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Un vendeur conseille une acheteuse potentielle devant des lave-linge, dans un magasin à Paris.
Un vendeur conseille une acheteuse potentielle devant des lave-linge, dans un magasin à Paris.
©MARTIN BUREAU / AFP

Lutte contre les microbes

Avez-vous vraiment besoin de produits qui désinfectent le linge que vous lavez à moins de 60 degrés ?

Des produits désinfectants sont souvent utilisés pour laver du linge à moins de 60 degrés afin d'éliminer les bactéries. Ces produits sont-ils réellement efficaces ?

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier.

 

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Atlantico : Est-il vraiment nécessaire d’utiliser des produits désinfectants lorsqu'on lave notre linge à moins de 60 degrés ? Quels sont les avantages et les inconvénients de ces produits ?

Stéphane Gayet : Le seuil de la thermodésinfection, c’est-à-dire la désinfection par la chaleur, est en effet de 60 °C. car c’est à partir de 50 °C que les microorganismes vivants (bactéries, champignons microscopiques, protozoaires) connaissent une telle dégradation de leurs constituants que le processus de mortification commence progressivement. À 50 °C, la vie est impossible pour les microorganismes sous forme dite végétative – forme vivante habituelle, non sporulée ni enkystée -, du moins ceux qui sont en lien avec le monde vivant animal ou végétal (on a trouvé dans des biotopes inhabituels, des bactéries capables de survivre à des températures supérieures). On considère qu’à 60 °C, tous les microorganismes vivants en lien avec l’Homme ou son biotope au sens large, meurent assez rapidement. En ce qui concerne les virus, qui sont des particules biologiques sans métabolisme réel, ils sont eux aussi inactivés définitivement à 60 °C.

Ce seuil de la thermodésinfection trouve son application dans le traitement du linge et celui de la vaisselle, ainsi que dans la cuisson des aliments. Le maintien des aliments cuits dans une « liaison chaude » s’effectue à 63 °C, les trois degrés supplémentaires constituant une sécurité nécessaire.

Ce seuil de 60 °C ne s’applique qu’aux formes végétatives et pas aux spores (certaines bactéries et nombreux champignons microscopiques) qui résistent au contraire à des températures beaucoup plus élevées.

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Durant des décennies, on s’est évertué à laver le linge de maison comme le linge hôtelier ou industriel, à 60 °C ou plus, afin d’assurer entre autres sa désinfection par la chaleur. Cette température présente également l’avantage de mieux laver le linge qu’une température de 40 ° ou 30 °C, comme l’a étudié et l’a exprimé Sinner avec son classique « cercle de Sinner ».

Source : société VHP à Six-Fours-les-Plages (entreprise de nettoyage et de propreté).

Sinner a en effet montré que la propreté du linge résultait de quatre facteurs : la température de lavage, l’action mécanique (brassage des pièces de linge) et l’éventuelle action chimique d’un produit lessiviel ainsi que son temps de contact (le facteur temps de contact s’applique également à la température).

Aujourd’hui, il existe une forte tendance écologique à laver à « basse température », c’est-à-dire à 30 °C ou 40 °C. Cette tendance concerne le lavage du linge comme celui de la vaisselle. Le cercle de Sinner nous apprend que, si l’on veut obtenir une propreté satisfaisante, il faut compenser cette basse température par un produit chimique : c’est l’action chimique.

Sinner ne s’est pas particulièrement intéressé à la désinfection du linge, mais à sa propreté. Pourtant, les deux se rejoignent, puisque, les basses températures ne permettant pas une thermodésinfection, il faut, si l’on veut obtenir néanmoins une désinfection, ajouter un produit chimique à action désinfectante : un produit dit désinfectant.

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Mais la désinfection est-elle un objectif rationnel lors du lavage du linge domestique ?

À la température de 40 °C, beaucoup de bactéries sont fragilisées (ce qui se passe lors de la fièvre en cas d’infection bactérienne sévère). C’est surtout la dispersion des microorganismes dans l’eau chaude en mouvement qui assure une réduction de la quantité microbienne ; les éléments microbiens sont ensuite éliminés dans l’eau de rinçage ; ce phénomène est loin d’être négligeable.

Pour répondre aux questions posées, il n’est pas nécessaire d’utiliser systématiquement un produit désinfectant lorsqu’on lave le linge à 40 °C et loin de là.

