Alésia 52 av. J.-C. : douteuse victoire de César | Atlantico.fr
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Une photo prise le 6 février 2014 montre la statue de Vercingétorix à Clermont-Ferrand.
Une photo prise le 6 février 2014 montre la statue de Vercingétorix à Clermont-Ferrand.
©Thierry ZOCCOLAN / AFP

Bonnes feuilles

Alésia 52 av. J.-C. : douteuse victoire de César

Isabelle Davion et Béatrice Heuser ont publié « Batailles, une histoire de grands mythes nationaux » aux éditions Belin. Les plus grandes batailles de l'histoire européenne ont engendré des mythes devenus de véritables lieux de mémoire. Du champ de bataille encore fumant, ou des oeuvres d'art, jaillissent des emblèmes, des légendes. Ces interprétations de l'événement historique viennent nourrir un récit national, une propagande ou un imaginaire. Extrait 1/2.

Isabelle Davion

Isabelle Davion

Isabelle Davion est maîtresse de conférences à Sorbonne Université, et intervient également à Saint-Cyr-Coëtquidan et à l'Ecole de guerre. Ses recherches portent sur l'histoire militaire, stratégique et diplomatique du XIXe au XXIe siècle. Sa thèse sur l'Entre-deux-guerres a été récompensée par l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Elle vient de publier avec le dessinateur Gaétan Nocq un roman graphique : Le Rapport W. Infiltré à Auschwitz (Daniel Maghen, 2019).

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Béatrice Heuser

Béatrice Heuser

Béatrice Heuser est professeure à l'Université de Glasgow. Ses travaux, internationalement reconnus, s'inscrivent dans le champ des strategic studies et interrogent l'évolution de la guerre. Ils portent plus particulièrement sur la stratégie nucléaire, la théorie stratégique, la culture stratégique, les relations transatlantiques et les politiques étrangères et de défense de la Grande-Bretagne, la France, l'Allemagne et l'Ouest plus généralement. Parmi ses derniers livres : Penser la stratégie de l'Antiquité à nos jours (Picard, 2013) et Brexit in History (Oxford University Press, 2018).

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Le nom d’Alésia, plus que les actions militaires qui s’y sont déroulées, est connu de beaucoup. Mais peu seraient capables d’expliquer ce qui s’est joué en ce lieu à l’été 52 avant notre ère. Victoire? Défaite? De quelle ampleur et avec quelle conséquence? C’est que le message, laissé par son principal acteur puis par les historiens, s’est brouillé au fil des deux millénaires qui nous séparent de l’événement. D’emblée, il a été chargé d’une signification historique puissante: là, César aurait connu une forme d’apothéose qui lui aurait donné légitimité pour régner sur Rome et conquérir le reste de l’univers; là, la Gaule, après une existence de cinq siècles, se serait comme évanouie. Ce discours enregistré dans l’une des chroniques les plus efficaces qui aient jamais été écrites, La Guerre des Gaules, n’a cependant pas résisté au temps. Alésia, haut fait d’arme de César, est devenue le symbole de la Gaule, comme si ses habitants en étaient sortis victorieux. Et, depuis deux siècles, des villes et villages de France s’en réclament, sans certitude, la descendante.

UN SITE PRÉDESTINÉ

Avant de rappeler les faits, il importe de décrire les lieux : ils tiennent une place majeure dans l’affrontement qui s’y est produit et dans ses répercussions. Alésia est l’oppidum des Mandubiens, petit peuple gaulois occupant l’Auxois actuel, au sud de Montbard. Il s’agit d’une place forte naturelle, plateau d’une centaine d’hectares à la confluence de trois rivières qu’il domine de près de 170 mètres. On ne peut s’empêcher de la comparer à une acropole, d’autant que s’y trouvaient des temples et sanctuaires gaulois, plus tard romanisés. Située sur l’un des chemins qui mènent du couloir rhodanien aux vallées de la Loire et de la Seine, Alésia fut une place commerciale et artisanale majeure au cours des siècles précédant notre ère. Fréquentée par les premiers voyageurs grecs, elle fut l’objet de l’une des innombrables légendes tissant la geste d’Héraclès: c’est lui qui aurait fondé la ville ; «depuis les Celtes jusqu’à ces temps-ci, honorent cette ville, qui est pour eux le foyer et la métropole de toute la [Gaule] Celtique », écrit l’historien grec Diodore de Sicile.

