C'est l'été : quelles zones de leur corps les femmes peuvent se permettre de ne pas épiler | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Style de vie
C'est l'été : quelles zones de leur corps les femmes peuvent se permettre de ne pas épiler
©

Bonnes feuilles

C'est l'été : quelles zones de leur corps les femmes peuvent se permettre de ne pas épiler

S’attacher à une entreprise d’histoire du corps qui a déjà produit de beaux fruits, substituer à une histoire si longtemps glabre, une histoire sans voile, c’est constater que le poil s’immisce dans les discours politiques, sociaux, intervient dans des pratiques d’exclusion, prend place dans des rituels religieux, joue le premier rôle dans des appréciations des corps, et du désir qu’on éprouve pour eux. C’est constater à quel point, dans la culture grecque, sont incarnées les idéologies. Extrait de "Les sens du poil (grec)", de Pierre Brulé, publié chez Les Belles Lettres Editions (1/2).

Pierre  Brulé

Pierre Brulé

Pierre Brulé a enseigné l’histoire grecque à l’université de Rennes 2. Il est l’auteur de Périclès : L’apogée d’Athènes (1991), La Grèce d’à côté. Réel et imaginaire en miroir en Grèce antique (2007) et Les femmes grecques à l’époque classique (2006). Il a également dirigé le volume La norme religieuse en Grèce (2011). Aux Belles Lettres en 2012, il a publié Comment percevoir le sanctuaire grec ? Une analyse sensorielle du paysage sacré.

Voir la bio »

Une épigramme ne fait pas toute la lumière ; d’ailleurs, celle de Rufin n’était peut-être pas exemplaire, non en raison du choix des qualités mises en valeur, mais en raison de la richesse – pourtant relative – des appréciations corporelles précises : ses collègues sont plus discrets sur ce chapitre. Idéalement, l’enquête devrait maintenant s’élargir à des dizaines d’autres descriptions, ce qu’interdisent les limites matérielles de ce livre. Corrélativement, elle m’oblige à rompre mon rythme « tranquillou ». Alors, plutôt que de continuer à papillonner d’un poète à l’autre, je choisis de passer de l’impressionnisme à une analyse sérielle d’un corpus adéquat, de mener une enquête systématique (quitte à me donner plus de travail). J’ai élu l’endroit où je risquais d’en trouver le plus : les 310 poésies des Épigrammes amoureuses de l’Anthologie palatine. Et, ceci fait, de tout dire en un tableau.

Les valeurs du tableau ci-dessous résultent du relevé systématique du contenu des 229 occurrences 51 du corps féminin dans ce livre. Les trois colonnes de gauche donnent les valeurs et les pourcentages des grandes parties du corps et de leurs grandes caractéristiques. Les quatre colonnes de droite en détaillent les parties constitutives. En prenant l’exemple de la pilosité, le tableau se lit ainsi : au long des 310 épigrammes de ce livre, il est fait directement référence 182 fois au corps féminin (soit 58 %). Sur ces 182 références, on en dénombre 53 qui évoquent la pilosité, soit 29 % et, parmi elles, 42 concernent la chevelure soit 22 % des 182 références et 79 % des allusions à la pilosité.

Dois-je dire que ces valeurs ne sont là que pour mettre des tendances en lumière ? Bien sûr, on peut critiquer le principe même consistant à transformer des poèmes en nombres, et puis, dans la mesure où ces textes donnent plus la parole à des êtres désirants (presque tous des hommes) qu’à des esthètes ou à de banals spectateurs (existent-ils ?), la nature même de cette source influence énormément les résultats. Il reste qu’en comparaison avec des goûts exprimés ailleurs et d’autres temps, depuis les esthètes jusqu’aux amoureux, certains scores sont fort « exotiques » et j’ose dire « instructifs » : ainsi ceux des mains, des pieds, des sourcils. Beaux résultats obtenus par les lèvres et puis les yeux ; la poitrine se porte moyennement, mais sans plus, quant aux fesses, ne sont-elles pas un peu discrètes ? Même tenant compte de ces autocritiques, la prééminence de la chevelure frappe – (écarts importants). À rebours, on prend ici la vraie mesure de l’enlaidissement, de la dénaturation du skhêma que cause l’obligation de tonte par le deuil. Comment Hélène aurait-elle pu attenter à son plus bel attrait (cf. p. 230) ? Tétin de satin blanc tout neuf, Tétin qui fais honte à la rose Tétin plus beau que nulle chose, Tétin dur, non pas tétin, voire, Mais petite boule d’ivoire, Au milieu de qui est assise Une fraise, ou une cerise, Que nul ne voit, ne touche aussi. (Clément Marot, Blasons…)

Mais le dénombrement des occurrences du corps féminin éclaté en ses éléments constitutifs reste une méthode fort incomplète d’appréciation des canons esthétiques : il faut lui joindre ce complément indispensable des dilections : les valeurs que les écrivains associent aux différentes parties du corps (spécialement pour ce qui concerne leurs couleurs52). Les voici, tirées de la même base documentaire. La finesse des chevilles, l’argent des pieds, le rose et la rondeur des fesses. Des seins on parle beaucoup : ils sont blancs, ceux qui sont dits marmoréens sont blancs aussi (et sans doute lumineux) et fermes, et on remet une bonne dose de lumière, alors ils sont resplendissants ; ils sont aussi en fleurs et d’Aphrodite ; comme les seins, le cou est marmoréen (mêmes équivalences). Le teint est clair et frais, la peau est « plus douce que le duvet53 », les cils, noirs. Les yeux sont langoureux, d’Héra, à l’éclat scintillant, la bouche est de Peithô, en bouton de rose pourpre. La vue plus que tout autre sens reçoit et perçoit la beauté, l’odorat est absent du tableau, il faut en revanche ajouter l’ouïe : la voix d’une de ces dames est celle de Calliope, elle est ensorceleuse.

Condensons. Trois catégories : 1 – morphologie, 2 – couleur et lumière qui n’en forment qu’une, et 3 – texture. On le vérifiera comparativement au corps masculin, la texture qui ne concerne que la peau – finesse, rondeur, douceur – est peu représentée dans la description du corps féminin. Dans la catégorie anatomique, fesses et seins formant un ensemble sont appréciés par leur fermeté et leur rondeur, s’opposant à ce qui fait la qualité des chevilles : la finesse de leurs attaches (signe de distinction). La plus grande insistance concerne les qualités visuelles d’éclat, de brillance, de lumière : à des degrés divers tout le corps est concerné : le visage (cils, yeux, bouche), le cou et puis les pieds, les fesses, la peau en général et plus que tout, les seins. Ainsi, sur le même canevas de base que celui du corps des déesses, qui date de l’aube de l’époque archaïque, se développe celui des femmes du siècle des époques classique et hellénistique et, si évolution il y a, elle concerne ce que j’appellerais faute de mieux « l’anatomie convexe » avec la mention des formes les plus féminisantes, mais cette catégorie reste seconde si ce n’est tierce. Le corps féminin est perçu sous une dominante blanche ou un ton atténué : le rose, et un rare contraste : le noir. La femme d’Ischomaque se farde de céruse et d’orcanète, du blanc et du rose foncé.

Extrait de "Les sens du poil (grec)", de Pierre Brulé, publié chez Les Belles Lettres Editions. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !