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Ces lourdes erreurs politiques qui fragilisent la lutte contre l’antisémitisme
©JACQUES DEMARTHON / AFP

Fractures sociales

Ces lourdes erreurs politiques qui fragilisent la lutte contre l’antisémitisme

Tous les grands partis politiques français à l'exception du Rassemblement National ont annoncé leur participation ce mardi aux manifestations contre l'antisémitisme. Mais au-delà de cette manifestation, la réponse politique aux actes antisémites qui ont marqué la France ces derniers temps doit se traduire par des actes politiques concrets et ne pas se contenter de bons sentiments

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico : Suite à l'agression ce samedi 16 février du philosophe Alain Finkielkraut, et dans le cadre de la manifestation organisée ce mardi 19 février à Paris contre l'antisémitisme, pourquoi est-il important de se méfier d'un abus de bons sentiments, de diverses résignations, ou du fatalisme de la classe politique sur ce que sont les carburants du mal ? 

1-Lorsque Marlene Schiappa et Alain Finkielkraut débattaient sur le question de l'antisémitisme des banlieues, une vision refusée par la ministre. 


Edouard Husson : Le dialogue est faussé par la dictature du politiquement correct. Parlons d’abord de l’échange entre Marlène Schiappa et Manuel Valls. Ce dernier avait parlé de l’antisémitisme « des quartiers populaires ». L’actuel secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre hommes et femmes refuse cet amalgame. On ne peut que lui donner raison à condition de préciser que Manuel Valls n’ose pas soulever le problème de l’antisémitisme d’une partie des musulmans vivant en France. Or c’est précisément cet antisémitisme que pointe Finkielkraut et que Madame Schiappa refuse de prendre en compte. Plus généralement, elle fait un raisonnement alambiqué pour dire que dénoncer le port du voile par les femmes musulmanes, c’est transformer le voile en signe religieux donc reconnaître l’islam comme religion dans l’espace public, ce que la laïcité interdit. Beau sophisme ! 
Evidemment, ce genre de débat est assez typiquement français dans la mesure où l’on tourne autour de l’essentiel, concret, au nom de positions de principes. L’essentiel concret, c’est, par exemple, la quasi-impossibilité, pour un professeur d’histoire, d’enseigner l’histoire de la Shoah dans certains établissements où les enfants grandissent dans des familles de fait négationnistes; ce sont les violences commises au nom de l’Islam, jusqu’en plein Paris, contre des Français de confession juive. Une des grandes hontes de la dernière campagne présidentielle, c’est l’absence de déclaration d’Emmanuel Macron, de Jean-Luc Mélenchon et de François Fillon lors du meurtre par défénestration dans le quartier de Belleville de Sarah Halimi, le 4 avril 2017. Un meurtre motivé par l’antisémitisme.  

2-Lorsque le député LREM Sylvain Maillard déclare «L'antisionisme doit être sanctionné au même titre que l’antisémitisme»


Il vaudrait mieux dire que l’antisémitisme du XXIè siècle doit être sanctionné au même titre que l’antisémitisme du XXè siècle. L’antisionisme est la forme moderne de l’antisémitisme. Evidemment, il y a quelques survivances d’un antisémitisme hérité de l’entre-deux-guerres, chez des individus qui font comme si la Shoah n’avait pas eu lieu ou n’avait pas d’importance. Mais l’essentiel de l’antisémitisme, aujourd’hui, se focalise sur l’Etat d’Israël et le refus de le reconnaître, la contestation de sa légitimité. Dès samedi soir, en regardant les vidéos des agressions verbales contre Alain Finkielkraut, on pouvait constater que le vocabulaire utilisé n’était pas celui de l’antijudaïsme traditionnel ni de l’antisémitisme fasciste. C’était de l’antisionisme. Cela ne change rien au fait que Finkielkraut a été insulté et menacé parce qu’il est Juif. En revanche, comme l’écrivain lui-même l’a immédiatement fait remarquer, la position idéologique de ses critiques était parfaitement identifiable: on n’avait pas affaire au spectre de l’antisémitisme fasciste qui hante nos politiques, nos intellectuels et nos médias au point de les rendre aveugle au danger d’aujourd’hui, l’antisémitisme qui prospère à la fois à l’extrême gauche et dans les milieux islamistes. Au lieu de s’acharner de manière pavlovienne sur des fantômes, les pouvoirs publics feraient mieux de prendre au sérieux  la vulnérabilité d’une partie du mouvement des Gilets Jaunes, selon, un sondage récent, à l’antisionisme. 