Son intérêt stratégique apportait au lieu un intérêt supplémentaire. Le plateau ne nécessitait que de légers aménagements – murailles autour de ses deux entrées – pour se muer en une forteresse pouvant recevoir une forte population. Les rivières et les marécages l’entourant de toutes parts formaient une protection supplémentaire. Une troisième particularité du site allait jouer un rôle majeur dans son utilisation militaire : la présence tout autour du plateau d’une série de collines, suffisamment éloignées pour ne pas lui être une menace, assez proches toutefois pour lui constituer une nouvelle ligne de défense. Ce sont ces caractéristiques topographiques qui incitèrent Vercingétorix à installer sur le mont Auxois son quartier général.

UN SIÈGE MÉMORABLE

Au début de l’année 52 avant notre ère, César avait pacifié toute la Gaule mais se trouvait confronté à des révoltes de peuples gaulois qui, pourtant, au début de la guerre, l’avaient aidé, puis avaient coopéré à son administration du pays. Ces peuples étaient lassés de l’effort de guerre qu’il leur imposait: entretien des légions, livraison de troupes auxiliaires, de cavaleries et lourds tributs. La noblesse de ces peuples – ces cités, comme les appelle l’auteur de La Guerre des Gaules – s’en était accommodée parce qu’elle faisait supporter ces charges à la plèbe. Mais chez quelques-uns, les tensions s’exacerbaient, surtout entre les seniores gaulois, souvent sénateurs, et les juniores, dont beaucoup avaient été otages de César et auxquels il avait promis de confier les affaires de leur cité. Si de certains il avait fait des rois, les autres, il les avait laissés affronter leurs aînés. C’était le cas de Vercingétorix, appartenant à la famille la plus noble chez les Arvernes, chassé de la ville de Gergovie par son oncle, alors premier magistrat de la cité. Il avait donc pris la tête des rébellions qui naissaient chez plusieurs peuples du centre de la Gaule. Formé, dans le camp même de César, à la méthode romaine de la guerre, il s’était vite montré le plus grand ennemi du proconsul. À ses compétences d’homme de guerre s’ajoutaient une grande intelligence politique et des dons supérieurs d’orateur. Après quelques échecs, il avait repoussé les légions qui voulaient prendre Gergovie. Cette victoire retentissante lui avait conféré une aura incroyable dans toute la Gaule : beaucoup d’autres peuples s’étaient à leur tour soulevés contre César; leurs représentants réunis en un «Conseil de toute la Gaule » avaient confié au jeune Arverne le commandement de la guerre. Seules quelques cités du centre-est de la Gaule demeuraient fidèles au proconsul, notamment les Lingons du plateau de Langres, qui continuaient de lui fournir toute la logistique nécessaire, et même de la cavalerie auxiliaire germaine. C’est chez eux que les légions romaines s’étaient rassemblées.

Le mont Auxois (oppidum d’Alésia) tel qu’il apparut à César: un immense plateau isolé dominant les vallées qui l’entourent à l’ouest, au nord et au sud. Ces vues, réalisées vers 1860 par la Commission de la topographie de la Gaule, tiennent lieu de carte.

