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Andreï Makine :  l’enfer et la grâce
©JOEL SAGET / AFP

Atlantico Litterati

Natif de Sibérie et amoureux de la France depuis toujours, Andreï Makine se sent français en Russie et russe à Paris. Reçu sous la Coupole en 2016 (fauteuil 5), l’écrivain publie « L’ami arménien » (Grasset). Un pur joyau.

Annick Geille

Annick Geille

Annick GEILLE est écrivain, critique littéraire et journaliste. Auteure de onze romans, dont "Un amour de Sagan" -publié jusqu’en Chine- autofiction qui relate  sa vie entre Françoise Sagan et  Bernard Frank, elle publia un essai sur  les métamorphoses des hommes après  le féminisme : « Le Nouvel Homme » (Lattès). Sélectionnée Goncourt et distinguée par le prix du Premier Roman pour « Portrait d’un amour coupable » (Grasset), elle obtint ensuite le "Prix Alfred Née" de l'Académie française pour « Une femme amoureuse » (Grasset/Le Livre de Poche).

Elle fonda et dirigea  vingt années durant divers hebdomadaires et mensuels pour le groupe « Hachette- Filipacchi- Media » - tels le mensuel Playboy-France, l’hebdomadaire Pariscope  et «  F Magazine, »- mensuel féministe racheté au groupe Servan-Schreiber, qu’Annick Geille reformula et dirigea cinq ans, aux côtés  de Robert Doisneau, qui réalisait toutes les photos. Après avoir travaillé trois ans au Figaro- Littéraire aux côtés d’Angelo Rinaldi, de l’Académie Française, elle dirigea "La Sélection des meilleurs livres de la période" pour le « Magazine des Livres », qui devint  Le Salon Littéraire en ligne-, tout en rédigeant chaque mois une critique littéraire pour le mensuel -papier "Service Littéraire".

Annick Geille  remet  depuis quelques années à Atlantico -premier quotidien en ligne de France-une chronique vouée à  la littérature et à ceux qui la font : «  Litterati ».

Voir la bio »

« Etre Russe c’est être habité par les deux abîmes du bien et du mal », affirmait Fiodor Dostoïevski (1821-1881).A quoi Andreï Makine répond : « Ecrire c’est être habité par une vision ». Et cette « vision » d’un artiste arrivé de Russie en 1987, puis naturalisé français, Makine la projette dans chacun de ses livres. Une obsession qui peut se résumer ainsi : « Tenter, en abolissant le temps, d’effacer le mal qui marque souvent l’histoire des hommes ». Cet écrivain qui nous est venu de sa Sibérie natale est doté d’une âme à fleur de peau : l’âme russe. « La profondeur, la force et la compassion sont des caractéristiques générales de l'âme russe ». (cf. Wikipédia) . Tant mieux d’ailleurs, car «  Nous sommes seuls, d'une solitude que rien ne peut guérir et contre laquelle nous ne cessons de lutter." (cf. Jean Guéhenno ( 1890-1978), de l’Académie française lui aussi, évoquant « La condition humaine » (1933) d’André Malraux (Gallimard/ Folio).On pourrait reprendre la formule pour tenter d’exposer le « pitch » de « L’ami arménien »d’Andreï Makine (Grasset), le meilleur roman de l’auteur depuis son « Testament Français », livre-événement qui fut doté de trois prix littéraires, ce qui ouvrit à l’exilé russe qui voulait lire et écrire à Paris toutes les portes. « L’ami arménien » est d’ailleurs comme « Le Testament Français » (Folio) un roman d’apprentissage, une quête d’identité dans la violence et les tourments de l’Histoire – ici l’empire soviétique totalitaire dans les années soixante-dix. Une vision d’artiste, sorte d’esquisse d’une théorie des émotions humaines chavirant dans le chaos de l’Histoire. Un tableau impressionniste avec ses étrangetés acquises et sa splendeur innée. « Loti, Gombrowicz, Sartre, Montaigne, Yourcenar, Canetti, Lewis Carroll : en littérature, l’enfance connaît ses classiques. » Sauf que nous n’avions pas lu « L’ami Arménien ».  Sans doute l’un des meilleurs textes propulsant des enfants dans la guerre, comme le précise l’académicien Frédéric Vitoux (voir son interview et le compte-rendu de son dernier ouvrage publié).

