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Ces deux maux français dont Jean-Paul Delevoye est le symptôme (et qui n’ont rien à voir avec la morale ou la transparence)
©JOEL SAGET / AFP

Démission

Ces deux maux français dont Jean-Paul Delevoye est le symptôme (et qui n’ont rien à voir avec la morale ou la transparence)

Si les exigences d’exemplarité et de probité des élus et des hauts-fonctionnaires de l’Etat sont évidemment incontournables, leur mise en avant ne doit pas masquer les enjeux liés à la consanguinité des élites françaises.

Yves Michaud

Yves Michaud

Yves Michaud est philosophe. Reconnu pour ses travaux sur la philosophie politique (il est spécialiste de Hume et de Locke) et sur l’art (il a signé de nombreux ouvrages d’esthétique et a dirigé l’École des beaux-arts), il donne des conférences dans le monde entier… quand il n’est pas à Ibiza. Depuis trente ans, il passe en effet plusieurs mois par an sur cette île où il a écrit la totalité de ses livres. Il est l'auteur de La violence, PUF, coll. Que sais-je. La 8ème édition mise à jour vient tout juste de sortir.

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Pierre Allorant

Pierre Allorant

Pierre ALLORANT est Professeur d'histoire du droit et de l'administration, doyen de la faculté de droit, économie et gestion d'Orléans. Il est également vice-président du CESER Centre-Val de Loire. Il travaille sur la formation et le recrutement des élites, sur la décentralisation et sur les mémoires des guerres. Il vient de publier Orléans. Les maires qui ont transformé la ville, éditions infimes, 2019.

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L'affaire Delevoye a montré une figure enchaînant les emplois privés et publics dans des conseils d'administration, des think tank, des associations, et bien-sûr dans des organismes publics. On semble voir ici un mal spécifique aux élites françaises, qui cumulent les activités, donc les potentiels conflits d'intérêt, sans se faire inquiéter bien sérieusement quand ils détournent les règles ; on repense à Agnès Saal, condamnée pour détournement de biens publics, qui fut par la suite réintégrer à la fonction publique. Doit-on s'attendre pareillement, à ce que Jean-Paul Delevoye n'ait jamais à assumer juridiquement ses "omissions" dans sa déclaration d'intérêts ? 

Pierre Allorant : La situation de Jean-Paul Delevoye est relativement grave, car il a bafoué une règle fondamentale pour un membre du gouvernement : le fait de servir exclusivement l'Etat sans exercer aucune autre activité. Ce manquement tant à l'éthique qu'à la légalité l'expose à une peine de trois ans de prison et à 45 000 euros d'amende. Le mal est fait pour l'image du gouvernement au pire moment, celui de la discussion d'une réforme délicate, alors que le Haut commissaire aux retraites prônait lui-même l'exemplarité et que Macron a bâti son succès sur les décombres des affaires Fillon, Cahuzac et Sarkozy.

Toutefois, une peine d'emprisonnement à son encontre n'est pas le plus probable, d'autant que son assurance de plaider la bonne foi trouve un début de confirmation dans les failles du contrôle exercé par le secrétariat de Matignon, apparemment au courant dès 2017 de ce cumul fautif.

Les élites françaises n'ont-elles pas un problème dans leur vivier de recrutement et dans leur fonctionnement paraissant opaque ? N-y-a-t-il des phénomènes de connivence problématiques au vu des déclarations de soutiens à Jean-Paul Delevoye ?

Pierre Allorant : Effectivement, la majorité des élites politiques, économiques, financières et administratives en France viennent du même moule, celui des grandes écoles et des classes prépas des lycées parisiens les plus prestigieux. Cette consanguinité, aggravée par le "pantouflage" dans les groupes privés des énarques, est à la base d'un milieu réduit et homogène, encore très parisien, au sein duquel alliances matrimoniales et réseaux d'influence se nouent. Les précédentes tentatives de rénovation du recrutement et de la formation des élites remontent à la Révolution française avec Normale Sup et Polytechnique, à 1848 avec le premier projet d'ENA, à 1872 avec la création de Sciences Po pour rattraper le retard universitaire sur la Prusse, à 1945 avec l'ENA de Michel Debré, reprise du projet Jean Zay de 1936. Le directeur actuel de l'ENA est bien conscient du défi et entend multiplier les classes prépas internes aux universités de province pour les étudiants boursiers issus des quartiers et de la ruralité. Le rapport Thiriez semble aller dans ce sens : décloisonner les grands corps, démocratiser l'accès, se rapprocher des territoires. Le mouvement des gilets jaunes a avivé la prise de conscience du fossé entre les Français qui ne vivent pas dans une métropole et leurs dirigeants. 

