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Ce que le grand retour des classes moyennes américaines peut nous apprendre
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American way of life

Ce que le grand retour des classes moyennes américaines peut nous apprendre

Avec une croissance par habitants revenue à environ 6% aux Etats-Unis et marque le retour de la classe moyenne américaine à son niveau d'avant crise. Il est urgent que l'Europe en tire les leçons qui s'imposent.

Rémi Bourgeot

Rémi Bourgeot

Rémi Bourgeot est économiste, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste des marchés de capitaux. Il a poursuivi une double carrière de stratégiste de marché dans le secteur financier et d’expert économique sur la zone euro et les marchés émergents pour divers think tanks.

Sur la zone euro, ses études traitent des divergences économiques, de la BCE, du jeu politique européen, de l’Allemagne et des questions industrielles.

Parallèlement à ses travaux, il enseigne l’économie de l’Union européenne dans le cadre de l’IRIS-Sup. Il est diplômé de l’Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace (SupAéro) et de l’Ecole d’économie de Toulouse.

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Atlantico : Alors que le thème de la "disparition" de la classe moyenne a émergé au sein des grands pays industrialisés au cours de ces dernières années, un dernier sondage Gallup démontre que cette perception serait révolue. En effet, alors que seuls 50% des américains se sentaient appartenir à la classe moyenne en 2012, il sont aujourd’hui 62%. A l'inverse 48% d'entre eux se sentaient appartenir aux classes ouvrières en 2015, ils ne sont plus que 36% aujourd’hui, un record de 15 ans. Comment en est on arrivé à un tel retournement de situation ? 

Rémi Bourgeot : La perception d’appartenance à la classe moyenne, mesure subjective par nature, est ainsi revenue à son niveau d’avant crise. La hausse récente en particulier depuis 2015 est un peu surprenante, et comme pour tout sondage, la dynamique de date en date n’est pas forcément très éclairante. Néanmoins il semble donner une information sensée sur un horizon de temps plus long. On parle beaucoup et à juste titre depuis la campagne de 2016 de la relégation des classes populaires américaines. Par ailleurs, depuis l’élection elle-même s’est construit ce front anti-Trump et anti-Brexit, légitime dans la dénonciation de la xénophobie mais paradoxal dans sa prétention économique puisque ses acteurs tendent à expliquer que le monde anglo-américain est au bord du chaos alors qu’Angela Merkel dirigerait l’Europe vers la félicité. 

Rappelons que les Etats-Unis ont enregistré une croissance de 3% au dernier trimestre en rythme annuel. En termes de croissance par habitant, le pays a largement dépassé son pic de 2007, d’environ 6%, alors que la France a à peine dépassé son niveau d’avant crise et que l’Italie se trouve encore bien en-deça. Par ailleurs, bien qu’il soit certes exagéré de parler de plein emploi puisque le niveau de participation à l’emploi a baissé pendant la crise, la situation sur le front de l’emploi aux Etats-Unis a connu une amélioration continue depuis le creux de la crise. 

La réponse américaine à la crise a été imparfaite mais en aucun cas aussi défaillante qu’en Europe. Le gouvernement américain a assez vite pris la mesure de la crise, assaini le système bancaire (de façon certes controversée mais finalement même rentable pour le trésor). Par ailleurs, la Réserve fédérale a fait preuve d’un activisme poussé, au risque de relancer des bulles de crédit, mais a tout de même permis de relancer les canaux financiers et l’activité réelle.

Aux Etats-Unis la crise a laissé des traces bien évidemment, mais la reprise, réelle, a permis grosso modo de revenir à une situation à peu près comparable à celle d’avant-crise à divers égards. Evidemment, cette situation était déjà problématique, mais on ne peut comparer ces problèmes aussi importants soient-ils à la tragédie que vit une partie de l’Europe avec une génération sacrifiée sur l’autel de totems politico-économiques caducs.

Quelles sont les leçons à tirer, pour l'Europe en général et la France en particulier, de cet "espoir "américain ? 

On voit, aux Etats-Unis une situation d’inégalités préoccupantes, avec une importante stratification sociale et éducative qui structure les écarts de revenus. La situation française est plus inquiétante encore puisque la stratification suit une logique d’appartenance administrative, avec en particulier une destruction de l’élite scientifique du pays, poussée vers l’exil ; phénomène inexistant aux Etats-Unis. Une combinaison simultanée de relégation des classes populaires et de l’élite intellectuelle est difficilement durable, même si on la compare à des sociétés plus inégalitaires comme les Etats-Unis ou l’Allemagne. De ce fait, la France et l’Europe du Sud se sont engagées sur la voie d’une relégation technologique qui risque d’être de long terme. Sous couvert de réorientation vers un modèle exportateur, ces pays dont la France se sont engagés dans une divergence d’ampleur inédite vis-à-vis de leur prétendu modèle allemand, en réalité tout à fait pragmatique en matière d’innovation industrielle. 

L’exemple américain est tout relatif puisqu’il s’agit d’un système qui, bien qu’étant parvenu à s’extraire de la crise, n’a pas encore véritablement résolu ses problèmes antérieurs. L’Europe du sud et la France se sont engagées dans une sorte de voie de rupture économique et sociale pour le pire. La BCE a fini, sous Mario Draghi, par se réveiller des sinistres erreurs d’un Jean-Claude tétanisé par les critiques allemandes. Mais il aura fallu attendre 2015 pour que la zone euro élabore le pan monétaire de sa réponse à la crise, aussi problématique soit-il.

Quels sont les limites d'une telle approche ? Quels sont les prochains défis à relever ? 

La limite de l’approche américaine réside dans le fait que les failles d’avant crise n’ont pas été comblées. Le pays a ainsi tendance à aller de bulle de crédit en bulle de crédit. L’immobilier a été relancé à coûts d’injections monétaires massives. L’épargne chute continuellement, et des poches d’insolvabilité apparaissent à intervalles réguliers. Comme par exemple dans le cas des « student loans », lié à l’explosion du coût des études ; un facteur important d’inégalité éducative. La force du modèle américain, malgré ses failles béantes, c’est peut-être simplement son caractère non-suicidaire, illustré par la relative rapidité de la réponse monétaro-politique à la crise. Par ailleurs, le défi de la création d’emplois de qualité reste entier aujourd’hui. Notons que les Etats-Unis sont pleinement engagés dans la révolution industrielle en cours, et que la question de la relocalisation bénéficie d’un consensus croissant dans les cercles dirigeants américains, au-delà des positionnements divers face à la présidence controversée de Donald Trump.

 

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