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Une photo d'archive prise le 15 septembre 2017, Emmanuel Macron arrive avec les anciens présidents François Hollande et Nicolas Sarkozy pour une cérémonie pour les JO de 2024.
Une photo d'archive prise le 15 septembre 2017, Emmanuel Macron arrive avec les anciens présidents François Hollande et Nicolas Sarkozy pour une cérémonie pour les JO de 2024.
©YOAN VALAT / POOL / AFP

Bonnes feuilles

Comment le centrisme a plongé la politique française dans la léthargie

Laetitia Strauch-Bonart publie « De la France. Ce pays que l’on croyait connaître » aux éditions Perrin, Les Presses de la Cité. Le déclin français mobilise les journalistes et les intellectuels depuis une génération. Laetitia Strauch-Bonart cherche à comprendre et à expliquer le mystère français sans dogmatisme, ni esprit de système. Extrait 1/2.

Laetitia Strauch-Bonart

Laetitia Strauch-Bonart

Essayiste, Laetitia Strauch-Bonart a publié Vous avez dit conservateur ? et Les hommes sont-ils obsolètes ?. Rédactrice en chef au Point, elle est responsable de la rubrique « Débats » et de la veille d’idées « Phébé ».

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La politique intéresse les Français, les passionne et les divise. Dans leur vie quotidienne, ils font précisément l’inverse du conseil attribué à Mark Twain selon lequel « il ne faut jamais parler de politique et de religion en bonne compagnie ». Mais notre fièvre discursive va étonnamment de pair avec une préférence pratique pour le consensus mou. Depuis la Seconde Guerre mondiale et plus encore depuis les années 1980, nos gouvernements ont pris bon an mal an des décisions assez similaires d’une époque à l’autre, les ruptures, comme les politiques menées par François Mitterrand en 1981-1983 puis par Jacques Chirac en 1986, étant bien davantage l’exception que la règle. Plus précisément, ils mènent depuis les années 1990 une politique économique modérément libérale conjuguée à une politique sociétale modérément progressiste, une convergence vers le centre dont l’élection d’Emmanuel Macron en 2017 marque l’aboutissement.

Comparez avec notre voisin d’outre-Manche, où chaque élection enclenche un changement de cap. Après l’arrivée de Margaret Thatcher au pouvoir en 1979, celle-ci imposa un tournant libéral de la politique économique du pays et réduisit considérablement le pouvoir des syndicats. Plus récemment, lorsque David Cameron devint Premier ministre, il baissa drastiquement les dépenses publiques et mit en œuvre une grande réforme éducative de liberté scolaire avec la création d’écoles libres, les free schools. Si le travailliste Jeremy Corbyn était entré à Downing Street, il aurait quant à lui augmenté substantiellement les dépenses et serait revenu sur cette politique scolaire. Rien de cela chez nous où souvent, après des promesses grandioses, des déclarations tonitruantes et des tentatives téméraires, chaque nouvelle majorité au pouvoir finit par revoir ses ambitions à la baisse pour rejoindre le long fleuve tranquille d’un attentisme qui ne dit pas son nom. Comme le disait Coluche, « la droite vend des promesses et ne les tient pas, la gauche vend de l’espoir et le brise ».

Comment l’expliquer, alors que notre État est parmi les plus interventionnistes de l’Occident, bien plus que son homologue britannique dont la traduction anglaise, state, ne prend même pas de majuscule? Nos institutions ne peuvent être seules en cause puisque la majorité parlementaire, hors cohabitation, soutient presque toujours les choix présidentiels, ce qui garantit à l’exécutif une large latitude d’action. Ni notre appartenance à l’Union européenne, qui a certes réduit la liberté de choix des États membres dans certains domaines – l’union douanière, les règles de fonctionnement du marché intérieur ou encore la politique commerciale – mais leur a laissé libre cours dans bien d’autres – la politique sociale, l’industrie, l’éducation ou encore la culture. On constate en revanche que l’inertie politique hexagonale s’est accentuée au fur et à mesure de l’accroissement de la surface d’intervention étatique. Un étrange paradoxe que j’ai effleuré précédemment et selon lequel plus l’État prend de l’ampleur, moins il semble puissant.

Cette contradiction n’en est plus une si l’on veut bien considérer que lorsque l’État se distingue nettement de la société, comme au Royaume-Uni, son intervention est limitée mais ciblée, et partant efficace. Le gouvernement étant l’émanation d’un rapport de force interne au corps social, l’État est un instrument au service du courant majoritaire. Lorsque cette séparation est moins nette, comme en France, le gouvernement abandonne toujours son volontarisme de début de mandat pour tenter in fine de satisfaire l’ensemble des Français, comme si le choix d’une politique véritablement de droite ou de gauche risquait de fracturer la société. Dans le modèle britannique, les désaccords sociaux, assumés, justifient des politiques divergentes; dans le modèle français, niés, ils sont remplacés par un vague idéal de politique unitaire et unifiante que les gouvernements pourchassent même s’il est par essence inatteignable. On ne saurait mieux le résumer que par cette célèbre tirade de De Gaulle :

Ce n’est pas la gauche, la France ! Ce n’est pas la droite, la France ! Naturellement, les Français, comme de tout temps, ressentent en eux des courants. Il y a l’éternel courant du mouvement qui va aux réformes, qui va aux changements, qui est naturellement nécessaire, et puis, il y a aussi un courant de l’ordre, de la règle, de la tradition, qui, lui aussi, est nécessaire. C’est avec tout cela qu’on fait la France. Prétendre faire la France avec une fraction, c’est une erreur grave, et prétendre représenter la France au nom d’une fraction, c’est une erreur nationale impardonnable.