Les soutiens exprimés après la démission de Delevoye me semblent relever d'un autre lien : non pas une connivence politique, mais l'estime des acteurs syndicaux, les partenaires sociaux respectent son expertise du dialogue social et de la question des retraites.

Yves Michaud : Le problème est double.

D’un côté, il y a l’ambiguïté des aller-retour entre public et privé, entre domaine politique et domaine administratif. C’est la plaie résultant de la toute puissance de l’ENA (et du détournement d’une institution qui était censée former uniquement des grands commis de l’Etat). Les facilités qu’offrent les règles de détachement, de mise en congé et de réintégration de la haute fonction publique sont la source de ces confusions de genres et d’intérêts, de ces effets de réseaux et d’omertà entre individus qui, quelle que soit leur appartenance politique, partagent les mêmes intérêts, les mêmes protections et les mêmes visions des choses. C’est la source non seulement de beaucoup de dérives politiques mais plus encore peut-être de l’effroyable incompétence de beaucoup de nos décideurs économiques du prétendu secteur « privé ». Quant vous avez été inspecteur des finances, directeur de cabinet d’un ministère important, vous avez toute chance de vous retrouver à diriger une grand entreprise – et vous aurez beau rien n’y connaître, ça n’aura aucune importance. Je me souviens de la grandiose auto-satisfaction de Spinetta, directeur d’Air France, se reprochant juste une chose lors de son départ à la retraite : n’avoir pas vu arriver les compagnies low cost… (sic!). Et je pourrais multiplier les illustrations.

Secon problème grave : les cumuls de mandats et responsabilités politiques. Le regretté Roger Tropéano, socialiste de la vieille école, me disait un jour en privé que le problème n’est pas celui du cumul des mandats mais celui du cumuls des retraites. En fait les politiciens comme Delevoye cumulent mandats et fonctions pour cumuler les retraites, en profitant du fait que les régimes spéciaux ne sont pas uniquement à la RATP et à la SNCF. Jusqu’à il y a peu 16 ans au Sénat vous donnaient une retraite à taux plein. Hollande n’était pas président de la République tout court mais « magistrat à la cour des comptes détaché pour faire fonction de Président de la République ». Ce qui lui permettait de continuer à cotiser pour sa retraite de la Cour des comptes. Soyez maire, député ou sénateur (député-maire comme on disait) et membre d’un corps d’État et vous aurez trois retraites. 

Avec ces deux mécanismes, vous avez l’explication de la médiocrité et de la « corruption honnête » de nos élites. Ils ne sont pas corrompus : ils cumulent à tour de bras. J’en connais qui cumulent une retraite de grand corps (où ils ne sont pas allés), une de député, une de maire, de petites missions par çi par là et un traitement d’organisme public...

Une des différences qui semble flagrante entre les élites et le peuple, en France, renvoie à la sécurité et aux perspectives d'avenir ; d'un côté, il y a un emploi quasiment garanti à vie ; de l'autre, une incertitude concernant son futur personnel. Dans quelle mesure la position des élites administratives et politiques les empêche-t-elle de saisir la peur qui frappe aussi bien les classes populaires que les français en général -  on pense par exemple aux cadres qui perdent leurs emplois tardivement - soumis aux aléas du secteur privé ? 

Pierre Allorant : Aujourd'hui, la gravité de la crise de confiance de la société française montre à l'inverse un rapprochement entre les préoccupations du public, souvent précarisé, et du privé. L'emploi à vie et la retraite précoce à un niveau optimal fondé sur le niveau de fin de carrière s'éloignent, semblent appartenir au passé. Les emplois contractuels se multiplient, et divisent les personnels selon le degré de protection de leur statut. Mais il est vrai qu'il est moins aventureux pour un haut fonctionnaire ou une universitaire de se lancer dans une carrière élective, qui elle-même produit de la sécurité comme en témoigne le système de retraite généreux des sénateurs.

