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Un homme utilisant de l'héroïne sous un pont aux Etats-Unis.
Un homme utilisant de l'héroïne sous un pont aux Etats-Unis.
©SPENCER PLATT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Drame sociétal

Ces leçons que nous devrions retenir de la vague massive d’overdoses aux Etats-Unis

Plus de 100.000 habitants des Etats-Unis sont morts en 2020 d'overdoses d'opioïdes. Cette crise américaine préfigure-t-elle un drame semblable dans notre pays ?

Jean Costentin

Jean Costentin

Jean Costentin est membre des Académies Nationales de Médecine et de Pharmacie. Professeur en pharmacologie à la faculté de Rouen, il dirige une unité de recherche de neuropsychopharmacologie associée au CNRS. Président du Centre National de prévention, d'études et de recherches en toxicomanie, il a publié en 2006 Halte au cannabis !, destiné au grand public.

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Michael Shellenberger

Michael Shellenberger

Michael Shellenberger est un militant écologiste américain. Fondateur de l'association Environmental Progress et du think tank Breakthrough Institute, il se réclame de l'écomodernisme dont il est l'un des signataires du manifeste.

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Atlantico : Des dizaines de milliers d’Américains sont morts d'overdose au courant des années 2019 et 2020. L’ultra libéralisation des drogues aux Etats-Unis est pointée du doigt. Quels sont les facteurs qui peuvent avoir entraîné ce lourd bilan ? Les drogues actuellement en circulation, peuvent-elles avoir une responsabilité dans cette aggravation ? 

Jean Costentin : Ce sont en effet plus de 100.000 américains qui sont décédés l’an passé d’overdoses d’opioïdes ; chiffre qui s’est accru de 29% en une seule année. Cent mille morts c’est plus que le nombre des victimes des accidents routiers ajoutés aux victimes des armes à feu.

C’est la conséquence d’une prescription débridéed’analgésiques puissants par les médecins américains. L’Homme « modèle 2020 » supporte de moins en moins la douleur ; il demande à son médecin son soulagement rapide et complet. La concurrence entre praticiens installe la compétition à celui qui y parviendra le mieux et le plus vite. Pour ce faire, au lieu de commencer par le paracétamol, puis de recourir à de faibles doses d’anti-inflammatoires non stéroïdiens puis, en cas d’échec, de passer à l’ajout au paracétamol de la codéine, puis le cas échéant au tramadol ; leur tentation est forte de démarrer d’emblée par des opioïdes plus puissants (buprénorphine) voire très puissants (oxycodone).

Un phénomène commun à cette classe de médicaments est l’installation d’une tolérance, c’est à dire d’une diminution de l’effet au cours de l’utilisation, obligeant à accroître les doses et la fréquence de leur administration, jusqu’à ce que l’effet jugé insuffisant fasse recourir à des molécules plus puissantes. L’effet dépresseur respiratoire ne donne pas lieu à une tolérance et aux doses élevées de l’analgésique morphinique survient l’overdose. Le sujet «oublie de respirer », il s’asphyxie dans la béatitude.

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De nouveaux opioïdes ont vu le jour, en particulier de la famille chimique des anilinopipéridines, les fentanyls ; la puissance de certains confine à des poisons de guerre, étant létaux à des doses de l’ordre du millionième de gramme (microgramme) par individu. Tentés par la puissance de certaines de ces molécules, diffusées par des dealers, des patients que des prescriptions médicales ont rendu dépendants aux morphiniques, vont s’y adonner et pour un certain nombre d’entre eux en mourir.

Cette situation paraît également liée à la légalisation du cannabis aux U.S.A. La plus forte augmentation de létalité opioïde (+70%) a été observée dans l’Etat du Vermont qui a légalisé le cannabis dit « thérapeutique » en 2004, suivi en 2018 par la légalisation du cannabis scandaleusement qualifié de récréatif (car souvent la « récré » se termine mal). C’est dans d’autres Etats « en pointe »  dans cette légalisation que l’augmentation se situe entre 35 et 48% (Colorado, Californie, Oregon, Washington). Dans les Etats ayant légalisé le cannabis, avec une réglementation et une pédagogie rigoureuse, l’augmentation est du plus faible niveau. Enfin, dans les Etats n’ayant pas légalisé le cannabis au lieu d’une augmentation, c’est même une baisse des décès qui est constaté, comme dans le Dakota du Sud (- 20%).

Ces chiffres peuvent s’expliquer par l’intervention des effets épigénétiques du cannabis (dus à son THC), dont on connaît désormais de façon précise les mécanismes par lesquels la consommation de cette drogue accroît l’appétence de ses consommateurs pour les drogues morphiniques.

