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©Pascal Victor / ArtComPress via Leemage

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Ces proches si lointains de Yasmina Reza

Romancière et dramaturge jouée dans le monde entier (Grand Prix du Théâtre de l’Académie française, Prix Renaudot 2016), Yasmina Reza publie « Serge » (Flammarion), roman corrosif. Couples et lignées paisibles s’abstenir.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec Robert Doisneau, du magazine Femme.

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« Il y a des hommes dont le métier est de répondre aux questions : l’homme politique, l’ingénieur, l’arpenteur etc.. (…) Le romancier, le poète, le critique, ont pour métier d'avoir question à tout », précise Claude Roy dans «  Le commerce des classiques, tome II » (Gallimard/ 1953). Depuis sa première pièce «  Conversation après un enterrement » (Molière 1987), Yasmina Reza procède au questionnement acide des modes de relations dans nos sociétés. « Les familles tuent !», plaisantait Robert Doisneau. Yasmina Reza ne va pas si loin dans la contestation du modèle dominant. Dans « Serge » -son nouveau roman-, la romancière scrute cependant avec cette même ironie une famille de juifs non- pratiquants d’origine hongroise, installés en Île-de-France. L’intrigue, c’ est l’éternel présent des vies, le suivi quasi clinique des ressentis au fil du temps. Une famille comme les autres, ou presque, avec ses hauts et ses bas, chaque génération–même nom, même sang - jouant son rôle dans ces lignées en quête de sens et comme emportées malgré elles dans le torrent des conflits et malentendus conjugaux et familiaux. Sans oublier ces non-dits, ressentiments et disputes d’humains décidément « trop humains », ni cette parentèle composée - ou plutôt décomposée- d’aînés soudain ravis à l’affection des leurs, et de vivants menacés par les accidents de la vie. Jean, le narrateur, est le cadet d’une fratrie dominée par « Serge » l’aîné ; Anne dite « Nana » - la cadette - a épousé Ramos (aucunement juif, pas doué et encore moins fortuné). « Chez ma mère, sur sa table de chevet, il y avait une photo de nous trois rigolant enchevêtrés l’un sur l’autre dans une brouette. C’est comme si on nous avait poussés dedans à une vitesse vertigineuse et qu’on nous avait versés dans le temps ». Le dernier mot de cette mère juive non pratiquante sera   « LCI ! », sa chaîne de prédilection.  Puis, la vieille dame meurt : son lit est trop « médicalisé ». « C’était quatre jours après l’attentat du Marché de l’Avent à Vivange-sur-Sarre, LCI diffusait la cérémonie d’hommage aux victimes. La correspondante n’avait que le mot recueillement à la bouche, ce mot dépourvu de substance. La même fille a dit après quelques plans de confiseries et de boîtes peintes, « La vie reprend ses droits même si bien sûr plus rien ne sera comme avant ». Si connasse, a dit Serge, tout sera comme avant. En vingt-quatre heures. »

Souvent, une personne suffit à faire « tenir » ensemble cette construction disparate que constitue, suite aux alliances et naissances, une famille. « La baraque de bric et de broc de notre famille, c’est toi Mamie qui la tenais a dit ma nièce Margot au cimetière, note Serge, le narrateur, « On l’a incinérée et mise à Bagneux. (…) Ca me paraît dingue qu’une juive se fasse incinérer ». Devenus vite vieux, certains « enfants » de ce clan semblent laminés par les déceptions, frustrations et séparations. «  Un jour tu finiras seul comme un rat, Serge », promet Nana au frère aîné.

Dans « Serge  » la romancière procède par une succession de tableaux figuratifs, galerie de portraits plus ou moins saisissants d’êtres de tous âges et genres se jouant des vanités des uns, des mensonges des autres. Les dialogues sont parmi les meilleurs de la production romanesque contemporaine, et pour cause. L’écriture scénique et l’espace dramatique sont parfaitement pensés. Yasmina Reza entraîne même ses personnages vers les camps de la mort. Pour rendre hommage aux leurs, Serge et ses proches décident d’accomplir un pèlerinage –« une séquence mémorielle »- à Auschwitz -Birkenau. «  J’étais venu à Cracovie il y a des années, j’en avais gardé le souvenir d’une ville splendide et secrète. Rien à voir avec ce décor faux et dénaturé par l’inconsistante invasion planétaire. Et toi ? Me suis-je demandé (…) de quel bois penses-tu être ? Tu parcours la terre en low-coast avec la même désinvolture. Tu piétines sur le même circuit, horreur en matinée, festivités médiévales en soirée, en quoi es-tu différent ? » s’interroge le narrateur. Yasmina Reza utilise le récit fragmentaire pour saisir une tranche de vie, qu’elle nous offre « brut de scan », désespoir compris. « Je ne vois pas la moindre réussite dans ta vie. Serge s’arrête, tire sur sa cigarette et dit : moi non plus. –Tu te trimballes avec un air de condescendance, tu es là comme si tu nous faisais une faveur, tu passes ton temps à juger la vie des autres comme si la tienne était mirobolante » 

« Le bonheur semblait alors non seulement à portée d’envie mais l’Alpha et l’Omega de toute philosophie. Il est possible que mon père en soit mort. Un an après l’apparition de Ramos tenant timidement la main de Nana dans l’entrée de la rue Pagnol, mon père était emporté par un cancer du colon ». La mort est d’ailleurs le personnage principal de ce livre. On s’en aperçoit peu à peu. Elle frôle les protagonistes. L’ombre gagne du terrain dans les vies.« Nana et Serge, dès notre retour d’Auschwitz, ont pris la décision commune et non concertée de ne plus jamais se parler ».