Le narrateur sans famille, étudiant dans un orphelinat s’attache à son « frère d’âme », Vardan, adolescent silencieux et très intelligent, découvrant par la même occasion cette communauté arménienne privée de tout. Dans la Russie des années soixante-dix, le « Bout du Diable » (Sibérie) est un lieu-dit peuplé d’ Arméniens vivant à cinq mille kilomètres de leur Caucase natal, au pied d’un monastère transformé en prison . Comme seul horizon, des baraques en contreplaqué, plusieurs rangs de barbelés et cette geôle lugubre où d’autres exilés, détenus par les soviétiques, sans même savoir ce qui leur vaut cet enfermement, attendent le verdict des juges, c’est- à- dire le goulag. Autant de personnages écrasés par le rouleau -compresseur de l’époque, « solitaires et solidaires » dirait Camus ; enfants, adultes et vieillards pris dans les filets de l’exil et de la misère. «  A part lui, l’ami arménien, Je n’avais aucune attache dans ce Bout du diable ». Vardan, cette âme-forte, est le souffre-douleur de ses camarades.« On ne veut pas jouer avec lui. il est pas normal», se plaignent les gamins. Vardan est trop poli, trop délicat. De surcroît, l’adolescent pas comme les autres semble atteint d’une maladie  héréditaire : la maladie arménienne … « Pourquoi pas la rougeole allemande !», se demande le narrateur, trop jeune pour comprendre que la maladie arménienne tue tout un chacun du moment qu’il est arménien. La violence étant le seul événement de ces vies, elle est dirigée contre celui dont tout le monde se moque :Vardan, le bouc émissaire, car il existe toujours un bouc émissaire au cœur du malheur afin d’ éviter un plus grand malheur encore ( « Le bouc émissaire » par René Girard/ Grasset/ 1982/Le Livre de Poche).  La santé de Vardan s’altère. Le garçon risque de mourir étouffé lors de chaque crise. Je devins alors la sentinelle de sa vie menacée », note le narrateur qui fuit les gamins du Bout du Diable, leur préférant l’esprit de son ami arménien. « Le match qui venait de se terminer m’apparut telle la préfiguration de toute une existence, cette guerre d’usure qui ne leur laisserait pas le temps de lever les yeux vers le mouvement des oiseaux éclairés par le soir d’une fin d’été. Je me sentis péniblement muet, ne sachant pas encore que le désir de partager cet instant de beauté était le sens même de la création, l’aspiration véritable des poètes et qui restait le plus souvent incomprise. » 

Tout roman est une voix, ou alors il n’y a pas de livre. Celle de Makine n’a pas besoin de hausser le ton. Elle porte loin.La scène de la vieille prostituée sur la voie ferrée du «  Diable » fait penser à Goya. ( voir l’extrait ci-dessous)  Andreï Makine nous offre sa vision de la condition humaine, bourreaux, anges, putains et misérables otages du même enfer que tous voudraient fuir, chacun a sa façon . L’ami arménien, c’est la grâce, le malheur sans doute, mais la certitude de la rédemption par l’art. « Vardan m’a appris à être ce que je n'étais pas. « Grâce à lui, j’avais fini par comprendre : nous nous résignons à ne pas chercher cet autre que nous sommes, et cela nous tue bien avant la mort- dans un jeu d’ombres, agité et verbeux, considéré comme unique vie possible. Notre vie ».