Vercingétorix décida donc de porter le fer dans leur direction en s’installant au plus près des limites de leur territoire, à Alésia. Il savait que tôt ou tard César chercherait à l’en déloger, car, de là, il pouvait entraver tous les mouvements de l’armée romaine, de ses courriers et d’une partie de ses approvisionnements. Avec une armée de 80 000 hommes, il s’installa sur le mont Auxois; l’armée confédérée qui se constituait dans toute la Gaule devait venir l’y rejoindre et prendre place sur les collines environnantes. Les légions, à vouloir s’approcher du quartier général de Vercingétorix, seraient prises comme dans une souricière. Rien, bien entendu, ne s’est passé comme prévu: les Éduens (peuple du Morvan) qui s’étaient joints tardivement à la révolte générale, bien qu’ils aient été longtemps les premiers alliés de César, n’avaient pas coupé tous les ponts avec lui et ils le renseignaient sur les plans de Vercingétorix. Le proconsul, à son habitude, réagit avec une promptitude stupéfiante. Il commença le siège d’Alésia avant même que Vercingétorix ait pu en achever la fortification; pire, il investit toutes les collines environnantes, là où devaient prendre place les forces des cités révoltées. Une première ligne de siège entoura tout le mont Auxois à son pied; une seconde, parallèle et appuyée sur une série de camps installés sur les collines, s’opposait au secours venu de l’extérieur. Un siège titanesque commença, qui devait durer un mois. Quand arriva enfin l’armée gauloise, dite de secours, forte de ses 270 000 hommes, s’ajoutant aux 80 000 de Vercingétorix réfugiés dans Alésia, ce fut le plus considérable rassemblement de guerriers que connut le sol de la France avant l’épopée napoléonienne. Leur faisaient face, en effet, peut-être 200 000 légionnaires et auxiliaires – l’auteur de La Guerre des Gaules est plus disert sur les effectifs de ses ennemis que sur les siens.

Dès que la cavalerie gauloise de l’armée confédérée arriva, pourtant épuisée par une marche forcée, elle monta à l’assaut des murailles romaines: chevaux et cavaliers chutèrent dans les fosses creusées à l’avant et soigneusement masquées, s’empalant sur des éperons de fer. Puis la cavalerie auxiliaire germaine de César vint la prendre à revers pour la disperser. La nuit suivante, les fantassins gaulois, tout juste arrivés sur le théâtre d’opération, tentèrent eux aussi de monter à l’assaut des palissades romaines, mais, contre toute attente, tous les légionnaires étaient à leur poste, avec suffisamment de munitions pour résister jusqu’au matin à un assaut qui portait sur les deux lignes de siège à la fois, Vercingétorix ayant fait descendre aussi ses hommes avec des échelles et des cordes munies de crochets. À l’évidence, les Romains avaient été prévenus de cette nouvelle attaque surprise. Le lendemain, l’armée de secours gauloise engagea une nouvelle bataille, cette fois de grande ampleur, sur un front de plusieurs kilomètres. Les combats durèrent toute la journée. Les Romains se trouvèrent en grand péril. César dut lui-même descendre dans l’arène. La vue de son célèbre manteau pourpre, rapporte-t-il, aurait galvanisé ses troupes qui, à la fin du jour, auraient emporté la victoire. La vérité est tout autre. Le narrateur ne parvient pas en effet à dissimuler un fait étrange : une grande partie de l’infanterie gauloise, bivouaquant à l’ouest sur la montagne de Mussy-la-Fosse, n’a pas participé au combat, elle a même quitté les lieux avant qu’il fût achevé. Il s’agissait probablement des Éduens et des Arvernes, que César remercia, quelques semaines plus tard, en leur rendant tous leurs prisonniers.

Le récit de César ne permet guère de comprendre les derniers moments de la bataille qui s’acheva dans la confusion. L’armée gauloise des confédérés a cessé de participer à l’action sans aucune raison objective. Seuls les guerriers de Vercingétorix continuent de se faire massacrer; ils n’ont aucune conscience de ce qui se passe de l’autre côté des fortifications romaines. Plutarque, qui tente de faire le récit de la victoire la plus prestigieuse de César en Gaule, en est réduit à écrire cette formule, au demeurant fort belle : «Telle fut la fin de cette si grande armée : elle s’évanouit comme un fantôme ou un songe et se dispersa après avoir perdu la plupart de ses hommes dans la bataille. Quant à ceux qui tenaient Alésia, après avoir donné beaucoup de mal à César et avoir eux-mêmes beaucoup souffert, ils finirent par se rendre.»