Yves Michaud : Parmi les multiples fractures qui lézardent la société française, il y a certainement celle entre français protégés et français exposés, mais il faut aussi tenir compte des niveaux de revenus. Un petit fonctionnaire (catégorie C ou B) est très protégé et souvent il a choisi la fonction publique pour cette sécurité et en sachant que s’il gagne mal sa vie il aura une retraite égale à son dernier traitement. Entre parenthèses, c’est aussi ce qui explique l’inquiétude que suscite une réforme des retraites et des régimes spéciaux. L’acteur social n’est pas aussi bête que croient les énarques : il peut choisir en connaissance de mal gagner sa vie pour avoir la sécurité et une retraite correcte…

Nos élites protégées sont doublement et même triplement protégées : pas de risque de perte d’emploi, haut niveau de rémunération (il faudrait aussi regarder du côté des « primes »!) et garantie contre l’incompétence. Durant ma vie administrative, j’en ai vu des « héros » , ceux à propos desquels les journaux publient lors de leur nomination des « vies de saints » (L’Express et le Monde sont les rois du genre!), qui passent trois ans dans un poste, y mettent un désordre pas possible ou ne foutent strictement rien, puis vont ailleurs en laissant les décombres au suivant. La maxime ici est « promu donc viré ». Comment voulez-vous que ces gens-là comprennent quoi que ce soit au peuple ? Ils s’en foutent royalement. De ce point de vue, Delevoye était génial : il n’avait que les mots « écoute » et « compassion » à la bouche. Tartuffe a ceci de fascinant qu’il est persuadé d’être honnête, ce qui lui permet d’embobiner les autres. Quand j’entends tout le monde, de Philippe à Martinez, de Berger à Macron, célébrer les vertus de Delevoye, je me pince et crois entendre Orgon : « le pauvre homme…., le pauvre homme ». Heureusement, on ne verra jamais sa déclaration de patrimoine, qui ne devait pas être triste. Tartuffe and C°.

Comment rénover le fonctionnement des élites françaises afin de prévenir les scandales et de les rapprocher du peuple ? Y-a-t-il des règles juridiques qui pourraient éviter à l'avenir les parcours à la Delevoye ? 

Pierre Allorant : On peut en revenir à l'esprit de la Révolution française, imprégné de Jean-Jacques Rousseau. L'idée de mandats électifs brefs, relégitimés par le peuple en comparant compte rendu de mandat et programme. Mieux associer les corps intermédiaires à l'aide à la décision, contrairement aux premières années de l'actuel quinquennat. Et aussi exclure les brebis galeuses en interdisant à vie de candidature publique les élus ou ministres condamnés pour malversation, favoritisme, abus de bien social...L'arsenal répressif existe, pas besoin d'ajouter des normes, mais le délai entre les faits répréhensibles et le jugement est trop long pour pousser à l'exemplarité comme en témoigne l'absence de Jacques Chirac à son procès, les interminables procédures à l'encontre de Nicolas Sarkozy ou la carrière invraisemblable des époux Balkany. Les partis auraient dû faire le ménage eux-mêmes, ne pas réinvestir les élus corrompus, assez rares sur le nombre. C'est un vieux débat sous la République, du scandale de Panama à l'affaire Elf, atmosphère qui nourrit l'antiparlementarisme et souvent l'antisémitisme. Mais gardons bien à l'esprit que seules les démocraties révèlent les scandales ou conflits d'intérêt, les dictatures les étouffent. La rue algérienne ou russe aimerait bien obtenir de telles révélations puis démissions. Mais les démocraties ne sont jamais à l'abri de la confusion des intérêts. Un duel présidentiel Trump/Bloomberg en novembre 2020 en serait la triste illustration. 

Yves Michaud : Je ne crois pas aux règles juridiques et encore moins aux déontologues qui coupent les cheveux en quatre pour laisser finalement tout faire (casuistique jésuite pas morte!).

Il faut 1) supprimer purement et simplement l’ENA, 2) interdire totalement les cumuls de mandats politiques, 3) supprimer la Cour de justice de la République cette bonne blague, 4) appliquer les règles administratives sur les cumuls, 5) alourdir les sanctions pénales. Il ne s’agit pas d’envoyer les gens en prison, mais tout simplement de prononcer des peines de privation des droits civiques dissuasives. 

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