Il suffit sans doute d’avoir la chance de rencontrer quelqu’un d’aussi singulier que l’« ami arménien » pour vivre cette métamorphose. Un changement radical. On sent que l’auteur sait de quoi il parle. C’est d’ailleurs ainsi que Makine nous rappelle qu’il subsiste toujours une lueur d’espoir, un éclair d’amour et de bonté au cœur de toute tragédie ( l’auteur chérit l’ellipse : le malheur arménien, le goulag et la barbarie soviétique sont à peine évoqués, l’auteur les dénonçant en se concentrant sur des enfants La violence s’amplifie, mais elle nous est relatée par un gamin de treize ans, qui n’en perçoit ni les ressorts ni les effets.

Cette bienveillance d’Andreï Makine pour tous ses personnages et la force de ce récit fictionnel qu’irradie une spiritualité non-dite embellit les descriptions de paysages et la vérité des protagonistes. « Je sentis dans les paroles de Vardan une justesse à la fois profonde et démente, impossible à expliquer, à mettre en mots. » Le narrateur pressent qu’à ce point, la grâce doit payer au prix fort sa différence. Nous apprendrons qu’il n’a pas tort. Mais l’art subsiste, l’art qu’a appris à chérir le narrateur.

Quant aux sublimes oies qui survolent la toundra dans l’un des plus beaux moments du roman, elles symbolisent la splendeur sauvage de ce monde face à la bêtise des hommes et à leur aveuglement. Ce vol admirable nous rappelle ces envolées de cygnes et d’oies sauvages qu’aimaient Selma Lagerlöf (1858-1940), première femme consacrée par le Nobel de littérature. Et son fameux roman pour (grands )enfants : « Le merveilleux voyage de Nils Holgersson » (Flammarion).

Dans cet enfer que sont les pays totalitaires, les hommes dont la dignité est bafouée se taisent par pudeur et la beauté est comme l’éclair : elle déclenche l’amour du narrateur. « La seule empreinte de ses souliers (…) me déplaçait dans un univers où chaque objet espérait recevoir un autre nom ».Il s’agit d’un roman d’amitié, certes, mais aussi d’un témoignage d’espoir, malgré la l’enfer des hommes. C’est par sa différence, cette âme certes douloureuse, mais lui permettant d’accéder aux aires supérieures, que « l’ami arménien » entraine le narrateur vers d’autres perspectives existentielles, lui permettant de découvrir un trésor : sa nature d’artiste. Autant d’ ingrédients qui font les grands livres : Andreï Makine est au sommet de son art.

« Mes codétenus devaient penser que j’étais atteint d’une forme de démence, pas vraiment dangereuse, presque amusante, oui, une espèce de folie fantasque, qui me mettaient à l’écart de ce qu’il considéraient comme leur vraie vie. Ainsi les fous, les poètes échappent-ils parfois à la nasse de cette existence commune, légitimée par nos habitudes, nos peurs, notre incapacité d’aimer ».

«  Makine ou l’art de la retenue »

Frédéric Vitoux de l’Académie française,  (Prix Goncourt de la biographie /1988 (« La vie de Céline »),  Grand Prix du Roman de l’Académie française/1994 (« La Comédie de Terracina »), auteur entre autres ouvrages du « Dictionnaire amoureux des chats » (Plon ), intervenant pour Atlantico après sa lecture de « L’ami arménien » d’Andreï MAKINE.

« Il y a deux types d’écrivains. Ceux qui, comme Patrick Grainville, rajoutent de la couleur à la couleur, en procédant par une sorte d’accumulation - et pourquoi pas - car le style ainsi lesté peut briller, - adjectifs, adverbes renforçant le propos de l’auteur et son ouvrage. Et il y a les écrivains qui, au contraire, pratiquent l’économie de moyens. L’art de la retenue. Ils dépouillent leurs phrases des mots inutiles pour ne garder que l’essentiel, ce segment de phrase qui va être parfait à force de pudeur, ou ce vocable déclenchant à lui seul l’émotion du lecteur.

C’est dans cette catégorie que se situe Andréï Makine avec « L’Ami arménien ». Makine affirme ici une maîtrise parfaite dans cet art qui consiste à ôter le superflu pour faire apparaître l’âme du texte, le tremblé des souvenirs d’enfance qui marqueront à jamais toute une vie. Ou l’émotion par le non-dit.

