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"Spanglish", "Singlish"... : comment l’anglais évolue vers une nouvelle langue (et pourquoi le Français pourrait bien faire de même)
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Langue au chat

"Spanglish", "Singlish"... : comment l’anglais évolue vers une nouvelle langue (et pourquoi le Français pourrait bien faire de même)

L'anglais est la langue la plus utilisée dans le monde mais donne naissance à de nouveaux mélanges comme le Singlish à Singapour ou le Spanglish aux Etats Unis. Les langues sont créées à partir de mélanges et sont parlées en raison d'une domination économique et politique de l'Etat d'origine. Le français va lui connaître des évolutions avec le boom démographique que va connaître l'Afrique dans les années à venir.

Gilles  Siouffi

Gilles Siouffi

Gilles Siouffi, professeur en Langue Française à l’université Paris-Sorbonne, spécialiste d’histoire de la langue française. Il est l’auteur avec Alain Rey et Frédéric Duval de Mille ans de langue française, histoire d’une passion, Perrin, 2007 (collection Poche "Tempus", 2011). 

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Thierry Bulot

Thierry Bulot

Thierry Bulot est sociolinguiste, et travaille essentiellement sur la diversité des langues urbaines, sur les faits de discriminations sociolinguistiques et à la professionnalisation de la recherche dans ce domaine  ; il a mené plusieurs recherches portant sur les langues régionales (le normand entre autres) et sur le discours d'interface (particulièrement sur les particularismes du langage dans la relation homme-machine).

Il a ouvert en 1999 chez L’Harmattan une collection de publications intitulée Espaces Discursifs pour favoriser la diffusion des travaux de recherches linguistiques. Il a publié aux Editions des archives contemporaines un livre intitulé Une introduction à la sociolinguistique (Pour l'étude des dynamiques de la langue française dans le monde) Bulot T., Blanchet P., 2013. Paris, 166 pages.

Il participe également au site www.sociolinguistique.fr

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Atlantico : Une étude associe l'anglais au latin du XIIème siècle parlé dans le monde entier mais dont certains dialectes ont abouti à la création de langues à part comme le français, l'anglais, l'espagnol. Il serait parlé dans le monde entier comme langue de communication d'un côté et de l'autre plusieurs dialectes seraient en train de naître comme le Singlish à Singapour et le Spanglish aux Etats Unis. Dans quelle mesure cette comparaison est elle justifiée ? Quelle importance peuvent prendre les dialectes naissants ?

Thierry Bulot : Le terme dialecte n'a pas le même sens en français (où il est un "sous-produit" d'une langue dominante) et en anglais où il signifie variété d'une même langue. Ce que montrent les enquêtes de terrain depuis plus de vingt ans, est que sur la francophonie et sur l'ensemble des autres grandes langues de diffusion (comme l’anglophonie) des variétés existent bien entendu mais d'autres langues émergent, marquées par les langues en présence dans la communauté linguistique. Il faut noter que toutes les langues (dont l'anglais qui est un hybride du normano-picard -qui donna le français- et du saxon -une langue dite germanique) sont nées ainsi; elles viennent des contacts en locuteurs/trices de langues multiples. D'ailleurs le plurilinguisme est (même en France d'ailleurs) la règle dans le monde des langues. Cette hybridité (mixed languages) se manifeste souvent pour le maintien de la syntaxe et des changements lexicaux ; on le voit en français où la syntaxe demeure et où ledit franglais relève surtout du lexique. En fait, il n’y a pas vraiment « dé-standardisation » mais imposition de nouvelles normes standards.

Gilles Siouffi : Le latin a fonctionné comme langue de communication pendant plus de mille ans après l’éclatement de l’empire romain. Il y a là quelque chose de très étonnant ! Mais en fait, cela ne concernait qu’une très petite partie de la population : ceux qui travaillaient dans des domaines comme la religion, le droit, les sciences et les lettres. Pendant le même temps, toutes sortes de nouveaux parlers se sont constitués à partir du latin, parmi lesquels les actuelles « langues romanes », comme on les appelle (français, espagnol, italien, portugais, roumain) qui sont des parlers qui ont « réussi » politiquement, pour ainsi dire. Actuellement, il est juste de dire que l’anglais se trouve, comme le latin en son temps, dans une situation paradoxale : d’un côté il se diffuse comme langue de communication, de l’autre il se fragmente, comme c’est souvent le cas avec les « grandes langues » (l’espagnol, l’arabe…). De nouvelles variétés émergent dans des territoires à partir du moment où ils sont éloignés les uns des autres. Ce sont des idiomes dans lesquels des communautés se reconnaissent, qu’elles cherchent parfois à cultiver. Ils naissent d’abord à l’oral, puis, parfois, passent à l’écrit, et cela se transforme en norme, à partir du moment où tout le monde se met à suivre.

