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Aller simple de la ville vers les champs : les néo-paysans sauveront-ils l’agriculture française ?
©Allociné

Rats des villes et rats des champs

Aller simple de la ville vers les champs : les néo-paysans sauveront-ils l’agriculture française ?

Alors que le monde agricole se débat dans la crise et que des milliers d’agriculteurs abandonnent chaque année leur métier, de nouveaux venus de toutes parts se lancent dans l'aventure de la terre. Reste à savoir si ce mouvement peut réellement inventer un nouveau modèle de production agricole capable de nourrir tout un pays.

Gaspard d'Allens

Gaspard d'Allens

Gaspard d'Allens, 25 ans, est titulaire d'un master Affaires Publiques à Sciences Po Paris. Proche des mouvements écologistes, il navigue entre les sphères politiques et associatives, quand il n'est pas à l'autre bout de l'Europe avec son vélo. Il est l'auteur, avec Lucile Leclair, du livre "Les néo-paysans" (Editions du Seuil).

 

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Bruno Parmentier

Bruno Parmentier

Bruno Parmentier est ingénieur de l’école de Mines et économiste. Il a dirigé pendant dix ans l’Ecole supérieure d’agronomie d’Angers (ESA). Il est également l’auteur de livres sur les enjeux alimentaires :  Faim zéroManger tous et bien et Nourrir l’humanité. Aujourd’hui, il est conférencier et tient un blog nourrir-manger.fr.

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Atlantico : Selon votre enquête, la France compte chaque année 13 000 installations agricoles supplémentaires. Pourquoi, alors que le secteur est en pleine crise (suicides, manifestations), l'agriculture attire-t-elle de nouveaux paysans ?

Gaspard d'Allens : D’abord, une précision : si on compte 13 000 installations, elles restent largement insuffisantes pour combler les 20 000 départs en retraite chaque année.

La question du renouvellement des générations est essentielle et la relève viendra en partie de l’extérieur du monde agricole. Anciens infirmiers, ouvriers, cadres sup ou fonctionnaires, ils sont de plus en plus nombreux à se tourner vers l’agriculture. Ces hommes et femmes veulent quitter une vie hors-sol à la ville, un métier dont ils avaient perdu le sens, pour se réapproprier des savoir-faire : cultiver la terre, travailler le vivant, renouer avec les saisons…

Loin de l’anecdotique, ces néo-paysans représentent un tiers des installations chaque année. Ils revalorisent le geste agricole et sont fiers de nourrir la société.

Quel est le profil type de ces néo-paysans ?

Gaspard d'Allens :Il n’y a pas de profil type. Il faut éviter de tomber dans les étiquettes stigmatisantes du bobo ou du soixante-huitard.

J’ai rencontré des personnes d’horizons sociaux très différents. D’ex-ouvriers devenus maraîchers après la délocalisation de leur usine, des fils de mineurs maintenant éleveurs sur les terrils du Nord-Pas-de-Calais, des directeurs de marketing qui font un burn-out dans leurs tours de la Défense à Paris. Certains ont 25 ans, d’autres 50 ans. On compte aussi beaucoup de femmes.

Dans chaque parcours, il y a en filigrane une critique latente de notre société et de notre économie néolibérale. Des convictions écologiques fortes, mais pas forcément proclamées.

Quel type de nouveaux modèles agricoles ces néo-paysans mettent-ils en place ?

Gaspard d'Allens : Les néo-paysans s’installent à rebours de l’agriculture industrielle, ils privilégient les circuits courts et les filières de qualité, transforment leurs produits eux-mêmes à la ferme. Plus que "chefs d’exploitation agricole", ils se disent paysans.

Catherine, ancienne libraire, cultive des fruits rouges en vente directe, au milieu des mornes monocultures céréalières de Picardie. A la Tournerie dans le Limousin, onze jeunes ont repris une ferme de 80 ha, où travaillait auparavant un seul actif. Ils ont diversifié les activités, brassé de la bière, produit du pain, du fromage de chèvre et de vache. Ils touchent maintenant 11 salaires, là où on en tirait qu’un seul.

