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Christine Lagarde, une colombe pour temps de guerre (économique) ?
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Europe

Christine Lagarde, une colombe pour temps de guerre (économique) ?

Dans ce contexte de guerre commercial sans précédent, les défis de modifications structurelles de la zone euro sont immenses pour la nouvelle présidente de la BCE.

UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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Atlantico : Christine Lagarde va probablement hériter de l'épineux dossier des bons du trésor italien, et va être amenée à discuter avec le prochain gouverneur de la banque d'Italie. Quelle crédibilité et quelle marge de manœuvre aura-t-elle sur ce dossier ? 

Jean-Paul Betbeze : De fait, il n’y aura pas de période de grâce pour elle. Le temps des analyses et remontrances du FMI n’est plus, celui où on pouvait accorder des milliards pas chers non plus, avec suivi médical. La successionde Mario Draghi risque en effet de s’ouvrir rapidement sur le dossier italien. Ce pays fileun mauvais coton économique : 0% de croissance fin 2018, -0,1% début 2019, autrement dit le bord de la récession. Alors, la dette publique italienne ne pourra que monter : elle atteint 132% du PIB pour un taux nominal de la dette à 10 ans à 1,7%, avec 0,8% d’inflation. Une croissance réelle inférieure au taux réel de la dette, la spirale est là. C’est bien pourquoi, le 5 juin la Commission européenne avait publié un rapport sur la dette italienne, en considérant comme insuffisantes les mesures proposées de redressement, avec un gel de dépenses publiques pour 2 milliards d’euros et un dividende exceptionnel de la Caisse des Dépôts italienne. Pour la Commission, ceci ne devrait pas suffire, avec notamment un programme de hausse des petites retraites. Elle devait aller plus loin ces jours-ci, avec le courage qui vient en fin de mandat, mais.
C’est ici qu’intervient la question des Mini-BOTS, Mini bons du trésor de 5 à 100 euros, avec lesquels les administrationsdevraient payer plus rapidement leurs dettes, avec un taux de change d’un euro de dette pour un euro de Mini Bot. Ainsi s’organiserait une dette contre laquelle il n’y aurait rien à dire, sauf son étrangeté si rien ne change, à moins que ceci ne permette de l’accroître par un circuit parallèle et ne devienne ensuite un moyen de paiement, auquel cas ce serait illégal, et permettrait de faire défaut : un euro de Mini-BOT pour 0,8 euro ? Le Mini-BOT est-il une façon de préparer la sortie de l’euro ?
Mario Draghi a été clair, lors de sa dernière conférence de presse : « ou c’est de la dette, ou c’est de la monnaie, et alors c’est illégal ». Plus clair encore à Sintra, lors des journées d’étude de la BCE, où il note que les Européens sont en général très favorables à l’euro, mais moins dans les pays où la banque centrale nationale ne le soutient pas assez. Une référence à l’Italie où son successeur, IgnazioVisco, en poste depuis le 1er novembre 2011, doit faire face à des pressions croissantes ? Et où sa succession se prépare ?
Le mieux serait que Mario Draghi soit plus net encore, pour faciliter la venue de Christine Lagarde ! Mais un problème récurrent demeure, non seulement parce que les politiques italiens sont eurosceptiques, mais plus encore parce que les marchés ne leur font pas peur sur le risque de sortir de l’euro, avec des taux si bas ! La dette publique italienne devient la plus liquide et la mieux payée de la zone euro, et jugée sans (grand) risque ! Il y a de l’argent pas cher partout, grâce à Draghi ! Pour en sortir, la colombe Lagarde va devoir beaucoup s’agiter, inquiéter, bref muter localement. 

D'un point de vue de la politique monétaire européenne, en quoi l'émission de bons du trésor italien est-elle un défi immense pour la BCE ? La nomination d'un nouveau gouverneur sera décisive pour la suite. Quels cas de figure peut-on envisager ? 

L’euro est la monnaie unique de la zone euro, aucune monnaie parallèle n’est possible, Mini-BOT ou Assignat Franc, avec des taux de change variables. Car l’incertitude monterait alors avec la loi de Gresham (1858). « La mauvaise monnaie », les Assignats à valeur instable, pour ne pas parler de Mini-BOTS, serait partout utilisée pour payer. Elle« chasserait la bonne », l’euro stable, qui serait alors épargné. Moins de confiance, moins de croissance, la fuite hors de l’euro, surtout bancaire, se mettrait en place, les banques n’y résisteraient pas. La croissance non plus.
Il n’y a donc pas de solution intermédiaire : « ou dette ou monnaie, et alors c’est illégal » dit Draghi. L’euro seul a cours légal, comme avant le Franc seul. Mais Draghi ne sera pas isolé dans son combat, en Italie et en zone euro, à la Commission et au Parlement, ni bien sûr à la banque centrale. La colombe Lagarde ne sera donc pas seule en fin d’année, quand le temps se couvrira. C’est là qu’elle sera attendue : il s’agit de l’existence même de la zone euro. Et les marchés bien sûr comprendront : le risque est, avec eux, qu’ils réagissent trop vite et trop fort.

Quels sont les autres grands dossiers qui attendent Christine Lagarde ? 

Le dossier central est celui de la politique de Donald Trump contre les échanges mondiaux, Chine et maintenant Allemagne et France, qui menace la croissance mondiale. Contre, en fait, le multilatéralisme américain, certes ancien mais qu’il affaiblit plus que tout autre, il fait prospérer le multilatéralisme chinois (les « routes de la soie »). Il veut un dollar faible, en faisant pression sur la banque centrale américaine, ce qui fait monter l’euro et le yuan et réduit les croissances chinoise et de la zone euro. C’est alors que les taux devront rester bas, voire plus bas encore. Et Christine Lagarde, au FMI, a été très claire sur la politique américaine, les problèmes écologiques et le creusement des inégalités.
Mais la colombe Lagarde sait déjà (au FMI et à Bercy !) que les taux bas et les admonestations ne suffisent pas si les états ne modernisent pas leurs structures, au-delà des économies budgétaires, en réformant les administrations et les formations. Ceci ne suffira pas non plus, au-delà de l’Union bancaire et de capitaux à faire, si la zone euro ne s’unit pas plus en matière fiscale et avec un budget européen conséquent. Pendant des années, la colombe Draghi a volé et sauvé, faisant des remontrances et s’exposant avec courage. Maintenant, il faudra que la colombe Lagarde montre les dents, car la guerre économique est partout déclarée.

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