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La croissance chinoise pourrait s’infléchir en dessous de 7,5% pour aller approcher le seuil de 7,0%.
La croissance chinoise pourrait s’infléchir en dessous de 7,5% pour aller approcher le seuil de 7,0%.
©Reuters

Fin d'un miracle

Ce qui se passera si la croissance chinoise atterrit brutalement

La Chine a vu sa croissance économique ralentir au deuxième trimestre, à 7,5%. Les économistes doutent de plus en plus de sa capacité à atteindre son objectif officiel d’une hausse de 7,5% du PIB en 2013. Une croissance de 7% du PIB cette année serait le niveau le plus faible depuis 1990.

Antoine Brunet

Antoine Brunet

Antoine Brunet est économiste et président d’AB Marchés.

Il est l'auteur de La visée hégémonique de la Chine (avec Jean-Paul Guichard, L’Harmattan, 2011).

 

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Atlantico : Les économistes sont de plus en plus unanimes à prédire une crise brutale de l’économie chinoise, un scénario où la croissance ralentirait à un point qui provoquerait un pic de chômage considérable. Qu’est-ce qui pourrait déclencher un tel scénario ? Est-il crédible ? Quels sont les points faibles de l’économie chinoise ?

Antoine Brunet : Les économistes ne sont jamais unanimes. S’il y a un nouveau point de vue qui tend à devenir majoritaire parmi eux, c’est non pas l’idée d’un effondrement de la croissance du PIB de la Chine mais seulement l’idée que cette croissance pourrait s’infléchir en dessous de 7,5% pour aller approcher le seuil de 7,0%.

Si quelques-uns d’entre eux retiennent le scénario extrême que vous évoquez, ils restent encore très minoritaires. Mais laissons là les économistes.

Ce qui est révélateur, c’est que le gouvernement chinois, en annonçant le 25 juillet un plan de soutien pour la Chine, a indirectement reconnu que l’économie chinoise était actuellement sujette à un ralentissement significatif.

Pour comprendre ce qui se passe, il faut partir d’une caractéristique centrale et majeure de l’économie chinoise : la consommation privée n’y représente que 35% du PIB alors que dans les autres pays industrialisés, elle y représente entre 65 et 75% du PIB.

Ce chiffre est la trace de l’extraordinaire exploitation que le Parti Communiste dicte à la grande majorité de la population chinoise. Après inflation, le niveau des salaires ordinaires demeure extrêmement faible. La population reste tétanisée par l’absence de toute couverture sociale (pas d’indemnisation chômage ; pas de couverture santé ; pas de système de retraite ; enseignement public coûteux….) et par les énormes risques sanitaires qui pèsent sur elle (pollution de l’air, pollution de l’eau, qualité peu fiable de la nourriture disponible….). De ce fait, en dépit de salaires bas, le taux d’épargne reste très élevé. Tant qu’une configuration aussi particulière se maintient, il est impossible que la consommation puisse jouer le même rôle moteur que dans les autres pays industrialisés.

Pour compenser partiellement cette formidable faiblesse de la consommation privée, la construction de logements et l’investissement public ont longtemps joué un rôle non négligeable. Mais, comme on le sait, ce sont essentiellement les exportations manufacturières et les investissements industriels qui sont le vrai moteur de la croissance de l’économie chinoise.

De nombreux analystes occidentaux se sont convaincu qu’après son 19ème Congrès, le Parti Communiste Chinois allait changer totalement son modèle de croissance. Ils peuvent attendre encore longtemps….Ce modèle de croissance mercantiliste (limitation de la demande intérieure + dynamisation des exportations) constitue l’élément essentiel de la stratégie de marche à l’hégémonie mondiale que le Parti Communiste maintient depuis 20 ans. Ce modèle lui a réussi et il n’entend absolument pas en changer.

