Ce que “l’amitié” entre Donald Trump et Bernard Arnault révèle de la manière dont l’Europe a échappé au pire de la guerre commerciale. Sans que rien ne soit gagné... | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Economie
Donald Trump
Donald Trump
©

Une bromance

Ce que “l’amitié” entre Donald Trump et Bernard Arnault révèle de la manière dont l’Europe a échappé au pire de la guerre commerciale. Sans que rien ne soit gagné...

L’Europe a réussi à échapper au pire de la guerre commerciale entre les USA et la Chine. Voici l'une des raisons qui l'a maintenu en dehors de ce conflit.

Philippe Waechter

Philippe Waechter

Philippe Waechter est directeur des études économiques chez Natixis Asset Management.

Ses thèmes de prédilection sont l'analyse du cycle économique, le comportement des banques centrales, l'emploi, et le marché des changes et des flux internationaux de capitaux.

Il est l'auteur de "Subprime, la faillite mondiale ? Cette crise financière qui va changer votre vie(Editions Alphée, 2008).

Voir la bio »

Atlantico : Faut-il voir dans la proximité entre Bernard Arnault et Donald Trump, une entorse au shift commercial vers l'Asie voulu par les Etats-Unis depuis Obama ?

Philippe Waechter : Trump est favorable à toute évolution qui sera perçue comme positive pour les Etats-Unis. Lorsqu’une entreprise étrangère installe une unité de production dans un état américain, il n’y a aucune raison de la pénaliser. Il faut l’encourager et limiter son risque au moins à court terme. Les entreprises européennes bénéficient de ce traitement. L’usine ouverte par LVMH au Texas est un exemple.

Par ailleurs, la question n’est pas la même lorsqu’il s’agit de l’Asie ou de l’Europe. Depuis les années 60, l’Asie est un rival des américains sur le plan technologique alors qu'il y a plutôt la perception d'une complémentarité avec l'Europe. L'Asie est un concurrent, l'Europe un allié qui peut néanmoins être concurrent mais l'esprit n'est pas le même. L'Europe est au cœur de l'histoire des USA, pas l'Asie.
Sur la situation vis-à-vis de l'Asie, c'est le Japon puis la Corée du Sud et quelques autres qui ont bousculés les Etats-Unis. Aucun de ces pays ne disposait cependant d’une taille et d’un poids politique suffisant pour bousculer les USA dans la durée. Ces phénomènes sont facilement identifiables dans le passé. La rupture de croissance au début des années 90 au Japon et la crise asiatique de 1997/1998 n’ont pas eu une incidence durable sur l’économie des pays occidentaux. L’échelle de ces questions, concernant la Chine, n’est pas comparable. Depuis l’adhésion de la Chine à l’organisation mondiale du commerce (OMC) en décembre 2001 les Etats-Unis s’en méfient. Aux attaques sur la parité du yuan a suivi une période d’accalmie, celle de l'accélération de la globalisation, durant laquelle les comportements économiques ont été plus complémentaires puisqu'il y avait de la place pour tous. Cette vision a changé avec la croissance plus lente aux USA et le sentiment que les Chinois avaient pris une part des revenus qui, par le passé, étaient dévolus aux travailleurs américains. La concurrence chinoise n'a pas été neutre sur l'économie globale et américaine en particulier. La réponse excessive de Trump reflète ce sentiment. Jamais une telle situation n'a pu être observée dans les relations entre les US et l'Europe. Jamais les travailleurs américains n'ont eu la perception que la dégradation de leurs revenus venait de l'Europe. C'est une sacrée différence qui explique les choix de Trump. Cela ne l'empêche pas néanmoins de se méfier des européens mais c'est le reflet de sa conception excessive de l'économie selon laquelle celle-ci est un jeu à somme nulle et que l'objectif est de tout faire pour favoriser les gains américains.

Malgré la bonne entente de ses grands hommes d'affaires avec le président américain, l'Europe représente-t-elle toujours un intérêt économique majeur pour les Etats-unis ? 

Philippe Waechter : L'Europe est la deuxième puissance économique du monde. Elle n'est pas la région où la croissance est la plus rapide mais elle dispose d'une grande diversité et d'une grande densité tant dans son activité productive que dans celle de sa recherche. C'est aussi une économie dont le pouvoir d'achat est très élevé. Il serait très curieux, pour les entreprises, de ne concentrer leur activité que sur l'Asie en laissant de côté l'Europe. On voit d'ailleurs cet intérêt par les flux toujours importants d'investissements en Europe ou les montants considérables des émissions financières faites en euros. L'économie n'est pas binaire, elle est multiple. L'Asie ne dispose pas encore du degré de maturité des européens, notamment dans la dimension sociale et financière, laissant ainsi toute la place nécessaire au vieux continent. La sortie des britanniques de l'Union Européenne pourrait, cependant, rebattre en raison du risque que fait prendre le Brexit à la place de Londres qui est la plus grande du monde. Cela mis à part, les Européens disposent d'atouts.

L'Europe est-elle condamnée à accueillir à bras ouverts les routes de la soie pour tirer son épingle du jeu sur le marché économique mondial ?

Philippe Waechter : Pourquoi ce déterminisme défaitiste lorsque l'on parle de l'Europe. Selon votre question, elle passerait d'une domination américaine à une domination chinoise sans avoir le choix. Heureusement, la dynamique n'est pas aussi simple. L'Europe a un socle fort et ancien qui lui donne une grande puissance que l'on a tendance à minimiser lorsque l'on se situe en Europe.

Dans une économie qui n'est plus en phase d'accélération de la globalisation, les challenges sont cependant importants et pas simplement pour l'Europe. Jusqu'à présent, le développement global permettait de croître sans se soucier trop des questions de localisation. Cela s'est traduit par une très grande interdépendance qui peut être déstabilisante. La hausse des revenus des travailleurs chinois au détriment des travailleurs occidentaux est un facteur qui crée des interrogations et peut expliquer une partie du vote populiste en occident, notamment le vote de Trump aux Etats-Unis. Le repli rapide de l'activité manufacturière allemande depuis plusieurs mois est une autre illustration des problèmes posés par cette globalisation. Cette phase est probablement terminée. 

Dans ce monde qui se polarise davantage, chaque région ne pourra plus attendre que l'impulsion d'activité vienne du reste du monde et du commerce mondial. Il sera nécessaire de recentrer davantage son activité sur sa région afin de gagner en autonomie. La globalisation sera toujours là mais elle aura une autre forme. L'Europe dispose des moyens de basculer vers une croissance plus autonome. Cela passera par une dynamique de pouvoir plus cohérente, notamment sur le plan budgétaire afin de pouvoir se comporter comme une économie bien articulée. Cela passe aussi par une meilleure dynamique de son marché intérieur en abaissant les barrières qui existent encore entre chaque pays sur le plan juridique. Le marché unique est encore à construire.
Cela lui donnera alors davantage de puissance. C'est une action en devenir mais à laquelle on croit car plus personne n'imagine que l'Europe ira mieux uniquement si le monde va mieux. C'est un vrai changement qu'il faut désormais mettre en œuvre. 

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !