteau écrivait : “Mieux vaut donner à un faux pauvre que refuser son assistance à un vrai.”, cette citation me semble juste. Donner deux euros et se faire rouler, est-ce si grave ? Nous nous faisons des noeuds au cerveau pour des choses dont nous oublions l’enjeu. Si vraiment nous craignons de financer des réseaux criminels - même s’ils restent marginaux- il est préférable de donner à une association qui peut apporter une sécurité.

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