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Anti-européens : la stratégie des "fronts de libération nationale" réunissant droite et gauche est-elle réaliste ?
©Reuters

Cartel des nons

Anti-européens : la stratégie des "fronts de libération nationale" réunissant droite et gauche est-elle réaliste ?

Dans un article publié sur son site et intitulé "Scission au Front national", l'économiste Jacques Sapir appelle à la constitution des "Fronts de libérations nationales", évoquant par là l'idée de la création d'un "front commun" avec "les courants souverainistes de gauche." afin de lutter contre la "tyrannie montante de l’Union européenne et à ses relais en France".

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité à diriger des recherches en science politique, spécialiste de la vie politique française. Il s’est aussi spécialisé dans l’analyse localisée de la politique. Il dirige une collection aux éditions « Le Bord de l’Eau » intitulée : « Territoires du politique ». Prochain livre à paraître : « Entretiens avec Jacques Valade » (octobre 2021). Officier des Palmes académiques, il est, par ailleurs, membre associé de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux.  

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Atlantico : Quelle est la crédibilité d'un tel rapprochement que Jacques Sapir compare à la logique du CNR ?

Jean PETAUX : Jusqu’à ce que l’historiographie de la Résistance remette ce point en cause en apportant la preuve contraire, le Conseil National de la Résistance (CNR) n’a pas rassemblé des communistes et des fascistes pro-vichystes. Jacques Sapir peut appeler de ses vœux la « grande convergence » entre toutes les formations politiques hostiles à « l’Union européenne et à ses relais en France », c’est une pure vue de l’esprit et une construction mentale qui n’a ni pertinence ni probabilité de concrétisation. Sapir peut évoquer le « grand soir » du référendum sur le Traité Constitutionnel Européen où le « cartel des Non » l’a emporté. Rappelons d’abord dans quelles conditions : un score net et sans bavure en faveur du « non » (54,67% des SE soit 15.449.508 voix) et un nombre de « oui » tout juste supérieur à 45% (45,33% pour 12.808.270 voix. Autrement dit 2.641.238 voix d’écart en faveur du « non ». Si l’on prend en compte la participation, celle-ci est effectivement très supérieure à d’autres référendum, tel celui sur le « quinquennat » en 2000, mais elle n’est pas « glorieuse » : 30,64%. Ceux qui, depuis le 7 mai, n’ont de cesse de répéter que l’abstention à la dernière présidentielle a été vertigineuse, allant même jusqu’à remettre en cause la légitimité d’Emmanuel Macron élu avec 66,1% des voix (soit 43,61% des inscrits, presqu’identique au score de VGE et Mitterrand respectivement en 1974 et 1981) pour 25,44% d’abstention soit 5 points de moins que l’abstention enregistrée au référendum sur le TCE le 29 mai 2005. Les procès en légitimité électorale peuvent très souvent se retourner contre leurs auteurs.

Pour revenir à « l’utopie sapirienne » il convient de rappeler que la coalition des contraires contre un bouc émissaire commun n’a jamais constitué une alliance politique solide et stable. Le « Front national », structure essentiellement « faux nez » et « paravent » du PCF en 1994-1945, rassemblant les « mini-partis » issus de la Résistance, jusqu’au retour du général de Gaulle au pouvoir consécutivement à la crise du 13 mai 1958, va perdurer une bonne partie des années 50. Mais l’idéal commun de la Résistance contre l’occupant nazi n’a rien à voir du tout avec l’Union sacrée qui devrait se lever telle l’Armée de l’an II contre la « pseudo tyrannie montante de l’UE » que Sapir craint mais appelle tout autant de ses voeux pour sortir de cet épisode avec une convergence enfin réifiée. Comment des intellectuels comme Sapir, parfaitement respectables au demeurant, peuvent-ils penser de tels schémas politiques tous plus fumeux les uns que les autres. ?

​En indiquant que " dans ce type de « front » peuvent subsister d’amples désaccords mais qui sont – temporairement – renvoyés au second plan par un objectif commun. " Jacques Sapir ne sous estime t il pas la force de ces "désaccords" ? Ces désaccords peuvent ils réellement passer au second plan derrière l'objectif commun de la lutte contre la  ​"tyrannie montante de l’Union européenne " ?​

Plus encore que les désaccords du fait de « lignes divergentes », vous constaterez très vite que ce qui « bloque » dans ces coalitions naissantes, c’est le facteur humain qui « coince » et qui, par les égos souvent démesurés des acteurs, rend caduque tout projet de coalition ou d’alliance des contraires contre une même cause conjoncturellement commune. Dans le cas d’un référendum la situation est très différente de celle d’une élection d’où doivent sortir un vainqueur et des vaincus. C’est la raison pour laquelle le « Cartel des Non » contre la réforme constitutionnelle d’octobre 1962 concernant l’élection du président de la République au suffrage universel a réuni sous un même refus tous les opposants au général, du PCF aux indépendants anti-gaullistes (certains même ayant plus que flirté avec Berlin entre 1933 et 1945) en passant par les chrétiens-démocrates au centre de l’échiquier politique d’alors.   En 2005 on a vu un Fabius, pourtant haut dignitaire du PS, faire « ami-ami » avec un Philippe de Villiers et un Charles Pasqua alors que tous les opposait hormis une position opportune enregistrée pendant l’été 2005 contre le TCE. Mais cette alliance de circonstance s’est vite délitée dès le 30 mai 2005 une fois rejeté le projet de TCE.  

​La défaite du Front national au second tour de la présidentielle n'est elle pas la marque de l'échec d'une telle stratégie anti-européenne ? 

La défaite du FN n’est pas due à une seule cause. Il y a certes la question de la contradiction fondatrice entre les lignes « Phillipot » et « Marion Maréchal-Le Pen », contradiction que n’aura jamais su résoudre la présidente du mouvement. Vous ajoutez à cela une dimension très personnelle, celle de la médiocrité de Marine Le Pen, et vous avez ce que avez eu… : un débat surréaliste  qui a scellé l’incompétence majeure ainsi que son absence de travail et de la chef jusqu’alors incontestée du FN.

 

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