Comment expliquer que l'anglais utilisé aux Etats Unis s'impose tant au plan de la prononciation que de l'orthographe ?

Thierry Bulot : Une langue qui s'impose ne peut le faire sans un arrière-fond économique: le français (la langue) a dominé le monde quand la France était le pays le plus (économie, démographie, etc...) grand d'Europe. C'est le poids économique majeur d'un pays qui fait de sa langue une langue majeure et dominante. Aujourd'hui c'est cette variété d'anglais, ça sera une autre langue si émergent d'autres puissances avec le même statut et que décline la première. Langue, politique et économie sont un même aspect de la vitalité des langues. Si l’on voit bien la dimension politique (négation des langues, promotion de certaines, etc…) la dimension économique semble plus tenue à saisir car y interviennent les représentations : même s’il est montré que la maitrise de l’anglais n’est pas la condition toujours nécessaire de productivité d’une entreprise (car souvent cela masque d’autres compétences pour d’autres langues où le marché serait vraiment porteur), il continue d’être exigé pour certaines embauches et certains profils. Au niveau plus large, la valeur attribuée à une langue est corrélée à la valeur de l’état qui la porte, et si parler anglais n’apporte rien immédiatement de plus à un francophone que de parler puulard, woloff, normand, provençal, sarde…, il va le faire car il se sent ainsi plus moderne, actif, urbain.

L’exemple frappant est le show-business : rapporté au nombre de locuteur, l’anglais n’est rien, mais rapporté au fait d'être valorisé d’écouter de chanter en anglais est tout ! Il est même dit (voire écrit) que l’anglais se prête mieux à la chanson… forme ultime et masquée des idéologies coloniales.

Gilles Siouffi : Sur un certain nombre de points (accent, bien sûr, mais aussi plus largement prononciation, vocabulaire, orthographe, parfois même grammaire), l’anglais des Etats-Unis s’est éloigné de l’anglais britannique. Aujourd’hui, lorsqu’on traduit, on précise souvent « traduit de l’anglais (Etats-Unis) ». C’est un phénomène qui a commencé vers le milieu du XIXe siècle. D’une part, les Etats-Unis ont beaucoup cherché, de par leur histoire, à se démarquer de leurs anciens colonisateurs les Anglais (c’était bien normal !), d’autre part, beaucoup d’immigrants ne venaient pas des îles britanniques, et ont donc développé sans complexes des formes nouvelles d’anglais. Aujourd’hui, l’impact de la démographie, mais surtout de la puissance politique, économique et culturelle, explique que l’anglais de communication, l’anglais « mondialisé », le « globish », soit plutôt américain que britannique. De plus, comme on vit dans une culture où l’écrit est très important, surtout depuis l’avènement du numérique, les paramètres techniques font qu’il y a une tendance à l’élimination des variations graphiques. Ainsi on trouve de moins en moins les graphies britanniques (comme centre, remplacé par center).

Le français risque t il de connaître le même changement ? Existe-t-il de la même façon des dialectes qui se créent ? Quelle importance du français dans le monde alors que l'on attend un boom démographique en Afrique ?

Thierry Bulot : Le français connait ce changement en permanence. Des variétés voire des langues (ça dépend du statut que les locuteurs et les Etats prêtent à ces pratiques langagières) émergent sans cesse avec plus ou moins de réussite. C’est par exemple le cas au Cameroun où la langue dite de la rue (initialement parlée dans l’espace commun), la camfranglais,  est en train d’accéder au statut de langue reconnue, de lange de l’espace public. En fait ces émergences de langue se font dans toutes les grandes métropoles urbaines (tous continents confondus) où la co-existence des langues accentuent l’hybridation ; et souvent l’anglais, comme langue de la culture dite mondiale – en fait de la marchandisation des langues par le show-business- est présent car il représente ce monde global, face aux langues locales qui représentent la part identitaire réelle, incarnée par les pratiques linguistiques. En tant qu'institution éco-socio-politique la langue demeure inchangée mais en tant que pratiques plurielles elle continuera de changer comme elle le fait depuis toujours.