3-Lorsque l'Education nationale veut faire de la lutte contre le racisme et l'antisémitisme une priorité pour l'école de la République, ce qui est répété avec force par de nombreux responsables politiques comme un remède efficace, ne peut-on pas voir une forme d'aveuglement sur la nature du mal, en considérant par exemple qu'il serait difficile de nier que Charles Maurras ou Céline n'étaient pas "éduqués" ? 


Je suis pour ma part tout à fait sceptique sur l’efficacité des politiques actuellement menées dans ce domaine par l’Education Nationale. L’un des grands tabous, c’est l’impossibilité d’enseigner la Shoah dans de nombreuses banlieues. Il y a de gros efforts de formation des professeurs qui sont faites, pour les préparer à affronter la contradiction. Mais la réalité sur le terrain peut être extrêmement hostile. En fait, le refus d’accepter la parole du maître sur l’histoire de la Shoah renvoie à un problème beaucoup plus vaste encore: l’imposture intellectuelle qui a régné, pendant plusieurs décennies à l’Education Nationale, interdisant, de façon autoritaire, aux professeurs d’enseigner la patrie française, l’assimilation à la nation comme des réalités positives. Je me souviens de mon professeur d’histoire de khâgne, devenu inspecteur général à la fin des années 1980: j’avais gardé le souvenir d’un professeur intellectuellement tourmenté mais globalement honnête; soudain, l’écoutant dans un grand colloque sur l’éducation, quelques années plus tard, je l’entendis déclarer que sa mission consistait à mettre fin à des programmes trop « gallocentrés ». Entendez: fondés sur la centralité de l’histoire de France. Triste exemple de capitulation intellectuelle aux conséquences terribles: c’est précisément ce genre d’attitude qui explique le désarroi de la jeunesse un quart de siècle plus tard. Non seulement de la jeunesse des banlieues mais de la jeunesse française tout court. Vous remarquerez, d’ailleurs, qu’Emmanuel Macron lui-même, né en 1977, appartient aux premières générations sacrifiées intellectuellement et moralement par l’idéologisation de l’Education Nationale: on ne peut pas expliquer autrement une déclaration du type « La colonisation est un crime contre l’humanité » durant la campagne présidentielle. 
Le président peut bien, une fois élu, confronté aux insultes à l’adresse d’Alain Finkielkraut, s’indigner dans un tweet; il est lui-même très flottant sur les enjeux d’identité. La manière dont il a commémoré la Première Guerre mondiale témoigne d’un refus obstiné de voir dans la nation une réalité positive. Il y a un antinationisme contemporain porté par les élites, qui rend totalement incapable de lutter contre la plaie qu’est l’antisionisme. Il ne faut pas sous-estimer le fait que l’on déteste aujourd’hui Israël, entre autres raisons, parce que c’est une nation qui tient debout, qui se défend, qui est fière de la culture juive - dans toute sa diversité - et qui croit à son avenir. 

4-Lorsque l'on constate que les propositions de François de Rugy sur l'écologie supposent une réduction annuelle de notre PIB de 4.5% par année, niant ainsi tous les effets d'une tel scénario économique sur le climat sociopolitique du pays. 


