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Les visiteurs du Golfe adorent faire du shopping aux Galeries Lafayettes
Les visiteurs du Golfe adorent faire du shopping aux Galeries Lafayettes
©Reuters/Charles Platiau

Une certaine idée du luxe

Braquage d’un prince saoudien : tout sur l’été bling bling des visiteurs du Golfe à Paris

De plus en plus présents à Paris, où ils se sentent moins astreints par les us et coutumes de leur pays d'origine, les riches habitants de la péninsule arabique font parfois les frais de leur train de vie... Comme ce prince saoudien qui s'est récemment fait délester de 250 000 euros en liquide par un commando de braqueurs sur le périphérique.

Salah  El khatib

Salah El khatib

Salah El khatib est chercheur en sciences sociales, et titulaire d’un master en intelligence économique.

Ses recherches portent sur la consommation des objets de luxe au Moyen-Orient, les conflits au Moyen-Orient, et les relations internationales.

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Jean-Michel Hoerner

Jean-Michel Hoerner

Jean-Michel Hoerner, professeur de géopolitique émérite et président honoraire de l'Université de Perpignan, enseignant-chercheur à l'IDRAC-IEFT, auteur avec Catherine Sicart de Tourisme, une affaire de classe (Balzac Editeur, 2015)

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Atlantico : Le convoi de voitures accompagnant un prince saoudien depuis l'Hôtel Georges V jusqu'à l'aéroport du Bourget a été braqué sur le périphérique dimanche 17 août dans la soirée. 250 000 euros en argent liquide ont ainsi pu être dérobés. Les habitants du Golfe qui viennent à Paris appartiennent-ils essentiellement à l'aristocratie, ou compte-t-on aussi beaucoup de nouveaux riches ? Quels sont les profils-types ?

Salah El khatib : Les aristocrates saoudiens étaient souvent des cibles importantes pour les arnaqueurs, mais on observe aujourd’hui qu’ils deviennent des proies qui intéressent les voleurs armés. La France n’attire pas seulement les aristocrates des pays du Golfe mais elle est aussi la destination de la classe moyenne. Ces touristes sont moins visibles, puisque leur mode de vie n’attire pas l’attention, ils cherchent à voyager le plus longtemps possible à moindre coût. En revanche, la classe supérieure dépense en moyenne 6 100 euros par jour dans les boutiques de luxe. Elle essaye d’afficher son identité sociale et sa suprématie par l’excès de consommation de luxe. Par exemple, les nouveaux riches cherchent à posséder des voitures de collection, des objets d’art et des palaces. Ils essayent d’attirer l’attention et de rendre visible leurs actes de consommation pour se différencier des classes inférieures et pour montrer au grand public leur réussite sociale.

Jean-Michel Hoerner : Comme le montre le récent épisode du braquage de 250 000 euros d'un prince saoudien sur le chemin d'un aéroport parisien, beaucoup de ressortissants du Golfe arabo-persique en voyage touristique en France sont des gens fortunés. Qu'ils proviennent d'Arabie saoudite, du Qatar ou des Emirats arabes unis (Dubaï par exemple), ils sont issus des grandes familles qui tirent profit des gisements de gaz et de pétrole. Sauf exception, il s'agit de populations musulmanes très traditionnalistes qui font du tourisme dans des pays occidentaux afin de vivre des moments agréables, notamment pour les plus jeunes, dans des villes modernes et attractives. Paris et Londres sont leurs principales destinations.

A combien estime-t-on l'affluence de cette population dans la capitale française ? Est-elle la même que dans les autres grandes capitales européennes ? Se cantonnent-ils à Paris, ou bien séjournent-ils dans d'autres régions ?

Salah El khatib : L’Angleterre attire les touristes des pays du Golfe : on compte 530 000 touristes en 2013. Elle n’est pas seulement la destination favorisée des riches mais c'est aussi celle des jeunes puisqu’ils considèrent que l’anglais est une langue de prestige. Celui qui la pratique aura une image sociale élevée, d’où l’intérêt de résider en Angleterre pour renforcer le niveau linguistique et pour renforcer son image sociale dans son entourage. En revanche, les autres langues européennes ne sont pas apprises dans les écoles de ces pays, d’où l’absence de l’intérêt pour visiter un pays dont on ne maîtrise pas la langue. La visite de ces pays reste faible par rapport à celle de l’Angleterre. Toutefois, la France demeure une destination choisie par les touristes venant d’Arabie Saoudite, des Emirats arabes unis, du Qatar et de Bahreïn. Ils s’intéressent aux villes qui ont une réputation mondiale comme Paris et Cannes. On les voit rarement visiter les milieux ruraux mais ils sont présent dans les Alpes (et toutes les autres destinations de ski) et les parcs de loisir (Disneyland).

Jean-Michel Hoerner : On estime à près de 500 000 personnes les touristes du Golfe qui viennent en France, ce qui est considérable par rapport aux touristes chinois eu égard à la population de leur pays. Elles se déplacent généralement en famille et ne se contentent pas, en France, de la capitale bien que ce soit leur préférence. Elles s'y sentent probablement plus anonymes, car elles restent très respectueuses de leurs coutumes. Ainsi, cette année, pour la première fois depuis trois ans, le ramadan ne contrarie pas leurs séjours en raison des nombreuses interdictions qu'il occasionne. Cela confirme que les touristes du Golfe demeurent attachés aux traditions, les femmes par exemple préférant sortir dans la journée, contrairement aux hommes qui sont beaucoup plus libres...

Se logent-ils uniquement dans des cinq étoiles, comme ce prince qui s'est fait braquer, ou bien les structures d'hébergement sont-elles plus diversifiées ? Et pour quelle durée ?

Salah El khatib : Les touristes de la classe moyenne de ces pays voyagent rarement seuls. Pour se loger une semaine sur Paris, une famille doit débourser un minimum de 5 000 euros si elle veut résider dans des hôtels 4 ou 5 étoiles. On les voit faire du shopping dans des endroits spécifiques comme les Galeries Lafayette, les Champs Elysées, la Vallée village, etc. Ils n'achètent pas d'objets de luxe et s’intéressent plus aux produits cosmétiques, aux vêtements, aux bijoux et aux services. En revanche, si vous observez les jeunes étudiants des pays du Golfe qui résident à Paris, vous remarquerez que leur mode de vie est supérieur par rapport à un jeune français. Par exemple, le Saoudien bénéfice d’une bourse d’Etat et d’un soutien financier gouvernemental qui dépasse les 1 500 euros mensuels. La bourse lui permet de résider dans des logements Parisien qui coûtent environ 800 euros par mois. 

Bon nombre des riches de ces pays possède des palaces privés dans la région parisienne. Leurs résidences sont sécurisées et sous vidéo-surveillance. Ils y séjournent en printemps et surtout en été. C’est une classe qui a investi dans le secteur de l’immobilier et du tourisme. Les fortunés des familles royales et les nouveaux riches possèdent des voitures de collection et certains d’entre eux circulent avec des plaques d'immatriculation de leur pays dans les rues de Paris.

Jean-Michel Hoerner : Les touristes du Golfe logent naturellement dans des hôtels haut de gamme et même dans des palaces, ce qui contribue justement à l'ouverture de beaucoup de palaces à Paris ces dernières années, y compris justement le Peninsula Paris qui appartient à des Qataris (près de 900 millions d'euros d'investissement). Les séjours se situent dans la moyenne, soit une semaine à dix jours, mais peuvent se prolonger.

Une fois en France, à quoi consacrent-ils leur temps ? Leur but est-il seulement de consommer, ou bien cherchent-ils en même temps à faire passer un message d'ordre social ?

Salah El khatib : N’oublions pas qu’en été la température dépasse les 50 degrés dans les pays de Golfs. Entre 1980 et 2000, les gens recherchaient surtout un climat favorable pour passer leurs vacances. Ils se réfugiaient dans des pays proches connus pour leur climat méditerranéen et  où l'on parle la même langue. Si on se balade dans les régions montagneuse au Liban, on remarque qu’un bon nombre de villas sont possédées par des habitants des pays du Golfe. Mais qu’est-ce qu’il les pousse aujourd’hui à quitter ces pays arabes et à voyager en Europe et spécifiquement en France ? Ce n’est pas seulement à cause de la situation politique instable dans la région, ou pour faire du shopping en Europe. Ces touristes cherchent à affirmer une identité sociale. Certains d’entre eux voyagent pour montrer à leur entourage qu'ils disposent d'une identité multinationale et moderne. Par ailleurs, les touristes arabes sont heureux en Europe de pouvoir sortir dans des endroits interdits dans leur propre pays comme les bars et les discothèques. C’est l’occasion pour certains de goûter à l'alcool et de se débarrasser de la pression d’une surveillance sociale.

Jean-Michel Hoerner : Il est évident, les femmes plus que les hommes d'ailleurs, que ces touristes profitent de l'éloignement de leurs pays d'origine pour faire des courses de produits de luxe (le quart d'entre eux en priorité), voire pour participer à divers évènements festifs qui n'existent pas chez eux. Il est vrai que les pays du Golfe n'offrent guère trop de libertés, à tel point que pendant longtemps, beaucoup de ces touristes profitaient même de la proximité de la ville égyptienne du Caire, pourtant en terre d'islam. Aujourd'hui, l'Europe occidentale, en raison également de sa relative proximité, est devenue une terre de loisir pour toutes ces populations aisées car même Le Caire ne semble plus très permissive.

Il va de soi, que comme la plupart des aristocrates ou des riches qui s'offrent un voyage loin de chez eux, dans un univers assez luxueux, ces touristes du Golfe pratiquent l'ostentation que dénonçait déjà en son temps (en 1899) le sociologue américain Thorstein Veblen dans sa Théorie de la classe des loisirs. Certes, ils ne veulent pas se mettre à la faute dans leur pratique religieuse mais ils aiment sans aucun doute s'afficher et, de retour chez eux, montrer comment ils ont été appréciés à leur juste niveau. C'est l'esprit même d'un tourisme de classe où la classe revendiquée n'est nullement fortuite.

Peut-on citer quelques exemples marquants qui illustrent leur philosophie du tourisme ?

Salah El khatib : L’exemple du prince saoudien qui a privatisé Disneyland pendant trois jours et a dépensé 15 millions d’euros est très parlant. La classe supérieure essaye d’impressionner et d'attirer l’attention sur elle afin de se différencier des classes inférieures. Les nouveaux riches consomment de façon ostentatoire pour faire valoir leur statut social élevé. 

Jean-Michel Hoerner : Le plaisir que recherchent les touristes du Golfe dans de belles capitales comme Paris a bien sûr ses limites. Leur origine bourgeoise et aristocratique les empêchent d'être provocateurs : le soir, tard, quelques hommes se permettent peut-être quelques extras mais, d'une façon générale, on ne consomme pas d'alcool et on mange hallal. S'offrir des vacances exotiques n'empêche pas le respect des us et coutumes, et c'est pourquoi leurs séjours loin de leurs pays est exclu en période de ramadan.

Quelles sont les marges de progression chez cette clientèle touristique, et quels sont les enjeux financiers pour la France ?

Salah El khatib : Ces touristes ont dépensé 45,66 milliards euros en 2013. C'est un chiffre qui attire l’attention de la France et aussi de la Russie, la Chine et du Qatar. Ces pays n’hésitent pas à investir des milliards dans le secteur touristique pour attirer les riches et les pousser à dépenser dans les magasins et les palaces appartenant à des investisseurs nationaux.

Jean-Michel Hoerner : On l'a déjà laissé entendre, le tourisme est une affaire de classe qui permet de créer des richesses et des emplois (je prépare actuellement un ouvrage avec Catherine Sicart, "Le tourisme, une affaire de classe"). En France, en 5 ans, la dépense touristique est passée de 3 à 7% du PIB, et contribue donc à la richesse nationale. Or les touristes aisés du Golfe, comme beaucoup d'autres de Chine, du Japon, des Etats-Unis, etc., participent à cette activité de plus en plus fondamentale. 500 000 personnes, sur les 84 millions de visiteurs étrangers en France, c'est peut-être insignifiant mais il s'agit toutefois de gens aisés qui dépensent beaucoup. On comprend d'ailleurs pourquoi tous nos chefs d'Etat entretiennent les meilleures relations avec les monarchies du Golfe...

Propos recueillis par Gilles Boutin

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