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Comment le FN a su capter l'angoisse d'une partie grandissante de la jeunesse
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Comment le FN a su capter l'angoisse d'une partie grandissante de la jeunesse

Marion Maréchal-Le Pen est désormais la plus jeune députée de l’Histoire de la Ve République. Parallèlement, le Front national séduit de plus en plus les jeunes. Frappés par le chômage, ces derniers voient dans le Parti frontiste une forme d'exutoire à un quotidien difficilement supportable. Un vote d’épanchement, plus que de contestation.

Anne Muxel

Anne Muxel

Anne Muxel est docteure en sociologie et directrice de recherches en science politique au CEVIPOF.

Elle fait partie du comité de rédaction de la Revue française de sociologie.

Elle est l'auteur de plusieurs livres sur le rapport entre les jeunes et la politique : La politique au fil de l'âge, Paris, Presses de Sciences Po, 2011
Avoir 20 ans en politique. Les enfants du désenchantement, Paris, Seuil, 2010
Toi, moi et la politique. Amour et convictions, Paris, Seuil, 2008

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Atlantico : Marion Maréchal-Le Pen, élue ce dimanche, est la plus jeune députée de l’Histoire de la Ve République, et même depuis 1791. Parallèlement, le Front national séduit de plus en plus les jeunes, et notamment les 18-24 ans qui entrent dans la vie active. Depuis 1968, le vote révolutionnaire apprécié des jeunes était ancré à gauche. Peut-on dire qu’aujourd’hui la jeunesse a retrouvé dans le vote FN le vent contestataire qu’elle a souvent porté par le passé ?

Anne Muxel : Je ne pense pas qu’on puisse parler d’un vote révolutionnaire pour les jeunes, même si certains le vivent sans doute comme tel. En revanche, c’est à coup sûr un vote contestataire qui veut bousculer le système politique, qui souhaite exprimer une grande exaspération, qui manifeste une grande défiance à l’égard des partis de gouvernement et de la classe politique au pouvoir.

Cependant, « révolutionnaire » signifierait qu’il y a un projet de transformation sociale à la clé. En l’occurrence, nous avons plutôt affaire à une posture défensive sur des valeurs traditionnelles, une revendication, ne serait-ce que pour avoir des places et du travail, une façon d’acquérir une autonomie en matière d’économie, de logement… En somme, des revendications qui ne se situent pas sur le terrain de la transformation sociale et politique.

Néanmoins, comment expliquer que ce soit au Front national que les jeunes trouvent des réponses à ces questions et inquiétudes ?

Ils trouvent en tout cas, comme dans bon nombre de pays européens, dans les leaders des forces populistes et nationalo-centristes, des réponses à leur anxiété et leur exaspération. Notamment face aux difficultés croissantes pour les jeunes générations à trouver une place dans la société, trouver un emploi (stable ou non).

Ce sentiment de vulnérabilité développe ces angoisses, auxquelles ils remédient par des réponses protectionnistes, qui ostracisent l’autre, l’étranger, et qui permettent de poser des responsabilités à cette situation de crise sociale et économique. La mondialisation économique, l’Europe, sont autant d’autres causes que l’on stigmatise facilement. Des boucs-émissaires qui permettent aux jeunes de considérer, à partir d’une vision ferme, les raisons des difficultés qu’ils rencontrent. Je pense que ces forces politiques arrivent ainsi à cristalliser l’attrait des jeunes, sur cette base d’anxiété.

Ces jeunes de 18-25 ans sont ceux qui feront la France de demain. Si ce vote est simplement contestataire et anti-système, cela signifie-t-il qu’il ne va pas perdurer, que ces jeunes vont voter différemment, une fois ces difficultés surmontées ?

C’est difficile à dire. De toutes les façons, il faut voir que les résultats électoraux en eux-mêmes, notamment ceux de Marine Le Pen à l’élection présidentielle, se situent entre 15 et 18% des 18-24 ans. Ce chiffre est assez stable : en 2002 les scores étaient les mêmes. Ce phénomène n’est pas vraiment nouveau.

Cela fait quelques années que le Front national représente un attrait pour une partie de la jeunesse, démunie, peu diplômée, "galérant" sur le marché du travail. Ce qui est nouveau, c’est le travail de dédiabolisation entrepris par Marine Le Pen depuis un an, qui arrive à toucher des segments de la jeunesse qui, jusqu’à présent, n’étaient pas tentés par ce type de vote, et notamment au sein de la population étudiante. Les étudiants les plus touchés par les difficultés d’intégration, les classes populaires, mais aussi toutes les filières d’étude en Bac+2 ou 3 qui ne débouchent pas vraiment sur les promesses qu’elles laissaient entrevoir quant à l’obtention d’emplois correspondants. Le chômage qui frappe les jeunes, sur un spectre de plus en plus large, les pousse à voir dans le Front national une sorte d’exutoire.

 

Marion Maréchal-Le Pen, sa précocité politique, s’inscrivent-elles dans ce cadre-là ? Comment expliquer que les électeurs puissent faire confiance à une jeune femme de 22 ans, novice en politique ?

Je ne pense pas que ce soient particulièrement les jeunes qui ont voté pour elle. Elle a bénéficié d’un électorat très favorable à la mouvance du Front national. Par ailleurs, il faut lui reconnaître un certain savoir-faire malgré son jeune âge. Elle a l’air habile et n’est pas timorée face aux caméras ou aux discours publics.

En outre, le fait qu’elle soit la nièce de Marine Le Pen, la petite-fille de Jean-Marie Le Pen… Cette identification à son histoire et son groupe familial a sans doute aussi joué en sa faveur. Mais son jeune âge n’a probablement pas joué un grand rôle.

Peut-on dire que les jeunes, actuellement, s’engagent plus facilement dans des partis protestataires, surexposés médiatiquement ?

Non, pas particulièrement. Encore une fois le vote Front national est important parmi les jeunes, mais à la présidentielle, il a été légèrement moins important que la moyenne des autres tranches d’âge. On ne doit donc pas forcément considérer que le vote Front national est avant tout présent chez les jeunes.

En revanche, il est évident qu’il y a cet appel d’air du FN au sein de la jeunesse. En outre, ils sont peut-être las de la bipolarisation autour des deux partis de gouvernement. Certains jeunes, 4 sur 10 aujourd’hui, ne se reconnaissent pas dans le clivage gauche / droite, et peuvent considérer qu’une force politique telle que le Front national est une solution d’épanchement de leurs difficultés.

On doit s’attendre à ce que le FN présente la réussite de Marion Maréchal-Le Pen comme un symbole pour la jeunesse… C’est prévisible, et c’est logique, car c’est une vraie réussite, en ce qu’il existe une forte demande de rajeunissement de la classe politique. Pour autant, la voir comme une figure emblématique pour la jeunesse est un pas qu’il ne faut pas franchir.

N’oublions pas enfin qu’à ces élections législatives, 2/3 des jeunes n’ont pas voté, ce qui ramène d’ailleurs à cette idée de désenchantement.

Propos recueillis par Romain de Lacoste

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