Il faudrait avoir le temps d’une longue démonstration pour montrer qu’un certain nombre d’idées de gauche vont s’alimenter à des sources impures, qui nient les fondements judéo-chrétiens de notre société. En l’occurrence, il s’agit moins d’un antisémitisme que d’un antijudaïsme ou d’un antihébraïsme inconscient, au sens où la Bible, qui est au fondement de notre culture, nous a légué à la fois le respect de la création sortie des mains de Dieu, profondément bonne, et le devoir de maîtriser la nature pour que puisse advenir la culture. Comme chrétien, je n’ai aucun problème à mettre au centre des priorités du moment le respect de la nature et de l’environnement. La manière la plus efficace de respecter la Création, c’est d’ailleurs de faire confiance aux forces d’innovation, aux entrepreneurs de la Troisième Révolution industrielle, qui inventent des tas de façon de développer une activité humaine peu polluante. C’est faire confiance aux nouveaux modèles d’affaire qui sont en train d’émerger: économie collaborative, économie circulaire etc.... En revanche, je me méfie de toute une partie du combat écologique, qui idolâtre la nature, qui met l’animal sur un pied d’égalité avec l’homme et qui propose une vision absolument malthusienne, qui n’a rien à voir avec la science. Lorsque j’entends un grand universitaire américain, Jeffrey Sachs,  défendre des thèses du genre « La Terre est faite pour accueillir au maximum 25 millions d’habitants », on n’est plus dans la science mais dans la croyance; et lorsque je sais que cet universitaire est influent auprès du secrétaire général de l’ONU ou du pape François, je suis inquiet. On est à la veille de l’avènement d’un nouveau totalitarisme; et les propositions de François de Rugy relèvent en quelque sorte d’une « idéologie des Khmers verts ». Il faut se rappeler d’ailleurs, qu’il y a tout un pan écologique dans le programme nazi, où l’on vénère la « Terre-Mère » et où l’on cherche à dépeupler une partie de l’Europe - en commençant par les Juifs - pour rendre ses droits à la nature et réserver à la « race des Seigneurs » le droit de vivre confortablement dans un paradis malthusien. Chez beaucoup d’écologistes contemporains, il  y a le souhait avoué de plonger le pays dans une profonde régression civilisationnelle, sans certitude d’obtenir des résultats définis a priori, sans aucune base scientifique véritable. Il faut au contraire avoir confiance dans l’humanité, dans sa capacité à inventer une économie toujours plus propre; le travail fait par Isabelle Delannoy, par exemple, en faveur d’une économie symbiotique est tout à fait remarquable. Mais faire leur place à ces innovations organisationnelles  veut dire que l’on cesse d’avoir une politique « top down » de l’écologie, que l’on cesse d’insulter les classes populaires sous prétexte qu’elles se déplacent en voiture. Cela veut dire aussi que l’on a le courage d’affronter les grandes entreprises agroalimentaires quand elles ont des pratiques industrielles et commerciales douteuses et de faire leur place aux innovations agricoles locales, à l’agriculture économe de la Troisième Révolution industrielle. 

5-De la même façon, concernant l'absence de réponse politique face aux menaces annoncées de l'intelligence artificielle, ou de l'automatisation des emplois ou l'absence de vision économique d'avenir face à un contexte de plus en plus difficile.


Là aussi, le ressourcement philosophique ferait du bien. En désacralisant la nature et le monde, le chistianisme a déclenché la dynamique de progrès de la modernité. Mais, rejetant le christianisme qui l’avait nourrie, la pensée moderne a tendance à encourager, régulièrement, les apprentis-sorciers. On voit bien comment la Troisième Révolution industrielle détruit autant qu’elle crée. La perspective de l’intelligence artificielle est prometteuse mais aussi angoissante: les emplois des services sont promis au même sort que ceux de l’industrie traditionnelle ces dernières décennies: à la destruction. Certains, en particulier en Californie, en tirent d’ailleurs des conclusions radicales, celle d’une obsolescence d’homo sapiens sapiens au profit d’un homme augmenté, sachant se servir de l’intelligence artificielle et capable, un jour, de vaincre la mort. Il est bien vrai que nous touchons là aux questions existentielles de notre culture. Et quoi de mieux que la Bible pour répondre à ces folies intellectuelles qui, comme toutes les utopies totalitaires qui ont précédé, risquent de déclencher d’immenses destructions avant que l’humanité ne redevienne raisonnable? 
La question de l’antijudaïsme, de l’antisémitisme, est bien plus que celle de la haine récurrente contre un groupe ou une culture. Ou pour être plus précis, il faut toujours se demander ce que les antisémites détestent, ce à quoi ils s’en prennent. C’est peut-être Hitler qui l’a formulé le plus clairement, lorsqu’il expliquait à Himmler qu’il s’agissait pour lui, en tuant les Juifs, d’éradiquer le commandement « Tu ne tueras pas » de la conscience européenne. En fait, les antisémites, à chaque époque, sont toujours porteurs d’une haine plus spécifique, contre un aspect particulier de l’héritage culturel juif, que le christianisme transmet de manière universelle. A notre époque d’individualisme absolu, l’antisionisme dit très bien le refus du sens de l’histoire, de la transmission, de l’existence de l’homme au sein d’un collectif reçu et transmis. Au fond, il y a un accord fondamental entre individualistes absolus et islamistes: pour les deux, les nations et les frontières, qui protègent la vie, l’éducation, la création entrepreneuriale, intellectuelle et artistique, doivent être abolies au profit d’une communauté mondialisée d’individus déracinés. Et il n’y a pas grande différence entre être laissé sur le carreau, sans emploi ou en étant soumis à une confiscation du marché, par les décisions arbitraires de la « superclasse » (D. Rothkopf) et devoir se soumettre à la Charia ou en tout cas aux statuts des dhimmis. Il y a d’ailleurs une connivence étonnante, depuis trente ans, entre le versant impérial de la politique américaine et l’islamisme, en tout cas dans sa version sunnite. 

