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Ces populations qu’on dépossède de leurs terres pour “protéger la nature” avec la bénédiction du WWF
©NABILA EL HADAD / AFP

Syndrôme de Tarzan

Ces populations qu’on dépossède de leurs terres pour “protéger la nature” avec la bénédiction du WWF

"Comment accepter qu'au nom de la nature, des peuples sans défense puissent être victimes d'agissements délictueux allant jusqu'au meurtre ?"

Sylvie Brunel

Sylvie Brunel

Sylvie Brunel est géographe, économiste et écrivain.

Elle a travaillé pour Médecins sans Frontières (MSF) et présidé Action Contre la Faim (ACF).

Elle est actuellement professeur de géographie à Sorbonne-Université

Elle est notamment l'auteur de Géographie amoureuse du Monde (Lattès, 2013),  Plaidoyer pour nos agriculteurs (Buchet-Castel, 2017). Dernier livre publié "Toutes ces idées qui nous gâchent la vie" (Lattès, 2019).

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Comment accepter qu'au nom de la nature, des peuples sans défense puissent être victimes d'agissements délictueux allant jusqu'au meurtre ? Comment accepter que nous nous arrogions le droit de disposer à la place de communautés paysannes ou pastorales des terres où elles vivent et qu'elles protègent ?

Depuis plusieurs années, l'ONG Survival International, dont la mission est d'aider partout dans le monde les peuples dits autochtones - ou premiers ("natives" en anglais) - à défendre leurs droits face aux multiples spoliations dont ils sont victimes, dénonce les agissements dans les forêts tropicales des ONG dites environnementales, à commencer par le pourtant respectable WWF. En Afrique centrale, ce sont les pygmées Baka qui sont déplacés de force, leurs villages détruits, les membres de leur communauté rudoyés, et souvent bien pires, prétendument pour sauvegarder les "hot spots de biodiversité"… dont ils sont pourtant à l'origine. Les discriminations dont ont toujours été victimes les Baka de la part des Bantous se voient ainsi légitimées et aggravées au nom de la protection de la nature. Des milices terrorisent, tuent, violent, "libérant" la forêt de ses occupants humains. Pourtant la superficie du bassin forestier s'étend en Afrique centrale et, lorsqu'ils sont associés à sa gestion, les Baka en sont les meilleurs gardiens. Ils la connaissent mieux que quiconque !  

Comment les droits de l'homme les plus élémentaires peuvent-ils être ainsi bafoués dans le silence, donc l'approbation implicite, de la communauté internationale ? Les défenseurs occidentaux de la nature s'arrogent tous les droits. C'est ce que j'appelle le syndrome de Tarzan, du nom du personnage créé par l'écrivain américain Edgar Rice Burroughs en 1912 : l'homme blanc omniscient, défenseur de la forêt tropicale contre les méchantes peuplades indigènes.

Les grands parcs américains ont été créés au XIX ° en chassant les Indiens, parqués dans des réserves ignobles après avoir dû prendre la "piste des larmes". Ce qui est en réalité un génocide a été largement occulté : ce sont toujours les vainqueurs qui écrivent l'histoire. A quand un président native aux USA ? Ce ne serait que justice ! En Afrique, d'immenses territoires qui furent, lors de la colonisation, transformés en réserves de chasse réservées à des élites occidentales sont devenus des parcs naturels gérés par un oligopole mondial d'ONG de la conservation tout autant occidentales. Elles bénéficient de financements considérables au nom de la protection des "Big Five" et des menaces pesant sur la biodiversité. L'éléphant passe avant l'enfant malnutri, considéré comme surnuméraire.

Il y aurait beaucoup à dire sur notre conception de la biodiversité, et cette sanctuarisation croissante du monde au nom d'une idéalisation du passé et d'une vision idéalisée - et fausse - de la nature, qui s'exerce au détriment des paysans, des éleveurs, des pêcheurs. Pourtant, tous nos paysages sont des héritages et le grand géographe Paul Pélissier qualifiait les savanes africaines de "parcs" car leurs arbres utiles avaient été soigneusement sélectionnés par les communautés paysannes. Quand le Botswana, pays pourtant démocratique, développé - et surtout .. souverain ! - autorise, dans des conditions très règlementées, la reprise de la chasse à l'éléphant, nous le conspuons. On peut pourtant constater sur place que la population d'éléphants est devenue si nombreuses qu'ils en viennent à détruire leur propre écosystème et à menacer les villages. L'Afrique est-elle notre terrain de jeu ? Notre chasse gardée ? Notre zoo ? Le conservatoire de tous nos fantasmes ? Les droits de l'homme ne sont pas à géométrie variable !

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