Les produits désinfectants sont des produits polluants pour l’environnement et irritants pour la peau et les muqueuses. Certains ont une action cancérogène lente de surcroît, comme de nombreux produits chimiques toxiques. Leur action désinfectante varie largement d’un produit à l’autre ; beaucoup de lessives à action désinfectante sont composites, leur action désinfectante résultant de la sommation et parfois la synergie de plusieurs molécules biocides (un biocide est une substance qui a des propriétés antimicrobiennes).

En somme, ce que l’on gagne d’un côté avec l’abaissement de la température (coût énergétique moindre), on le perd de l’autre côté avec un lavage moins efficace et la nécessité – si l’on tient à désinfecter le linge, ce qui n’est pas une recommandation générale – de recourir à un ou plusieurs produits désinfectants.

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Avec la pandémie de Covid-19, le marché des produits désinfectants et nettoyants a le vent en poupe. Comment expliquer une telle obsession pour ces produits ? Peut-on y voir des facteurs historiques ?

La hantise microbienne et son corollaire l’obsession pour la désinfection, sont des attitudes solidement ancrées dans la population depuis des décennies.

La société Anios, énorme entreprise et laboratoire pharmaceutique du nord de la France, a édité et diffusé cette affichette devenue célèbre : « Le microbe, voilà l’ennemi. » Cette entreprise détient actuellement 70 % du marché hospitalier des produits nettoyants et désinfectants, cela depuis des décennies.

On a cultivé et entretenu cette obsession microbienne dans l’esprit commun depuis le XIXe siècle. Elle a été activée par les grandes épidémies de tuberculose (phtisie), peste, choléra et typhus exanthématique (figurant sur l’affichette) ; il faut y ajouter les épidémies de fièvre typhoïde, gale et ascaridiase (deux parasitoses, la deuxième étant liée à un ver macroscopique). D’une façon générale, les épidémies sont favorisées par les catastrophes naturelles (séismes, éruptions volcaniques, inondations…) et les conflits armés.

Le marché des produits désinfectants est lucratif et les fabricants et vendeurs de ces produits ont intérêt à entretenir cette notion selon laquelle il faut combattre quotidiennement les microorganismes, quels qu’ils soient.

Or, cette hantise n’a pas lieu d’être aujourd’hui, au contraire : une désinfection frénétique systématique est une source de pollution de l’environnement, d’irritation de la peau et des muqueuses (dont les muqueuses respiratoires) et de dégradation de nos microbiotes (flores bactériennes cutanées et muqueuses bénéfiques).

Quant aux coronavirus, quel que soit le variant, ce sont des virus à ARN enveloppés, donc des virus fragiles sur le plan physicochimique (l’enveloppe virale fragilise un virus, contrairement à ce que l’on pourrait penser de façon intuitive ; c’est lié indirectement au caractère non vivant des virus). Il faut se laver ou se désinfecter les mains avec un produit hydroalcoolique (gel ou solution), mais uniquement quand la situation le nécessite. La désinfection des surfaces et des objets que l’on touche doit également être pratiquée de façon réfléchie et pertinente, et non pas obsessionnelle.

Malgré tout, est-il bénéfique, dans certaines conditions, d’utiliser ces produits ?

Les produits désinfectants ont bien entendu leurs indications. En milieu hospitalier, dans l’industrie agroalimentaire, en restauration collective, ces produits sont dans certaines situations indispensables.

En revanche, dans la vie domestique, ils sont bien souvent utilisés de façon excessive, y compris en période épidémique. C’est lié au fait que les microorganismes sont invisibles (par définition) et que la lutte contre est complexe et demande à la fois des connaissances et de la réflexion. Pendant cette épidémie, les messages véhiculés tous les jours sont alarmistes et culpabilisants et beaucoup de personnes pensent qu’un usage intense de produits désinfectants va les protéger ; ce n’est pourtant pas le cas du tout.

Lorsque l’on est directement exposé à un risque de contamination – dans son domicile ou son activité professionnelle -, l’usage rationnel de produits désinfectants a du sens. Il doit se focaliser sur tout ce que l’on touche à la main et ce que l’on porte à sa bouche, mais sans oublier que ces produits sont habituellement toxiques. La désinfection à la vapeur d’eau et l’évitement des contacts sont, par opposition, des actions non toxiques, à privilégier autant que possible.

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