6- Tout en reconnaissant la responsabilité individuelle des actes antisémites, quelles en sont aujourd’hui les racines issues d'un contexte historique dans la France de 2019, aussi bien concernant -selon les propres termes d'Alain Finkielkraut - "les banlieues, l'extrême gauche, que les soraliens "?  


L’antisémitisme est un symptôme, particulièrement grave, d’un mal plus profond. L’antisionisme est d’abord une haine envers la capacité des Juifs à construire une nation - en fait envers les nations en général, au sens où elles canalisent l’individualisme et protègent les individus de l’anarchie civile et internationale. Nous vivons actuellement dans un état d’anomie partielle. Ce sont les territoires perdus de la République; ce sont les endroits où des minorités tyranniques essaient d’imposer la Charia, pour tester la vigueur de l’ordre républicain, sa capacité à réagir. Mais l’anomie, nous la voyons aussi dans le mouvement des Gilets Jaunes qui est comme un fleuve qui a débordé de son lit; nous la voyons dans l’incapacité du pouvoir à mettre fin au mouvement des Gilets Jaunes en convainquant ceux-ci de cesser leurs manifestations et protestations. Au contraire, la répression du mouvement, le nombre de blessés graves et de mutilations font plutôt penser à un pouvoir qui sent le sol se dérober sous ses pieds et perd son sang froid. 
En fait, il faut prendre la mesure de l’incapacité foncière du président et de son gouvernement à traiter la crise des Gilets Jaunes. A force de refuser de reconnaître ce mouvement, de ne pas lui donner des espaces dans lesquels se rassembler et manifester, de dénoncer, sous toutes formes de qualificatifs, une « horde » incontrôlable, le gouvernement a, d’une part, radicalisé la révolte et, d’autre part, il a contribué à son extension. On observe une possible extension à la banlieue: avec une marche de plusieurs centaines de personnes à Argenteuil, le 13 février, pour soutenir les Gilets Jaunes blessés gravement; ou avec les insultes proférées à Finkielkraut. Les prestations d’Emmanuel Macron dans le cadre du Grand Débat ne doivent pas faire illusion: la situation est totalement instable. Et Alain Finkielkraut a raison de pointer aussi vers Alain Soral: on ne peut pas imaginer de pensée plus instable que celle de l’écrivain franco-suisse, fondamentalement d’extrême gauche mais capable de faire le lien entre l’antisionisme contemporain et les antisémitismes des périodes précédentes. Soral ou ses alliés idéologiques du moment sont bien capables de venir parasiter les débats en cours. Nous touchons du doigt le drame dans lequel se trouve le pays: l’absence d’une opposition en mesure de reprendre à son compte l’esprit des revendications des Gilets Jaunes et de proposer une plateforme d’alternance viable à la politique macronienne. 

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