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Cette nouvelle (et toxique) lutte des classes que nous prépare le Coronavirus
©LIONEL BONAVENTURE / AFP

Inégalités

Cette nouvelle (et toxique) lutte des classes que nous prépare le Coronavirus

Le confinement vécu de manière différente par les Français accélérer le sentiment de faire partie de deux mondes opposés. Il pourrait bien faire monter l'envie et le ressentiment dans une partie de la population.

Philippe Crevel

Philippe Crevel

Philippe Crevel est économiste, directeur du Cercle de l’Épargne et directeur associé de Lorello Ecodata, société d'études et de conseils en stratégies économiques.

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Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019).

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Atlantico : Au vu des prises de positions du gouvernement - Stanislas Guérini qui explique qu'il existe une opposition entre pauvres et nantis - en cette période de crise et de confinement, pensez-vous que la naissance d'un nouveau prolétariat est possible ? Si oui, de quelle manière ? 

Christophe Boutin : Il y a toujours eu une opposition entre les « pauvres » et les « nantis » : n’oublions pas ce que Nietzsche appelle le ressentiment, ni que des auteurs comme Montesquieu ou Alexis de Tocqueville ont mis en garde sur la place que tient l'envie dans le cœur de l'homme - et les dégâts que cela peut faire dans une société. Dans l'Athènes antique de la démocratie triomphante, on a vu ainsi des dirigeants exilés par envie et condamnés pour se partager leurs richesses.

Le confinement que nous vivons peut-il accélérer le sentiment de faire partie de deux mondes opposés, et faire monter envie et ressentiment dans une partie de la population ? Sans doute, à partir du moment où il est évident que les conditions dans lesquelles il est vécu sont très différentes : on ne saurait confondre la situation de ceux qui ont pu rejoindre une maison de campagne spacieuse et celle d’une famille assignée à résidence dans un logement de petite superficie. En ce sens, il n'y aura donc pas une expérience commune du confinement qui pourrait, après la crise, souder les Français par un vécu partagé, et certaines différences et divisions auront peut-être été au contraire rendues plus criantes. C'est un peu ce qu’évoquait le président de LREM, Stanislas Guérini, lorsqu'il déclarait il y a quelques jours : « Il y a la France des résidences secondaires et celle des HLM, la France de la 4G et celle des zones blanches, la France qui peut être en télétravail et celle de ceux qui sont en première ligne ».

Est-ce pour autant l’opposition entre un nouveau « prolétariat » et des « bourgeois » ? Je crois que le premier terme est très mal choisi. D’une part, il renvoie par trop à la vision marxiste de la lutte des classes, quand les marxistes eux-mêmes savent que le prolétariat n'est finalement pas révolutionnaire et ne veut rien d'autre qu'accéder à la petite bourgeoisie. D’autre part, même les fondations de gauche, actant la lente disparition des prolétaires, ont conseillé à leurs partis, en termes électoraux, de soutenir ces nouveaux « damnés de la terre » que seraient les immigrés.

En fait, les deux groupes que décrit Guerini - et ce n’est sans doute pas un hasard, nous y reviendrons -, font tous deux très largement partie d’une classe moyenne dont les sociologues peinent à définir les contours : si une part de la France des HLM peut être intégrée dans les CSP-, une autre fait partie de la « classe moyenne inférieure » ; et si une part de la France des résidences secondaires se retrouve dans les CSP+, une autre fait partie des « classes moyennes supérieures ».