Cette préférence molle pour une sorte de consensus par défaut est d’autant plus étrange que la société française est constamment secouée de conflits; elle aurait donc tout à gagner à un système politique qui refléterait ces dissensions. Mais elle s’y refuse, entretenant le conflit social tout en pratiquant le consensus politique, ce qui mène immanquablement au blocage. La concorde peut avoir de grandes vertus, mais seulement quand des courants différents acceptent par pragmatisme de faire des compromis nécessaires. L’action politique s’enlise si elle n’est que le point médian des opinions en place : ni trop à droite, ni trop à gauche. Cette conception du gouvernement aboutit la plupart du temps à la paralysie du pouvoir, qui, en ne voulant heurter personne, recule au premier obstacle et finit par décevoir tout le monde.

Cette léthargie a gagné nos partis politiques mêmes, qui, au-delà de leur apparente diversité, sont bien plus proches les uns des autres qu’on ne le pense. Ils ont beau être nombreux et prétendument porteurs de divergences fondamentales, ils ont beau avoir, dans notre histoire, changé de nom comme de chemise, on peut aisément les regrouper en trois courants fondamentaux : les dirigistes de gauche, les étatistes de droite et les modernisateurs du centre. Aucun parti ne peut perdurer s’il ne défend la continuation de notre modèle politique, ce qui limite évidemment les propositions possibles et interdit les ruptures. La « crise » des partis, leitmotiv des années 2010, ne date pas d’hier, car il y a longtemps que nos grandes institutions ne représentent plus que quelques courants d’opinion et non des forces sociales réelles.

Nous vivons aujourd’hui l’aboutissement de cet affadissement via l’émergence de ce qu’Alain-Gérard Slama, visionnaire, nommait déjà dans les années  1980 l’« extrême centre » et qu’il décrivait dans L’Angélisme exterminateur comme un « centrisme diffus, à forte conviction unitaire, [qui] domine les pensées et les discours dans toutes les formations politiques modérées ».

Il a gagné un courant de plus en plus puissant de l’opinion, poursuivait-il, à commencer par une partie non négligeable des intellectuels, séduits par ses dissertations brillantes sur la « complexité ». Ce centrisme, moderniste, n’a d’autre ambition que de rationaliser la vie politique. […] Son idéal est un pluralisme organisé. Mais le fait est qu’en ne concevant pas le pluralisme sur un autre mode que consensuel, et en substituant l’opposition extrémistes-modérés à l’ancienne dichotomie droite-gauche, cette sensibilité […] rejette, en fait, tout ce qui n’est pas elle.

Slama s’inquiétait à raison de cette énième tentative de dépassement du clivage entre gauche et droite, rappelant à raison que la France avait résisté aux tentations totalitaires de la première moitié du XXe  siècle en raison même de la confrontation d’une droite et d’une gauche imperméables au fascisme. Les quelques initiatives françaises en ce sens –  les Cercles Proudhon, les polytechniciens de X-crise ou les communautés spiritualistes comme les catholiques d’Esprit  – avaient d’ailleurs contribué à nourrir l’idéologie de Vichy. Il montrait que l’absence de bipolarité faisait le lit de l’inflation réglementaire et de la multiplication des commissions conseillant le pouvoir. Il soulignait enfin que cette « radicalisation des modérés » aggravait les tensions politiques.

La majorité consensuelle dicte sa norme et il suffit que quiconque semble suspect de s’en écarter, pour être, soit identifié aux extrêmes, soit, dans le meilleur des cas, considéré comme inaudible. […] Plus les extrêmes prospèrent, plus le centre se trouve fondé à présenter ses choix comme non négociables et plus il est naturel que les citoyens raisonnables souhaitent sa victoire. Mais plus, aussi, il est inévitable que d’immenses frustrations lèvent dans le silence. Le débat politique n’a pas eu lieu.

Moins d’un quart de siècle après ces propos percutants naissait leur parfaite incarnation : La République en marche.

*

À  la montée de l’extrême centre répond celle de l’extrême droite et de l’extrême gauche, tous se repaissant de la lente agonie de la gauche et de la droite de gouvernement. Sensibilités motrices de la politique française depuis 1789, « révolution » et « conservation » ont encore de beaux jours devant elles et il serait naïf de les enterrer trop vite. Mais force est de constater que la lumière qui continue de s’échapper des partis traditionnels est celle d’astres morts.

Extrait du livre de Laetitia Strauch-Bonart, « De la France. Ce pays que l’on croyait connaître », publié aux éditions Perrin, Les Presses de la Cité

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