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Budgets de famille, mariages, mensurations : ce que les statistiques disent de votre milieu social
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Bonnes feuilles

Budgets de famille, mariages, mensurations : ce que les statistiques disent de votre milieu social

Aujourd'hui, les statistiques sont partout. Chacun ressent confusément que, certes, elles fournissent des données utiles sur la société, mais qu'elles servent aussi d'instruments de pouvoir. Comment respecter les informations qu'elles apportent et en même temps les envisager comme politiques ? Extrait de "Prouver et gouverner", d'Alain Desrosières, aux éditions La Découverte (2/2).

Alain Desrosières

Alain Desrosières

Alain Desrosières (1940-2013) a été administrateur de l’INSEE, membre du département recherche de cet institut et membre du Groupe de sociologie politique et morale (EHESS/CNRS).

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Le fait que, avant et après les analyses de champs sociaux menées par Bourdieu, la structure bidimensionnelle de l’espace social soit apparue dans d’autres contextes très différents, montre que son petit coup d’audace (la publication d’une apparence d’analyse des correspondances, tout en le reconnaissant) n’était pas complètement injustifié. Cela peut être vu comme une hypothèse, confirmée ensuite (ou du moins non falsifiée au sens de la méthodologie poppérienne). Parmi ces validations, on peut en mentionner trois : 1) l’analyse des budgets des ménages ; 2) celle des proximités sociales reflétées par le choix du conjoint ; 3) les mensurations du corps humain (la taille et le poids).

Ainsi l’analyse des correspondances des résultats de l’enquête « budgets de familles » de l’Insee de 1979 reproduit de façon fidèle la structure des positions relatives des catégories sociales déjà décrite (Glaude et Moutardier, 1982). L’analyse des correspondances multiples (ACM) porte sur un tableau croisant, en lignes, chaque répondant et, en colonnes, d’une part, leurs postes de dépenses traités en variables actives de l’analyse et, d’autre part, les variables sociodémographiques (catégorie socioprofessionnelle, revenu, taille de l’unité urbaine, âge de la personne de référence…), projetées en variables illustratives. Elle complète l’interprétation du deuxième axe de la carte désormais familière, axe bien corrélé avec la taille de l’unité urbaine de résidence et avec l’âge. Trois catégories d’unités urbaines (plus de 100 0000 habitants, moins de 100 000 habitants, communes rurales) sont alignées le long de cet axe, de la gauche vers la droite. Les quatre catégories d’âge, des plus jeunes aux plus âgés, sont elles aussi rangées dans cet ordre, de gauche à droite.

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Le choix du conjoint est un bon indicateur des proximités entre milieux sociaux (Girard, 1964). Cela pouvait être utilisé pour construire une carte de l’espace social, en un temps où la majorité des couples se mariait et où l’état civil enregistrait quatre informations sur les professions : celles des deux conjoints et celles de leurs deux pères. Les professions des mariés sont peu utilisables, car peu fixées ou même inexistantes à ce moment. En revanche, celles de leurs pères sont très significatives de leurs milieux sociaux. Une analyse des correspondances simples a été faite du tableau de contingence (21x21) croisant les vingt et une catégories socioprofessionnelles des pères des conjoints mariés en 1972 (Desrosières, 1978). Ce tableau est fortement diagonal : l’homogamie sociale est bien sûr importante. Mais l’analyse révèle les proximités entre catégories et permet de reconstituer l’espace social à deux dimensions déjà présenté[1].

 

La taille humaine a joué de Quetelet à Galton et Pearson, on le sait, un rôle éminent dans l’histoire de la statistique. Or une façon simple de construire l’espace social est d’utiliser les mensurations moyennes des catégories sociales (Charraud, 1981). En portant en abscisse le poids moyen et en ordonnée la taille moyenne, le nuage de points obtenu est très semblable à ceux des analyses précédentes (et cela ne nécessite aucune analyse de correspondances). La taille d’un individu adulte varie très peu au cours de sa vie, mais, au fil des générations, la taille moyenne augmente, et celle des classes privilégiées est supérieure à celle des classes populaires. En revanche, le poids dépend fortement des comportements alimentaires et des exercices physiques, socialement très marqués. Le fait qu’une opposition nette apparaisse entre, d’une part, les catégories diplômées et urbaines et, d’autre part, celles des petits patrons, montre l’intérêt sociologique de ce « deuxième axe » méconnu d’une sociologie empirique qui réduit souvent l’espace social à une échelle, elle-même synonyme du revenu.

 

[1] L’analyse des correspondances des tableaux fortement diagonaux (comme ceux de mobilité sociale) présente une particularité. Le nuage des points projetés sur le plan factoriel des deux premiers axes a la forme d’un croissant (effet Gutmann), le deuxième axe opposant les catégories médianes aux catégories extrêmes. En revanche, le plan factoriel formé par les axes 1 et 3 reproduit fidèlement l’espace social.

Extrait de "Prouver et gouverner", d'Alain Desrosières, aux éditions La Découverte, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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