A ce jour en tout cas, on n’a vu se dessiner ni plan de relance des bas salaires, ni plan de réduction générale de la durée du travail, ni réforme visant à instituer une vraie couverture sociale, toutes choses susceptibles de dynamiser la consommation et la demande intérieure…

En réalité, le gouvernement a récemment concentré son action économique à combattre davantage une bulle immobilière, qui s’avère très tenace, en exerçant une coercition d’abord sur les promoteurs puis sur les banques et les non-banques puis enfin sur les collectivités locales. Une telle action était certes totalement justifiée tant la bulle immobilière était devenue socialement insupportable (hausse des loyers) et financièrement déstabilisatrice (vulnérabilité croissante des acteurs de l’immobilier). Mais elle a induit un effet collatéral très inopportun : la construction de logements et les infrastructures publiques ont subi un ralentissement soudain. De ce fait, au lieu de s’accentuer comme espéré à tort, la demande intérieure de la Chine, s’est en réalité ralentie.

Quant aux exportations de la Chine, elles s’essoufflent un peu. Non pas parce que la compétitivité aurait diminué mais bien plutôt parce que les principaux marchés extérieurs de la Chine, Etats-Unis, Zone Euro, Russie, Inde, Brésil, Turquie, se sont simultanément affaiblis. A force de subir les déficits manufacturiers colossaux que la Chine leur inflige à répétition depuis 2002, tous ces pays subissent une désindustrialisation profonde qui finit par asphyxier la croissance de leur PIB.

C’est en réalité faute de pouvoir résorber leur énorme déficit manufacturier avec la Chine que les Etats-Unis ne parviennent pas à amplifier leur reprise, que la zone euro reste en récession pour le sixième trimestre consécutif et que les quatre très grands pays émergents que sont le Brésil et la Russie, l’Inde et la Turquie, subissent depuis peu un ralentissement brutal de leur PIB.

Au total en tout cas, entre une demande intérieure qui ralentit et des exportations qui s’essoufflent, la Chine subit un ralentissement significatif de son économie. Mais cela appelle immédiatement deux remarques.

Première remarque : un ralentissement ne signifie pas un effondrement. L’économie chinoise a encore créé 7 millions d’emplois au 1er semestre 2013, autant qu’au premier semestre 2012. On demeure donc très éloigné d’un scénario d’explosion du chômage... Pour qu’on arrive à un scénario aussi extrême, il faudrait qu’un choc financier majeur vienne se superposer au ralentissement évoqué. Certes, beaucoup d’éléments informatifs font état de nombreuses difficultés dans le secteur financier. Mais pour l’instant, aucune de ces difficultés ne s’est concrétisée par la banqueroute d’un grand établissement.

Deuxième remarque : Pékin a la capacité de conserver un ralentissement sous son contrôle. Certes, si Pékin restait passif. le PIB chinois pourrait s’infléchir de 7,5% actuellement à 7,0 voire à 6,5 ou même à 6%. Mais Pékin a des cartouches en réserve et il est bien décidé à les utiliser….

Quelles peuvent être les conséquences de ce ralentissement pour la Chine ? Peut-il remettre en cause le modèle chinois ?

Le modèle chinois, c’est d’abord un Parti Communiste qui exerce un pouvoir politique absolu sur sa population depuis 64 ans et qui entend maintenir ce pouvoir absolu. Il a été assez intelligent pour comprendre que le collectivisme était une impasse totale sur le plan économique. C’est pourquoi en 1978 il a fait basculer la Chine du collectivisme au capitalisme. En 1989, quand la population a manifesté dans la rue pour passer du totalitarisme à la démocratie, il a répondu par une répression féroce et il a ainsi maintenu intact le régime politique totalitaire instauré par Mao en 1949.

Au total, depuis 1978, on a donc en Chine une configuration très particulière « Capitalisme + Totalitarisme ».

Le Parti Communiste a compris aussi que même le formidable appareil de répression policier, judiciaire et pénitentiaire instauré par Mao pourrait ne pas suffire à assurer le renouvellement de sa domination politique sur la population chinoise. Il lui fallait réussir aussi à extraire un degré d’adhésion minimum de la population chinoise. Comment ? En faisant reculer le chômage et la pauvreté. Mais comment donc y parvenir ? En se donnant les moyens de renouveler une croissance extrêmement forte de son PIB.

Dans cette optique, peu après 1989, le Parti Communiste, alors fraîchement converti au capitalisme, prit l’option forte d’un modèle de croissance assez particulier, le modèle de croissance mercantiliste, basé sur les exportations. Succès total : entre 2000 et 2011, la part de la Chine dans la production manufacturière mondiale est passée de 4,7 à 15,4% ; entre 2007 et 2012, la croissance du PIB de la Chine s’est maintenue à 9% quand la croissance se dérobait partout ailleurs sur la planète….

On comprend donc que le Parti Communiste soit actuellement très mobilisé pour ne pas laisser dégénérer un ralentissement en une récession incontrôlable qui déboucherait sur une explosion du chômage en Chine et sur la remise en cause de son régime totalitaire. On comprend aussi que le Parti Communiste ne va surtout pas sacrifier un modèle qui lui a si bien réussi jusqu’à présent et auquel il reste très attaché. Il va au contraire ajuster les paramètres de ce modèle pour donner un nouveau coup de fouet à la progression de ses exportations en dépit même de la faiblesse évoquée des marchés extérieurs.

Déjà au printemps 2012, pour éviter déjà un ralentissement trop prononcé, Pékin avait recouru avec succès à un dispositif fiscal pour accroître encore la part du marché mondial qui revient aux exportations chinoises. Les entreprises se virent alors autorisées à déduire de l’impôt sur les sociétés, 10% de leurs recettes d’exportations. Cela constituait une subvention déguisée à l’exportation. Cette infraction aux règles de l’Organisation Mondiale du Commerce (O.M.C.) n’a pourtant suscité de réactions ni de l’OMC ni des autres grands pays.

Aujourd’hui, Pékin récidive. Le plan de soutien qu’il a récemment annoncé comporte à nouveau des mesures visant à favoriser davantage encore les exportations, avec en particulier de nouveaux cadeaux fiscaux réservés aux seules entreprises exportatrices. Et, une fois de plus, les réactions de protestation se font attendre….

Le cas échéant, Pékin, encouragé par une telle passivité diplomatique, serait même prêt, selon moi, à recourir à une dévaluation franche du yuan contre dollar pour accroître encore plus la part du marché mondial des produits manufacturés qui revient à la Chine. Il est de ce point de vue significatif que Pékin ait inscrit dans son plan de soutien un engagement (vis-à-vis des entreprises chinoises) à ne plus laisser du tout s’apprécier le yuan contre dollar dans les 12 mois à venir.

Au total, Pékin, pour contrôler le ralentissement amorcé et maintenir une croissance forte, renforce encore son modèle de croissance mercantiliste et anti-coopératif, celui qui est à la base de la crise prolongée que subissent les autres pays de la planète.

C’est seulement si les autres pays se rebiffaient face à Pékin et s’organisaient collectivement pour défendre leurs intérêts que ses difficultés économiques actuelles pourraient obliger Pékin à abandonner son modèle de croissance anti-coopératif et à affaiblir son odieux régime politique totalitaire.

L’économiste hongkongais Larry Lang a déclaré que la crise bancaire avait déjà commencé en Chine. Quelles en sont les raisons ? Quelles en seront les conséquences ?

Dans un régime de grande opacité comme la Chine, ceux qui bénéficient d’un poste d’observation privilégié disposent aussi d’informations privilégiées. Pour ma part, je n’en dispose pas et je suis donc condamné à regarder si les différents buzz émis ici ou là finissent par se vérifier ou non.

Ce qui est assuré, c’est que tous les ingrédients qui concourent à faire éclater une crise bancaire sont actuellement réunis en Chine.

Une énorme accumulation de capital privé s’est réalisée en Chine au cours des 20 dernières années. Du fait du contrôle des changes, ce capital ne sort que difficilement de la Chine. Il cherche donc à fructifier surtout à l’intérieur des frontières de la Chine. Or la bourse chinoise, pas assez surveillée, n’inspire pas confiance aux chinois et les dépôts bancaires y sont très mal rémunérés. Résultat ? les capitaux privés chinois tendent à se concentrer sur le marché immobilier pour venir y former une bulle immobilière gigantesque.

Depuis plusieurs années, Pékin a pris toutes sortes de mesures significatives pour combattre cette bulle immobilière qu’il redoute à juste titre. Mais l’ampleur du phénomène à combattre est telle que tous ses efforts ont seulement permis de limiter le gonflement de la bulle. Et la bulle continue à gonfler. Pékin a commencé alors à attaquer en amont les banques et les para-banques qui, par un financement trop facilement accordé aux emprunteurs, amplifient le problème à résoudre. Mais celles-ci, emportées par leur dynamique, n’ont pas porté attention aux messages émis par Pékin et ont continué à accorder des montants importants de financement.

Début juin, la banque centrale, la PBoC (People’s Bank of China), s’est alors estimée obligée de recourir à une mesure exceptionnelle : elle a organisé pendant quelques jours une limitation étroite de la liquidité qu’elle accorde aux banques. Un grand frisson a alors parcouru le dos des dirigeants bancaires. La banque centrale, en venant rappeler aux banques qu’elles restaient ses vassales, a brusquement rétabli les anciennes règles du jeu. Ce qui, par un effet collatéral, a nécessairement pincé les doigts de celles qui s’étaient hasardé à penser que tout était permis….

On le voit, le risque de crise bancaire est désormais présent. Reste à savoir dans quelle ampleur, dans quel timing il se concrétisera. Reste à savoir aussi les mesures que prendront les autorités chinoises pour en conserver le contrôle… Evidemment, crise patente ou crise ouverte, les perturbations intervenues dans le secteur bancaire et parabancaire ne manqueront pas d’affaiblir un peu plus l’évolution de la demande intérieure.

Quels risques réels l’économie chinoise fait-elle courir à l’économie asiatique et à l’économie mondiale ?

En maintenant et même en renforçant encore son modèle de croissance mercantiliste, Pékin porte un tort immense à la communauté internationale. Quand Pékin se donne les moyens de renforcer ses exportations manufacturières, il affaiblit encore la production manufacturière des autres pays. Pékin en quelque sorte exporte ses difficultés aux autres pays alors même que, pour la plupart, ceux-ci sont déjà confrontés à des troubles très sévères.

Cela fait penser au comportement des Etats-Unis dans les années 30 : par leurs excédents commerciaux massifs et répétés depuis 1910, ils avaient affaibli l’économie de la plupart des autres pays et quand leur propre économie tangua du fait de la crise boursière et financière de 1929, ils exportèrent leurs difficultés : ils décidèrent en 1933 de procéder à une dévaluation massive du dollar contre toutes monnaies pour renforcer encore des exportations pourtant déjà très dynamiques et un excédent commercial pourtant déjà très substantiel. La suite, on la connaît, l’économie américaine se redressa dès 1935 mais en contrepartie, on assista à une déstabilisation économique, sociale et politique des pays européens, ce qui déboucha sur la deuxième guerre mondiale.

A moyen terme, est-ce que la baisse de la croissance chinoise pourrait se traduire par un rééquilibrage des balances commerciales des économies occidentales et celle de la Chine ?

L’expérience nous montre que non.

A l’été 2013 comme au printemps 2012, confronté à un ralentissement de son PIB issu en partie d’un ralentissement de la demande intérieure et en partie d’un essoufflement des marchés extérieurs, Pékin a réagi en cherchant, par des subventions supplémentaires à l’exportation (équivalentes à une dévaluation du yuan), à accroître sa part de marché sur ces marchés extérieurs pourtant essoufflés.

L’affaiblissement de la croissance en Chine aboutit donc en réalité à un accroissement du déséquilibre commercial entre la Chine et les pays occidentaux.

La Chine, devenue superpuissance à parité globale avec les Etats-Unis, n’entend pas du tout se laisser arrêter par des considérations de coopération économique internationale. Elle entend au contraire utiliser son nouveau statut pour exporter ses difficultés en toute impunité.

Pour obtenir le rééquilibrage qui est devenu indispensable et urgent, il faudrait que les pays occidentaux sortent de leur passivité, prennent la contre-offensive et réagissent par des mesures douanières, coordonnées et significatives, aux subventions que la Chine accorde à ses exportateurs en infraction totale aux règles de l’OMC.

Propos recueillis par Nicolas Hanin

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