Philippe Crevel : L’opposition entre pauvres et riches n’est pas une nouveauté. Elle est moins prégnante quand l’ascenseur social fonctionne et quand l’ensemble de la société partage un grand nombre de valeurs. Longtemps la France a été marquée par la guerre des classes sur fond d’idéologie marxiste. Avec l’affaiblissement du parti communiste dans les années 80 et la chute de l’URSS ainsi qu’avec la diminution du nombre d’ouvriers, certains ont cru à la disparition de la lutte des classes. Cette fin de l’histoire n’a pas eu lieu. L’opposition entre pauvres et riches s’exprime de manière différente que ce soit à travers les émeutes des banlieues ou la crise des gilets jaunes. Les lignes de partage sont bien plus complexes aujourd’hui qu’hier. Dans le passé, les ouvriers rassemblaient des hommes et des femmes ayant des profils assez proches. Leur conscience de classe s’est forgée dans le cadre de luttes sociale et s’exprimait à travers le filtre des syndicats dits révolutionnaires. Aujourd’hui, dans une société éclatée, le « nouveau prolétariat » n’a pas de conscience réelle de classe. Entre les assistants sociaux, les infirmiers, les magasiniers, les caissiers, les micro-entrepreneurs, etc., les statuts, les formations sont différentes. Entre les habitants de banlieue en proie au radicalisme religieux et les habitants en milieu rural, les dissemblances sont importantes. Par ailleurs, au sein des nouveaux prolétaires, certains peuvent bénéficier d’une sécurité de l’emploi quand d’autres sont confrontés à une extrême précarité. Les points communs sont la faiblesse de la rémunération, l’absence de promotion, et un manque de reconnaissance de la part de la société (même si cela peur évoluer avec la crise actuelle par exemple). L’hétérogénéité des travailleurs à revenus modestes rend difficile l’expression de revendications communes. La crise des gilets jaunes en 2018 a démontré l’absence de cristallisation des revendications autour de personnalités représentatives. Cette situation est amplifiée par le déclin des partis politiques qui sont censés selon l’article de la Constitution de 1958 concourir à l'expression du suffrage.

Le gouvernement actuel semble ne pas savoir ou ne pas reconnaître la sphère privée dans son ensemble (comme par exemple ce que sont des directeurs de supermarchés, des petits patrons etc.). Les classes moyennes peuvent-elles être écartelées par ce phénomène-là ? Si oui, de quelles façons ?

Christophe Boutin : Là encore en effet, on sent bien que les problèmes de la classe moyenne du secteur privé – plaçons à part les fonctionnaires - ne sont guère pris en compte par le gouvernement. Petits patrons des PME/PMI, franchisés, auto-entrepreneurs, professions libérales, artisans, agriculteurs, pêcheurs, tout ce monde qui, aujourd’hui, lutte pour sa survie, semble passer au second plan, dès lors du moins qu’il dirige une structure ou travaille de manière autonome. On va préserver les intérêts des salariés, ce qui est très certainement justifié, mais on osera moins protéger ceux de ces petits employeurs ou indépendants. Et l’on se penche avec beaucoup plus de considération sur le sort cruel de l’intermittent du spectacle qui ne pourra cette année se rouler nu sur une scène avignonnaise – mais qui tirera certainement de cette cruauté des accents nouveaux sur scène la saison prochaine - que sur celui d’un auto-entrepreneur qui, lui, ne pourra jamais reprendre son travail et devra en chercher un autre.

Cette division, sensible, est regrettable en ce que, là encore, elle induit des tensions entre des catégories qui ont pourtant tout à gagner à se fédérer, celles des différents niveaux des classes moyennes. Elles ont en effet, employeurs ou salariés, PME ou auto-entrepreneurs, un combat commun à mener pour l’emploi et sont victimes de la même manière de la crise sanitaire et économique actuelle.

Philippe Crevel : Les classes moyennes qui ont au cœur des Trente Glorieuses et joué un grand rôle dans la stabilisation de la société française jusque dans les années 80, sont aujourd’hui menacées d’éclatement avec la polarisation de l’emploi et la segmentation territoriale. Il faut néanmoins prendre conscience que le corps central de la société française a toujours été très diverse, composé de professeurs, de commerçants, d’entrepreneurs, d’artisans d’employés, de cadres et d’ouvriers qualifiés. Avec la digitalisation, avec le recul de l’industrie, des fracturations sont en marche, accentuées par les problèmes que rencontre une part croissante de la population pour se loger dans les grandes métropoles. La digitalisation de l’économie a provoqué la disparition d’un nombre non négligeables d’emplois occupés par les classes moyennes le développement d’emplois très qualifiés et d’emplois de proximité, souvent à temps partiel ou en CDD. Il en résulte une forte peur de déclassement et une crainte de ne pas pouvoir évoluer au sein de la société. Bien souvent, l’hostilité la plus violente se manifeste à l’encontre du supérieur, du chef d’au-dessus qui pour autant n’a pas une situation économique et sociale très différente.

Qui, sociologiquement, seront les individus concernées par ce « nouveau prolétariat » ? Auront-ils les mêmes adversaires de classe ? Une nouvelle forme de populisme peut-elle naître de cela ou est-elle déjà en marche ?