Dénichant les petits arrangements des uns avec le malheur des autres, Yasmina Reza débusque la vérité de ses personnages, comme elle se plaît à le faire dans chacun de ses livres et toutes ses pièces de théâtre. L’auteure ne juge personne, se contentant de contempler son petit monde de près. Cultivant ses obsessions, l’écrivain se moque de nos vies mondialisées, calibrées de la naissance à l’incinération. « Vanité, tout est vanité » : Yasmina Reza a beaucoup lu l’Ecclésiaste. De ses ancêtres, l’auteure tient cet humour yiddish qui est la politesse de sa lucidité. D’où le sourire récurrent du lecteur malgré la perte de sens qui défait les existences et disloque les perspectives. « Life is a theater and everyone plays his part »  mais les rôles sont mal distribués. Les métiers sont ennuyeux, les amours ratées(les lecteurs de Yasmina Reza se souviennent de la formidable dispute au supermarché dans « Heureux les Heureux ! » (Flammarion) : là encore il s’agissait de mettre en scène la vulgarité et la bêtise contemporaines). Depuis ce morceau d’anthologie, les couples avisés évitent de déambuler ensemble chez Auchan ou Monoprix, lieux du désastre amoureux. A la recherche de « sa » marchandise, l’être atteint sa laideur suprême derrière la hideur du chariot empli de papier -toilette ou de couches-culotte, d’où la nécessité de se rendre seul en grande surface. Les lecteurs de « Serge » notent au passage que Yasmina Reza n’a pas de tendresse particulière pour les couples (par ce trait de caractère, elle rappelle Sagan, qui préférait, elle aussi, les individualités). La sentimentalité n’étant pas le genre de la maison Reza, ce qui intéresse l’écrivain, c’est cette réalité augmentée que crée la littérature appliquée au réel.Dans « Serge »,nous sommes confrontés à une humanité piégée par le temps qui, passant à la vitesse que l’on sait, parachève avec une cruauté sans faille les atteintes aux biens et, surtout, aux personnes : «  Tu sais que la vieillesse c’est du jour au lendemain ? Du jour au lendemain. Un jour tu te réveilles tu ne peux plus te reconditionner, la vieillesse te saute à la gueule ». La démolition des uns et la désillusion des autres augmentent la frustration de tous. « Je ne sais pas ce qui a permis à notre fratrie de conserver cette connivence primitive, nous n’étions ni ressemblants, ni tellement liés. » La famille se lézarde en douce, une famille comme les autres, ni pauvre ni fortunée, ni bonne ni mauvaise, ordinaire en somme, sorte de prison humaine organisée pour cultiver les apparences ; une famille qui, probablement, ressemble à la nôtre, lecteurs de « Serge », ou n’est pas si différente, avec ses oncles, cousins, neveux et secrets dits « de famille » : des brouilles à vie. La maladie, souvent, se charge de clore le débat, de tarir le flot des reproches. Elle applique le mot « Fin » sur l’écran de toutes ces vies à côté de la plaque. Comment sait-on qu’une vie est réussie ? A chacun de se poser la question, semble conclure Yasmina Reza, qui, sa fresque ultra pessimiste achevée, nous quitte sur la pointe des pieds. «  Elle s’en voulait de lui avoir dit que sa vie était un ratage. Quelle vie n’était pas un ratage ? Selon quels critères pouvait-on dire qu’une vie était -ou non- un ratage ? » Et encore ceci : «  Maurice Sokolov a terminé son petit voyage circulaire du berceau à la mort sans que personne jamais ni lui-même n’en connaisse la finalité. Pour quelle raison Créature a-t-elle vécu ? Et pourquoi est- elle morte ? Enfant je me répétais les mots que Sholem Aleikhem (1859-1916, le Mark Twain yiddish, NDLR) se répète dans son conte le plus déchirant : « Créature est morte ». Plus de joie, plus d’été. Que veut dire vivre ? Que veut dire mourir ? »

C’est la question du livre, avec celle de l’échec ou de la réussite des existences. Yasmina Reza gardant son humour, l’on ne surprend à sourire encore et toujours, malgré la Camarde, fermant le bal. « Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d’autrui », dit Chamfort. 

« Serge » / Yasmina Reza/ Flammarion/240 pages/20 euros.





 

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