Makine nous bouleverse en exprimant une intériorité universelle. La violence extrême que subissent ses personnages – jeunes ou moins jeunes Arméniens déshérités, persécutés, victimes de l’Histoire et de leurs propres démons, déplacés en Sibérie où certains de leurs parents vont être jugés - nous est révélée en douceur - si j’ose dire. Plus c’est violent, plus l’auteur se concentre sur le regard de l’enfant, si bien que le tableau prend une force incroyable par ce qu’il imagine et non par ce qu’il voit. Ici ou là, nous découvrons tel ou tel détail qui nous semble insignifiant : quelques pages plus loin, cette « broutille » apparaît comme nécessaire au déroulé de l’intrigue. Du grand art.

Ecrire, c’est sculpter son ouvrage en ôtant les scories pour parvenir à l’essentiel »

(Propos recueillis par Annick Geille)

Un extrait de l'ouvrage

La leçon de délicatesse

« Certes, nous pouvions déjà imaginer ce que son corps offrait aux hommes et, comme tous les adolescents de notre âge, nous cachions à peine la hâte de devenir ces hommes-là. La femme égarée au milieu des rails condensait toute notre soif de virilité murissantes. Mais aussi notre dégoût : elle compromettait nos aspirations charnelles, exhibant une féminité usée, inapte à susciter la moindre projection amoureuse. C’est cela, une grande mouette sale, hagarde et brisée. Un collier de petites perles de verre, d’un violet pâle, avait comiquement glissé de côté, sur son épaule, dénudée…

Je n’eus pas le temps d’adresser un avertissement ou un mot de désapprobation à Vardan. Il avança, s’inclina et fit ce que je n’aurais jamais cru possible. Avec une fermeté précautionneuse, il soutint le coude de la femme, la haussa lentement et, attendant qu’elle comprenne son intention, l’aida à se relever…

Sans rien m’expliquer, il allait raccompagner cette inconnue qui trébuchait sur ses talons, la guider vers un lotissement de maisons en préfabriqué derrière les voies ferrées, vers une entrée où, confusément, elle donnait l’impression de vouloir se diriger.

Je les suivis et, au moment où Vardan l’aida à ouvrir la porte, la femme tourna la tête, et sur son visage défait par l’ivresse et l’abrutissante mimique que son métier lui imposait, je vis un regard étonnamment conscient, facetté de larmes, un reflet de tendresse incrédule.

Non je n’aurais jamais eu le courage d’agir comme lui. Plus que la honte d’approcher cette prostituée éméchée, c’est un réflexe de répugnance qui m’aurait détourné d’elle. Le refus physique d’être en contact avec « tout ça »- ses vêtements tachés de boue, l’aigreur de son souffle, sa peau, qui, selon les deux hommes, devait être malpropre, dangereuse à toucher, suspecte de contagion…Et cette bouche dont ils venaient de commenter l’usage sexuel. Jamais auparavant, je n’aurais supposé qu’une telle femme pouvait mériter la plus infime manifestation de bonté et de douceur. Ou seulement cette main qui l’aida à se redresser.

Il m’a fallu côtoyer les corps des grands blessés et des morts, dans l’indifférente cruauté des guerres, pour vaincre ce rejet. Oui, il m’a fallu, à plusieurs reprises, être moi-même réduit à « tout ça », une chair meurtrie, embourbée et qui suscitait des grimaces de pitié – ou plutôt d’aversion.

Or, Vardan avait agi sans hésiter et avec une résolution déjà adulte, celle d’un homme ne prêtant pas attention aux réticences mesquines qu’une pareille femme aurait pu provoquer. Comme si depuis longtemps, il avait appris ce qui pouvait persister d’essentiel et de sublime au delà de nos enveloppes charnelles. Comme si venant parmi nous, il avait gardé en lui le reflet d’un monde infiniment étranger à ce que les hommes vivaient sur cette terre.

Andréï MAKINE, de l’Académie française, extrait de « L ‘ami arménien » (Copyright Grasset)

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