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Retournement de veste ?

Ces discrets renoncements dans le discours économique : Marine Le Pen sur le chemin de la respectabilité

Tandis que Marine le Pen annonce régulièrement la nécessité d'une dissolution de l'Assemblée, le travail de sa respectabilité politique l'amène également à revenir sur certaines idées qui fondent les valeurs du Front national, comme la sortie de l'euro.

Atlantico : Dans une interview accordée au Monde (voir ici édition abonnés), Marine le Pen présente sa vision du nouveau gouvernement, un discours tout en aspérités, généralement en rupture avec celui de l'"UMPS". Pourtant, si certains marqueurs politiques subsistent comme le respect de l'ordre public et sont illustrés par le fait d'approuver le fait que les maires appliquent la réforme des rythmes scolaires bien que le FN y soit opposé, en répondant que "non, c'est voté, il faut l'appliquer", son discours en matière économique semble moins précis que de coutume. Ainsi, elle exprime que la réduction des déficits à 3% ne doit pas être remise en question. En quoi cette position est-elle différente de ce que Marine le Pen prône habituellement en matière économique ?

Christophe Bouillaud : Cette considération est en effet surprenante que cette prétention d’un très hypothétique gouvernement dirigé par Marine Le Pen de respecter le seuil des 3% de déficit public inscrit dans le Traité de Maastricht, vu les tombereaux de critiques déversées sur l’Union européenne par le FN depuis quelques années. On peut cependant comprendre en lisant la suite de l’entretien accordé au journal Le Monde qu’elle s’aligne ainsi sur une prétention commune à droite, au centre et même à gauche, de faire des économies substantielles sur le budget de l’Etat sans toucher en aucune manière le quotidien des Français. Elle joue sur le mythe bien commode des économies faciles à faire, parce que l’Etat dépenserait en réalité à tort et à travers, en l’occurrence dans le cas du FN tout particulièrement pour les étrangers.

Ce mythe est certes très répandu dans la population qui s’accroche à des petites choses pour l’illustrer, par exemple au train de vie de l’Elysée ou des ministres, un public qui, faute d’avoir été bien informé par les médias télévisuels, n’est sans doute pas en mesure de comprendre que les dépenses publiques sont ailleurs – par exemple, dans le fait que les Français, en particulier les "Français de souche" comme on dit à l’extrême droite, aient la mauvaise idée de vouloir vivre plus longtemps et en meilleure santé. En réalité, pour qui ne connait ne serait-ce qu’un peu le budget de l’Etat, de la Sécurité sociale et des collectivités locales, il n’existe pas de trésor caché,  de folles dépenses à annuler, de voies faciles vers l’annulation des déficits. Le FN s’aligne donc ici sur le mythe communément répandu à droite, au centre et à gauche, cela montre son absence d’originalité, faute sans doute d’avoir dans ses rangs de grands économistes pour défendre des visions plus radicales.

Quelles sont les conséquences de cette différence sur la vision économique plus globale de Marine le Pen ?

Cela montre à mon sens que contrairement à ce qu’elle prétend parfois qu’elle ne se situe pas "ni à droite ni à gauche", mais qu’elle se situe effectivement à la droite de la droite, à l’extrême droite : l’Etat est censé être follement dépensier, et il suffirait de gens honnêtes comme les élus du FN pour remettre les comptes de la Nation en ordre. Dans son cas précis, bien sûr les folles dépenses concernent tout particulièrement les étrangers.

A la question où les journalistes l'interrogent sur ses décisions si elle venait à être nommée Premier ministre, en particulier concernant une possible sortie de l'Euro, elle exprime qu'elle n'en aurait "pas la possibilité institutionnelle". N'y a-t-il pas là également une subtile dérobade sur la question de la sortie de l'Euro, et dont la cohérence est souvent remise en cause ?

