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Un garde chinois devant l'ambassade de l'Union européenne à Pékin.
Un garde chinois devant l'ambassade de l'Union européenne à Pékin.
©REUTERS/David Gray

Echec et mat

La Chine est-elle en train d’imposer son nouveau statut de superpuissance à l’Europe ?

Ce mardi, les dirigeants européens et chinois se rencontrent à Pékin. Crise de la dette, réévaluation du Yuan... La bataille risque d'être serrée.

Alain Wang

Alain Wang

Alain Wang est sinologue et enseignant.

Ancien rédacteur en chef d’Asia Magazine, il est co-auteur de La Chine nouvelle : être riche est glorieux (Larousse, 2007 - édition actualisée prévue pour mars 2012).

 

 

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Atlantico : Lundi, à la veille de son sommet avec l’Union Européenne, la Chine a déclaré que la crise de la dette en Europe traversait "un moment crucial". Dans ce contexte, quel est l’enjeu de la rencontre de ce mardi ?

Alain Wang : Pour l’Europe, l’enjeu de cette rencontre se situe autour du déficit commercial des 27 par rapport à la Chine. Nous sommes aux alentours de 132 milliards de dollars de déficit pour 2011.

Il y a aussi la question du taux de change du yuan par rapport à l’euro :  l’Europe l’estime sous-évalué de 25% à 40%. L’ouverture du marché chinois est elle aussi un enjeu. Aujourd’hui, il y a encore beaucoup de barrières pour les entreprises européennes qui s’installent en Chine, des obligations de transfert de technologies qui permettent aux entreprises chinoises d’accaparer certaines technologies européennes, comme avec le TGV. Il y aura enfin la demande de réciprocité sur le plan des affaires entre la Chine et l’Europe. Cette demande porte entre autres pour les marchés publiques, puisqu’il y a une préférence nationale. On a vu en Europe la possibilité pour une entreprise chinoise de répondre à des appels d’offre, comme ce fut le cas d’une autoroute en Pologne par exemple.

Du côté chinois, il y a plusieurs impératifs. Il y a l’obtention pour la Chine du statut d’économie de marché, ce qui la protègera beaucoup plus par rapport à l’OMC. L’enjeu porte aussi sur l’accès aux technologies européennes à un coût réduit. Le dernier point sera certainement pour la Chine la possibilité de racheter des entreprises européennes. Pour l’instant, l’Europe se protège vis-à-vis de certaines entreprises chinoises qui pourraient s’accaparer des technologies européennes avancées.

La Chine va jouer sur la dette européenne. Selon un chiffre qui n’a pas été confirmé, la Chine possèderait actuellement 150 milliards de dollars de dette européenne, ce qui me semble beaucoup. Les Européens veulent que la Chine participe de manière conséquente au mécanisme de stabilité qui se mettra en place en juin prochain. Cela va être une bataille serrée.

A-t-on une idée du montant de la participation chinoise au Mécanisme européen de stabilité ?

Plusieurs chiffres ont circulé. On a d’abord entendu dire que la Chine était prête à mettre 100 à 150 milliards de dollars d’investissement dans le fond européen de soutien financier. Aujourd’hui, le chiffre est plus autour de 40 milliards de dollars d’achat des dettes espagnole, grecque, italienne, etc. Cela me paraît plus probable.

La Chine ne va pas financer ce mécanisme sans demander quelque chose en retour.  Cela sera sûrement la possibilité accrue de racheter des entreprises européennes sur le plan technologique. C’est cela qui est crucial pour le pays.

Le  moyen d’éviter cette concession serait une pression conjointe des Européens et des Américains sur la réévaluation du Yuan. S’il y avait déjà une cohésion  au sein de l’Europe, peut-être que les Chinois seraient au pied du mur. Cela les pousserait à mettre de l’argent dans ce fond européen. Pour le moment il y a beaucoup d’annonces, mais pas grand-chose de concret. Beaucoup de chiffres sont publiés, mais confirmés nulle part. Avec d’un côté l’Europe, de l’autre côté les États-Unis, la Chine est prise entre deux négociations importantes. Les concessions qu’elle va faire à l’Europe, peut-elle les faire sans les faire aux Américains ? C’est là que va être la question pour eux :  jusqu’où avancer sans faire trop de concessions à la partie occidentale. Il faut voir ça comme un jeu de go : les Chinois vont se livrer à un jeu tactique, en avançant d’un pied, sans trop l’avancer de l’autre côté...