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Michael Shellenberger : La cause de ces 100 000 décès est la normalisation de la consommation de drogues dures et la libéralisation des lois sur les drogues. Beaucoup de ces décès sont le fait d'enfants empoisonnés après avoir pris ce qu'ils pensaient être des médicaments sur ordonnance achetés à des dealers rencontrés sur Snapchat. Beaucoup d'autres étaient des toxicomanes qui avaient d'abord été accrochés aux opioïdes sur ordonnance, puis étaient passés à l'héroïne, et plus récemment au fentanyl.

Il est vrai que le covid est en partie responsable de cette augmentation, et que l'Amérique a échoué lamentablement dans le traitement de la dépendance. Un grand nombre de ces décès dus à la drogue sont dus à l'automédication par des personnes, y compris des sans-abri logés dans des chambres d'hôtel, qui souffrent de problèmes de santé mentale plus graves causés par l'isolement créé par le Covid. Et l'Amérique ne dispose pas d'un système de soins de santé mentale opérationnel capable de fournir aux personnes souffrant de maladies mentales et de toxicomanie non traitées les soins psychiatriques et de réadaptation dont elles ont besoin.

Mais le nombre de décès a augmenté progressivement entre 2000, où seulement 17 000 personnes sont mortes, et 2020, et la raison sous-jacente est la normalisation et la libéralisation des lois sur les drogues. Les États-Unis ont libéralisé la prescription de médicaments opioïdes à partir de la fin des années 1990. Il est vrai que les États-Unis ont resserré les règles de prescription en 2010, année où de nombreux toxicomanes opioïdes se sont tournés vers l'héroïne. Mais les villes et les États ont également libéralisé les lois sur les drogues, notamment contre les scènes ouvertes de la drogue dans les villes, appelées par euphémisme "campements de sans-abri", où se rencontrent dealers et acheteurs. Et la société américaine a progressivement normalisé, voire glorifié, la consommation de médicaments et de drogues dures pendant 20 ans.

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Les Pays-Bas ont également connu une crise de mortalité due aux drogues. Ils l'ont résolue en arrêtant les trafiquants de drogue et en imposant la désintoxication comme alternative à la prison. Pourquoi cette méthode fonctionne-t-elle ? Quelle est l’incidence de rechute après désintoxication ?


Jean Costentin : Tarir l’approvisionnement, le rendre plus difficile est un élément de la réponse. La désintoxication en milieu fermé, l’usage très contrôlé des produits de substitution : méthadone, buprénorphine, à doses dégressives (et non l’usage dévoyé qui en est fait en France, où près de cent mille bénéficiaires, à prix d’or pour la collectivité, s’injectent par voie intraveineuse cette molécule commercialisée pour mettre fin au comportement injecteur de l’héroïnomane (cherchez l’erreur et surtout étonnons-vous du laxisme coupable des autorités responsables de la prolongation de cette situation). L’incidence des rechutes après désintoxication est assez élevée. Il semble que les sevrages « secs », sans substitution, laissant le pénible souvenir des affres de l’abstinence, exposeraient moins aux rechutes, mais elles sont exceptionnellement pratiquées en France.

Qu'en est-il de l'impact des drogues en France ? Quelles leçons pouvons-nous tirer de la crise aux Etats-Unis ?

Jean Costentin : Le nombre annuel des overdoses en France est de l’ordre de 600 décès. Nous devrions être rassurés par le fait que la majorité de nos médecins ont une connaissance aigue de notre propension nationale à succomber aux drogues (cf. le nombre de fumeurs, d’alcoolo-dépendants et de cannabinophiles). Pourtant nous ne sommes pas à l’abri d’un tel drame. Nos concitoyens supportent moins la douleur et misent beaucoup plus qu’autrefois sur des analgésiques pour en être soulagés. Des addictologues, par idéologie, s’affranchissant de préoccupations proprement médicales, militent pour la légalisation de toutes les drogues. Des lobbies, poussés par d’énormes intérêts économiques, subvertissent au niveau de la représentation nationale des députés et sénateurs, qui se livrent à une promotion éhontée du cannabis. Cela fait craindre une expansion supplémentaire du cannabis, alors que nous sommes déjà ses plus gros consommateurs en Europe. Les relations évoquées entre le cannabis et l’appétence pour les morphiniques, font craindre évidemment que l’empreinte épigénétique de son THC ait les conséquences que l’on a vu sur l’appétence aux morphiniques

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