Christophe Boutin : Le populisme n’est pas réductible à l’approche marxiste de classe dont j’ai dit combien elle me semblait dépassée, et plus que de « nouveau prolétariat » il faudrait sans doute parler ici de « rassemblement des déclassés ». Depuis maintenant quelques décennies en effet, la crainte du déclassement hante une bonne part de nos contemporains, et notamment les membres de la - ou des – classe(s) moyenne(s).

Les membres des CSP- ressentent, elles, la panne de l’ascenseur social, se voyant assignés à vie dans un statut de quasi assistanat – la plupart d’entre eux ont en effet besoin de bénéficier d’une aide, ou, au moins, de ne pas payer certaines charges, ce qui revient au même, pour pouvoir vivre de manière décente. La classe moyenne, elle, se caractérisait, pour sa partie inférieure, justement, par le fait d’échapper à cet assistanat, ce dont elle était fière, et pour sa partie supérieure, en bénéficiant d’un cadre lui permettant de consommer mais surtout de transmettre plus de biens, tout en ayant des professions disposant d’un certain statut social.

C’est tout cela qui a disparu depuis quelques décennies : la classe moyenne inférieure ne peut plus subsister sans aides qu’en surveillant tous les jours sa consommation, et la supérieure est frappée elle aussi à la fois par la baisse de ses revenus et par la disparition du statut de ses professions. Toutes ont en commun d’être persuadées que leurs enfants auront une vie plus difficile que la leur, et qu’elles-mêmes ne connaissent pas le confort de leurs parents – d’où, en partie, la critique de la génération des « boomers », accusée d’avoir mené à cet état de fait. C’est par excellence le symptôme du sentiment de déclassement.

Or le gouvernement risque de se tourner vers les classes moyennes supérieures pour payer une large partie de l’ardoise de l’épidémie. Bien plus que sur les possesseurs d’un capital financier - manifestement, malgré la crise, les répartitions de dividendes se portent bien -, il y a fort à parier que les possesseurs de bien immobiliers par exemple, cette forme de capital qu’Emmanuel Macron déteste viscéralement, seront, eux, largement mis à contribution. Cela n’aura qu’un effet incident pour les véritables classes supérieures, le fameux 1%, mais très rude sur des classes moyennes pour lesquelles l’accession à la propriété était à la fois un élément de statut social et une sécurité, pour eux comme pour leurs descendants.

Or le déclassé est le principal moteur de toutes les révolutions, et cette masse représente le gros des troupes du populisme. On comprend alors la crainte du gouvernement qu’enfle la vague réunissant ce que Christophe Guilluy nomme la « France périphérique » et Jérôme Sainte-Marie le « bloc populaire », balayant les élites – ou pseudo-élites -, ce pouvoir oligarchique qui aurait selon les populistes mené à la crise mais se serait préservé de ses effets.

Ainsi, l’impact économique de la crise actuelle va grossir le rang des déclassés, quand la manière dont elle a été « anticipée » et « maîtrisée » va grossir ceux des mécontents. Le déconfinement est donc potentiellement dangereux pour un gouvernement qui pourrait se trouver en face d’un nouveau soulèvement du type de celui des Gilets jaunes initiaux, ceux des ronds-points de l’automne 2018.

Philippe Crevel : Les lignes de fractures sont plus complexes que dans le passé. La crise sanitaire comme lors des dernières grandes guerres, a divisé le pays en tranches, ceux de l’avant contre ceux de l’arrière. La première tranche est constituée celle des travailleurs qui sont au front avec en première ligne le personnel soignant. Cette catégorie comprend également le personnel des services publics devant assurer la continuité de l’Etat et des administrations publiques, le personnel des commerces alimentaires, les actifs devant poursuivre leurs activités à l’usine ou dans le cadre des services essentiels, la deuxième catégorie comprend le monde des actifs confinés mais ayant pu poursuivre leurs activités en télétravail, essentiellement des cadres et le troisième catégorie rassemble les personnes placées au chômage (partiel ou général). D’autres lignes de fractures ont été également révélées par cette crise. Ainsi, les propriétaires de résidence secondaire qui ont fui les grandes métropoles ont été montrés du doigt, accusés d’avoir fui des zones infectées au risque de contaminer des zones rurales. La haine des provinciaux à l’encontre des Parisiens est ainsi montée d’un cran, haine qui masque un profond rejet des élites. Derrière ces divisions, ces oppositions, c’est dans les faits, le rejet des élites qui aujourd’hui transcende la population française, alimentant en cela le populisme. Ce phénomène n’est pas nouveau. Il s’est amorcé au début des années 80 et ne fait que s’amplifier depuis. La population française éprouve les pires difficultés à se reconnaître dans ses dirigeants d’où une accélération de leur renouvellement. L’arrivée d’Emmanuel Macron s’est faite sur fond de rejet des partis traditionnels. Or, aujourd’hui, il est victime des mêmes reproches qu’il faisait aux anciens responsables de droite et de gauche. Le populisme dévore ses enfants. Ce climat peut-il devenir révolutionnaire ? Pour cela, il faudrait une convergence des prolétariats qui devrait se doter de représentants légitimes. Dans le passé, les révolutions ont été conduites par des minorités intellectuelles qui se sont parées de vertus populaires. Ce fut le cas lors des différentes révolutions françaises et lors de la prise du pouvoir par les Bolchéviques en 1917. Le populisme sert souvent à évincer une élite par une nouvelle qui en reprend vite les attributs de l’ancienne.