La Chine peut-elle imposer son statut de superpuissance à l’Europe ?

Non, la Chine en est encore loin. Il se pose d’importants problèmes sociaux à l’intérieur du pays. Je vois mal la Chine mettre tous ses pions à l’extérieur alors que l’intérieur est peu stable. Au moment où la Chine a soulevé la question du rachat de la dette européenne, les blogs chinois se sont enflammés. On pouvait y lire "On ne peut pas acheter de la dette extérieur alors que nous n’avons aucune garantie sur le plan social : pas de protection sociale, pas d’accès à l’éducation… Pourquoi financer une dette européenne qui ne nous regarde pas ? Pourquoi ne pas financer en Chine tout ce qui aiderait les Chinois à mieux vivre ?" Je ne pense pas que le gouvernement puisse faire n’importe quoi vis-à-vis de son opinion publique, même si on est dans un pays autoritaire.

Quelle est l’ampleur de ce mouvement de contestation ?

Elle se manifeste à deux niveaux. Au niveau social, il y a des manifestations tous les jours, et elles sont de plus en plus importantes. Les revendications portent sur l’augmentation des salaires et la protection sociale. Au niveau politique, les Chinois sont dans une période de changement. Les nouveaux dirigeants seront nominés au sein du comité permanent du bureau politique en octobre prochain, ce qui permettra de nominer le premier secrétaire du parti communiste, qui prendra la fonction de président en mars 2013. On sent en ce moment qu’il y a deux courants très forts au sein du parti communiste. Pour faire simple, il y a un courant "économie libérale", qui prône l’ouverture de la Chine sur le plan économique,  et un courant socialiste, plus tourné vers l’intérieur. Il est représenté par le président actuel, Hu Jintao, qui a mis en place une politique d’harmonie sociale. Il y a une bataille au sein de l’appareil sur les directions à prendre sur le plan de la politique intérieure, et cela aura forcement un impact sur la politique extérieure. 

La Chine n’est donc pas encore une hyper puissance. Mais n’est ce pas son objectif à terme ?

Oui c’est parfaitement clair : les Chinois s’affichent comme la première puissance mondiale aux alentours de 2025, devant les États Unis. Mais il faut relativiser : qui dit grande puissance, dit grande puissance militaire. L’armée chinoise est loin de pouvoir être compétitive par rapport à l’armée américaine. Mais elle peut devenir la première puissance économique si l’économie américaine ne se redresse pas.

La crise européenne ne représente-t-elle pas une menace pour le modèle d’exportation chinois ?

Si, et ce n’est pas nouveau. En 2007-2008 déjà, les Chinois ont vu leurs exportations s’écrouler. L’Europe est le premier marché de la Chine. Avec la crise européenne, le carnet de commande est à nouveau en train de s’effondrer : les exportations chinoises vers l’Europe ont diminué de 25% entre 2010 et 2011. Cela a entraîné des fermetures massives d’entreprises en Chine. La solution est de changer de modèle et de pousser le marché intérieur. Le problème, c’est que si les Chinois n’ont pas de protection sociale, ils ne dépensent pas, ils économisent.

Selon le Quotidien du Peuple, journal officiel du parti communiste, la Chine "n’a pas l’intention de racheter l’Europe". La question se pose-t-elle vraiment ?

Je ne crois pas, d’abord parce que je ne pense pas que la Chine en ai les moyens. Il s’agit peut-être d’un effet d’annonce vis-à-vis de sa population, pour calmer les tensions, en disant "nous n’allons pas racheter de la dette à fonds perdus". Je pense que cela s’adresse plus à la population et aux différents courants à l’intérieur du parti communiste qu’à l’Europe.

Propos recueillis par Armelle Loiseau

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