Bruno Parmentier : Notons bien que nos campagnes se dépeuplent à grande vitesse depuis plus d’un siècle. Il y avait 23 millions d’agriculteurs en 1914, 8 millions en 1945, et actuellement 500 000 ! Actuellement, on compte encore en gros 2 départs pour une installation en agriculture. Et il me semble qu’on est plus près de 10 000 que de 13 000 installations (les chiffres sont compliqués à définir, car où met-on la barre de l’installation pour les personnes en mini et multi activités ?). Ce qui est effectivement nouveau, c’est la part croissante de jeunes urbains. L’agriculture ne vit plus seulement une transition générationnelle, elle vit dorénavant un véritable renouvellement social et culturel.

Dans le même temps, le coût de l’installation n’a cesséd’augmenter : terre, machines, bâtiments, cheptel, fonds de roulement, etc. Quand il faut tout payer, rares sont ceux qui sont assez riches pour pouvoir s’installer sur 200 hectares de céréales en Beauce ou monter un gros troupeau d’entrée de jeu ! En plus, le plus souvent ce n’est pas leur modèle, ils ont quitté la ville justement pour vivre une autre vie que celle de la grande entreprise capitaliste qui s’endette pour des décennies. Du coup, mi-par choix, mi-contraints, ils inventent effectivement un nouveau modèle, celui de la petite agriculture en multiactivité, très en lien avec le milieu social : le plus souvent ils sont à la fois paysans, transformateurs et vendeurs, en circuits courts et vente directe, voire boulangers, restaurateurs, hôteliers, animateurs sociaux, artisans, etc.

Ces nouveaux modèles agricoles de production agricole fonctionnent-ils ?

Gaspard d'Allens : Oui, cela fonctionne ! En retrouvant de l’autonomie sur leur ferme, en maîtrisant l’ensemble de la chaîne, des céréales au pain, des semis à la vente, ils captent l’essentiel de la plus-value, évitent les intermédiaires. Certains paysans boulangers rencontrés touchaient plus de 2000 euros par mois.

Mais cela fonctionne surtout pour nos territoires. Préférons-nous des campagnes désertifiées, accaparées par l’agro business ou une ruralité vivante avec de multiples installations agricoles, des écoles ouvertes et une économie locale dynamique ? Les néo-paysans repeuplent aussi nos campagnes. C’est un enjeu d’ordre public !

Bruno Parmentier : Le plus surprenant est que… oui ! Le taux d’échec est assez faible ; la vie est dure, mais ils le savaient à l’avance et leur capacité de résistance est assez bonne… Et finalement, la crise actuelle de l’agriculture et surtout de l’élevage français, c’est justement celle du modèle productiviste hyper endetté, celui qui leur était inaccessible ! Du coup, ils sont souvent aux avant-postes de l’instauration de nouveaux modèles, souvent moins chimiques, fréquemment bio, moins dépendants des fluctuations des cours des matières premières et plus résilients ; ils inventent de nouvelles manières de produire et des filières de qualité, et recréent de nouveaux liens entre agriculture et société, campagnes et villes.

Cela représente encore assez peu en matière de poids dans l’économie globale, mais beaucoup en matière de tâtonnement collectif pour inventer un autre modèle. Nul doute qu’ils représenteront une part importante de l’agriculture de demain.

Ces nouveaux modèles de production agricole ont-ils vocation à nourrir les Français à grande échelle ou sont-ce plutôt des modèles d'auto-gestion ?

Gaspard d'Allens : Ce modèle n’est pas une niche. Les néo-paysans s’associent aux enfants d’agriculteurs engagés dans la transition agricole et nourrissent les Français.

Mais le passage à une autre échelle se pose. Il existe des freins politiques qui bloquent la généralisation de la démarche : l’accès au foncier est complexe. Le milieu agricole souffre du corporatisme et il est souvent difficile de se faire sa place lorsque l’on n’est pas du sérail. Cela dépend aussi de nous, consommateurs et citoyens, c’est à nous de défendre ce modèle agricole !

Bruno Parmentier : En Europe, on mange trop et on ne fait plus d’enfants ; donc le mythe de produire toujours plus doit être revisité. Au cœur de la crise de l’élevage, du porc au poulet et au lait, se trouve cette contradiction : nous commençons à réduire notre consommation de produits animaux car nous prenons conscience de nos excès, et l’utopie de "nourrir le monde" en exportant notre lait en Chine et nos cochons en Russie ne tient pas ses promesses. Il faut donc faire pour nombre de secteurs agricoles ce qui a été fait dans les 50 dernières années pour le vin, alors même que la consommation des Français a été divisée par trois ; produire moins, mais mieux, sous signes de qualité, recréer des liens entre producteurs et consommateurs, et vendre plus cher un produit reconnu meilleur. Sur ce terrain, on peut parier que les néo-paysans ne seront pas spectateurs, et que d’originaux marginaux et pittoresques certains d’entre eux deviendront une avant-garde montrant à la profession de nouvelles voies pour inventer l’avenir.

Est-ce, selon vous, comme l'affirment les auteurs du livre "Les néo-paysans" (éditions du Seuil), "un mouvement souterrain et puissant qui témoigne d'un changement majeur dans le regard que la société du XXIe siècle porte sur la terre et l’activité de production alimentaire" ?

Bruno Parmentier : Pendant des siècles, sous toutes les latitudes, les gens des villes ont méprisé ceux de la campagne. Et un jeune rural qui voulait réussir commençait par partir en ville. C’est ce qu’on voit encore à grande échelle dans les pays du Sud. Mais dans nos pays développés, ce mouvement s’est inversé autour des années 1990 ; la ville ne fait plus rêver, le désenchantement gagne et de nouveau des urbains souhaitent revenir s’installer à la campagne pour fuir la promiscuité, la pollution, la délinquance, l’anonymat, la vie "hors sol" et artificielle, etc. C’est ainsi que de 1990 à 1999, les communes périurbaines ont vu s’accroître leur population de 498 000 personnes et les campagnes de 410 000. Et entre 2006 et 2012, si la population française a augmenté de 0,5%, celle de départements ruraux comme l’Ain, l’Aude, les Landes, la Haute-Savoie ou le Tarn-et-Garonne a augmenté de plus de 1%.

La plupart de ces migrations se font hors agriculture ; on commence par s’acheter une résidence secondaire… et ensuite on y déménage, maintenant qu’avec la voiture, le TGV et Internet on peut "transporter la ville à la campagne", une campagne où on trouve équipements, services, approvisionnements et même emplois. On préfère croire à de nouvelles promesses, de liberté, de créativité, de responsabilité, de vie proche de la nature, etc.

Certains vont donc plus loin et reviennent, pas seulement à la campagne, mais à l’agriculture, pour suivre le trio gagnant des valeurs alimentaires émergentes, manger bio, local et équitable. Même s’il ne représente qu’une faible part de nos achats alimentaires (consacrés en fait dans leur grande majorité à un autre trio qui fait beaucoup moins rêver : vite fait, pratique, pas cher), il alimente néanmoins la plupart de nos conversations à table. Et au cœur de ce rêve bio, local et équitable, trône la figure de l’agriculteur. On a peur de la malbouffe, de perdre nos racines, de se faire empoisonner par des multinationales sans scrupules, de grossir, etc., et le regard franc, le visage buriné, le courage physique, la vie saine, la simplicité et la passion des jeunes agriculteurs et agricultrices nous rassurent à nouveau. 

Dorénavant, nous souhaitons non seulement vivre longtemps, manger longtemps, mais aussi mourir debout et en excellente santé. Et donc nous comptons sur la créativité et la responsabilité d’agriculteurs fiers et passionnés par leur métier pour nous tendre la main en produisant la nourriture la meilleure et la plus saine possible. Des agriculteurs qui nous proposeront de bons pains, laits, viandes, fruits, vins, etc., pleins de bonnes vitamines et d’éléments minéraux, mais qui nous offriront aussi la possibilité de boire sans crainte de l’eau du robinet, de nous baigner sur une plage sans algue, et nous assureront ne pas attraper le cancer en mangeant !

Au point que certains en viennent à se lancer dans l’aventure, les néo-paysans !

Peut-on conclure que ce mouvement va sauver ou remplacer le modèle agricole français traditionnel qui ne voit plus le bout de la crise ?

Bruno Parmentier : Il ne le remplacera pas, mais il représente un atout pour accélérer la nécessaire mutation de notre agriculture, qui doit passer rapidement du "plus et parfois moins bien avec toujours plus" au "autant et mieux avec beaucoup moins" ! Passer d’une agriculture "chimiquement intensive" à une agriculture "écologiquement intensive", de la quantité à la qualité, et de l’anonymat à la création de nouveaux liens agriculture-société et producteurs-consommateurs.

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