Comment le gouvernement actuel peut-il faire face à ce phénomène ? Est-ce trop tard ?

Christophe Boutin : Reprenant les techniques éprouvées, il n’est jamais trop tôt pour discréditer, faire peur et diviser. Discréditer et faire peur d’abord : on a vu apparaître déjà des « analyses » portant sur les risques de violences dirigées contre l’État après le déconfinement, violences venant de l’extrême droite comme de l’extrême gauche. Que trois vitrines soient cassées, une statue renversée et un scooter enflammé dans un centre ville sous les caméras de BFM – soit l’équivalent d’une soirée très calme dans nombre de « quartiers de reconquête républicaine » -, et il n’en faudra pas plus pour que, comme lors de la crise des Gilets jaunes, toute une classe moyenne âgée voie dans Christophe Castaner un sauveur et dans le préfet Lallement l’incarnation du glaive séculier. Ici encore, une crainte savamment dosée conduit au ralliement au pouvoir.

Diviser ensuite, diviser la classe moyenne en dirigeant la colère des « prolétaires », comme vous aimez à les appeler, disons les CSP- et la partie inférieure des classes moyennes, non vers les véritables « nantis », les 1%, et moins encore contre ceux qui les ont mené droit dans le mur de cette crise, mais vers ceux qui auront simplement pu la vivre un peu plus facilement : contre celui qui était dans sa résidence secondaire, ou sur une terrasse, ou avait un balcon, ou simplement un paquet de PQ en plus… on trouve toujours !

Et qu’importe si tout n’est pas cohérent dans le discours de Stanislas Guérini. Qu’importe s’il n'est pas illogique qu'une personne qui possède une résidence secondaire préfère y passer le confinement plutôt que de rester dans un appartement de ville. Si la France des résidences secondaires est aussi celle des « zones blanches », quand la France des HLM a la 4G. Qu’importe surtout que le télétravail soit indispensable à la survie économique de la nation, et donc au soutien de ceux qui sont en « première ligne », comme pour éviter les conséquences désastreuses – y compris en termes de morts – si se produit un effondrement économique derrière l'effondrement sanitaire.

Toutes ces France dont parle Guerini ont été ensemble victimes d’une crise dont les responsables sont connus. Les bénéficiaires de la 4G n’empêchent pas les habitants des zones blanches d’accéder à Internet, c’est le pouvoir en place qui n’est pas capable d’imposer aux opérateurs de couvrir correctement le territoire – pour éviter des coûts à leurs actionnaires. Les possesseurs de résidences secondaires n’interdisent pas aux habitants des HLM d’en avoir, c’est le pouvoir en place qui a continué de casser l’ascenseur social de la méritocratie républicaine qui leur aurait permis d’en avoir une s’ils en avaient les capacités. Les télétravailleurs n’obligent pas la « première ligne » au contact des malades à courir des risques, c’est le pouvoir en place qui les a envoyés exercer leur métiers sans masques, sans gants, sans gel, les réduisant à quelques bricolages de fortune.  

En cherchant à dresser ces France les unes contre les autres, en soufflant sur les braises de ces « passions tristes » qu’aime à évoquer notre Président, le pouvoir tente simplement de détourner l’attention et la colère. On verra si la méthode fonctionne.

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