Gilles Siouffi : Le français n’est pas dans la même situation au sens où il n’y a pas, actuellement, un grand pays francophone dont le français serait en mesure d’être à l’égard du français de France ce qu’est l’anglais des Etats-Unis vis-à-vis de l’anglais britannique. Le français du Québec présente aujourd’hui de fortes différences avec le français de France, mais reste un phénomène québecois. Maintenant, il y a depuis toujours de nombreuses variétés, ou des « dialectes », si l’on veut, « du » français, ou en relation avec le français. Parmi ceux qui se développent aujourd’hui, on peut citer les formes de français des Caraïbes (à distinguer des créoles, même s’il y a des interférences). Parmi les variétés émergentes aujourd’hui en Afrique, on peut citer le nouchi, par exemple, en Côte d’Ivoire, un parler en vogue auprès des jeunes. Comme les communautés humaines ont toujours aimé s’inventer des parlers, et comme le français est parlé sur les cinq continents, cela fait autant de chances de diversification ! De ce point de vue-là, il existe bien plus de variétés nouvelles de français que de variétés nouvelles, disons, d’italien. Le français et l’anglais sont les langues de deux anciennes puissances coloniales qui ont beaucoup essaimé. On s’explique que, côté diversité, il y ait des parallèles...

Mais ce n’est pas pour autant que le français est une langue « menacée ». Il y a même des pays, comme l’Algérie, où il connaît une expansion nouvelle, après avoir été en recul. Il a r indubitablement, en revanche, comme langue scientifique, plus généralement comme langue de communication. Et puis, il y a actuellement une mode - commerciale, culturelle - de l’anglais.

L'utilisation d'émoticônes, de néologismes, d'acronymes dans les réseaux sociaux risquent elle d'avoir un impact négatif sur la richesse des langues ?

Thierry Bulot : Les langues ne sont pas riches en elles-mêmes. La variété de langue dite telle est souvent celle des élites au moins culturelles. Cette utilisation participe du changement comme toute technologie le fait (plus personne ne conteste les graphies imposées pourtant par les premiers imprimeurs qui étaient aussi lexicographes); en fait ces usages complètent ceux existant (quoiqu'en disent les puristes), les remplacent quand ils sont obsolètes et sont par ailleurs toujours intégrés à la langue: ils ne lisent que si on connait la langue écrite. Il est d’ailleurs normal que beaucoup de personnes soient inquiètes de ces changements mais leurs sont aussi vieux que l’histoire ; il est aussi normal de ne pas oublier que la maitrise du standard de sa communauté linguistique est un impératif pour lutter contre l’exclusion. Ce qu’il faut admettre c’est le décalage entre ce que l’on parle et croit parler et ce que l’on écrit. Tous les travaux montrent qu’à l’évidence les langues ne sont riches que de la tolérance que leurs locuteurs accordent à la pluralité des pratiques (et cela n’est pas facile).

Gilles Siouffi : Les émoticônes, émojis, etc., relèvent plutôt du code graphique que de la langue. Mais ils modifient la physionomie des discours écrits numériques, c’est sûr. Parfois, ils jouent le rôle de signes de ponctuation, pour ainsi dire, comme des points d’exclamation plus forts… Parfois ils se substituent à des mots, et là, comme il n’y en a pas non plus une variété considérable, cela écrase un peu la palette d’expression. D’ailleurs, on remarque qu’il peut y avoir beaucoup de malentendus à leur sujet… Rien de plus ambigu qu’une binette qui sourit ! (selon les contextes). Richesse et pauvreté se mêlent : c’est la vie du langage – plus que de la langue d’ailleurs. Les acronymes tels que lol ou mdr sont du même ordre. Par ailleurs, il y a un vrai développement des acronymes dans la langue d’aujourd’hui (même à l’oral) qui fait que, si on n’est pas initiés, on ne comprend pas (SRAS, etc.) ! Mais c’est un autre sujet, lié au développement des vocabulaires professionnels.

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