Premièrement, sur le fond, Marine Le Pen a raison : dans la Constitution actuelle, la sortie de la zone Euro ne peut résulter que d’un solide accord entre le Président de la République, son gouvernement et la majorité parlementaire. Même en régime de cohabitation, le Président de la République garde des prérogatives en politique étrangère, et il est effectivement plus que douteux qu’un François Hollande resté Président de cohabitation avec une majorité dominée par le FN – ce qui est déjà un scénario héroïque comme on dit en économie  pour désigner les choses hautement improbables - accepte une telle hypothèse qui mettrait fin à ses yeux aux espoirs de fédéralisme européen pour de nombreuses générations.

Probablement, en tant que Premier Ministre d’un F. Hollande, M. Le Pen peut s’imaginer provoquer une crise de régime sur ce point précis, en faisant justement démissionner F. Hollande sur cette question de l’Euro. Avec une élection présidentielle ensuite, elle pourrait justement avoir le pouvoir de faire sortir la France de cette monnaie unique, sans doute en s’appuyant sur un référendum. Donc, je ne crois pas que cela soit une dérobade, plutôt un positionnement tactique lié à cette idée qu’elle pourrait devenir, sans doute dans un premier temps, Premier Ministre de F. Hollande suite à une dissolution de l’Assemblée nationale dans les mois qui viennent. Deuxièmement, il est possible que Marine Le Pen se rende compte que de nombreux commentateurs diffusent dans l’opinion publique française l’idée que sortir de l’Euro fera exploser la dette publique, et qu’elle ne dispose de son côté que de très peu de voix autorisées qui disent le contraire avec vigueur. Un économiste comme Jacques Sapir, plutôt classé à gauche d’ailleurs, a beau le répéter sur tous les tons, il reste une voix isolée, et d’évidence, les grands médias dominants dont le Monde ne sont pas prêts d’admettre cette possibilité d’une sortie de l’Euro pas si dangereuse que cela. Marine Le Pen peut donc choisir de ne pas trop polémiquer sur ce point où elle se sait très isolée.

Jusqu'où pourrait aller l'exercice de dédiabolisation du FN ? Sur le plan économique, comment Marine le Pen pourrait conjuguer son discours de démarcation du paysage politique traditionnel, tout en travaillant sa respectabilité ?

A mon avis, c’est très difficile que de mener à bien cette dédiabolisation, et cela traduit une constatation de fond concernant le FN : ce dernier n’a aucun lien avec les intérêts économiques et moraux des grandes entreprises françaises. Ce n’est pas un hasard si l’ex-patronne du MEDEF, Laurence Parisot, est une personnalité clairement anti-FN. Bien sûr, il existe des liens constants et historiques entre la "boutique" (les petits commerçants, artisans, entrepreneurs, indépendants) et le FN, mais il existe aussi  un choc frontal du FN avec les grandes entreprises qui profitent de la globalisation.  Cela se voit aussi bien sur le type de clientèle électorale que réussit à mobiliser le FN. Dès que le FN s’avance à proposer des solutions économiques qui se détachent du consensus néolibéral qui arrange bien ces grandes entreprises, de la "pensée Attali" ou du "consensus de Bruxelles" pour illustrer mon propos, il est certain qu’il fait face à une infinité de critiques bien relayés par les médias.

Vous remarquerez d’ailleurs que dans son entretien avec le Monde, Marine Le Pen parle finalement peu d’économie et préfère s’attarder sur des thèmes classiques du FN (immigration, autorité de l’Etat, etc.), elle préfère sans doute rester sur ces points forts. C’est là une considération plus générale : les partis populistes, extrémistes de droite, de l’Europe actuelle n’ont pas pour la plupart d’entre eux ces liens privilégiés avec les grandes entreprises ou les grands propriétaires terriens qu’ont pu avoir les partis fascistes dans les années 1920-30. L’UKIP britannique avec son idée de faire quitter l’Union européenne à la Grande-Bretagne horrifie la City de Londres…  Le FN avec son idée de quitter l’Euro provoque la même réaction au MEDEF.

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