LE RÉCIT BIAISÉ

Si César n’a pas lésiné sur les moyens qu’il s’est donnés pour anéantir la résistance gauloise, il s’est également appliqué à en livrer le récit, un modèle du genre, insurpassable peut-être. Ce ne sont pas moins de vingt-deux chapitres consacrés à cette seule bataille. Les travaux entrepris par le proconsul autour d’Alésia s’y montrent supérieurs à ceux déjà prodigieux de Scipion autour de Numance en Espagne. La dernière bataille y prend l’allure d’un combat de Titans au milieu d’une scène que la nature semble avoir conçue tout exprès pour l’accueillir. Aussi est-ce sur elle que l’auteur boucle son ouvrage (le dernier livre, le huitième, ayant été écrit a posteriori par son secrétaire, Hirtius). Il proclame ainsi que son œuvre de conquête est terminée et que les soubresauts qui marquèrent encore l’année 51 n’étaient à ses yeux que péripéties. On referme l’ouvrage sur ces derniers mots: «Des supplications de vingt jours sont ordonnées à Rome.» Jamais aucun général romain avant lui n’avait été honoré par des cérémonies d’action de grâce aussi longues.

C’est ce dont se persuadent ses lecteurs depuis deux mille ans. L’historien latin Velleius Paterculus, moins d’un demi-siècle après les faits, donne le ton : «Autour d’Alésia, de si grandes choses furent accomplies que les oser était à peine le fait d’un homme, les réaliser l’œuvre de presque personne, sauf d’un dieu.» Pendant tout le Moyen Âge, l’ouvrage de César joua le rôle de manuel d’art militaire. Des Gaulois, on ne se souciait pas: les vaincus n’offraient guère d’attraits pour les princes et les clercs, seuls capables de lire cette histoire. Curieusement, la passion pour le général romain ne s’étendit cependant pas aux lieux qu’il avait fréquentés, même les plus célèbres comme Alésia.

ALÉSIA APRÈS LA BATAILLE

Pourtant, sur place, la mémoire du nom de la ville gauloise ne se perdit pas. Il n’y eut pas d’interruption de l’occupation des lieux. L’oppidum ne fut pas détruit par le vainqueur qui, au contraire, dut mettre à contribution ses atouts: il constituait un camp d’étape entre les bases logistiques des légions positionnées à Bibracte (mont Beuvray) puis à Mâcon, au sud et au nord du plateau de Langres; les ateliers de forgerons et de ferronniers pouvaient servir à la fabrication des armes, des harnachements et des pièces de véhicule. Sur le plan administratif, la petite cité des Mandubiens fut attribuée, comme pagus (sorte de canton), à celle des Lingons et Alésia demeura son chef-lieu. L’agglomération gallo-romaine, comme souvent, répondait à plusieurs fonctions: centre politique et administratif tout d’abord, comme en témoigne son imposant forum ; espace artisanal et commercial; lieu de résidence des édiles; enfin lieu de pèlerinage régional avec ses sanctuaires aux vertus guérisseuses. Elle ne résista pas cependant aux bouleversements qui ont marqué le IIIe siècle : la crainte des invasions poussait artisans et commerçants à se réfugier dans de petites villes ceintes de puissants remparts. Seuls les anciens temples continuèrent d’être fréquentés et plus particulièrement une petite basilique chrétienne, dite de «sainte Reine », dont la légende rapporte qu’elle y fut martyrisée.

À l’époque mérovingienne, les lettrés, clercs et princes qui, en petit nombre, pouvaient avoir accès aux manuscrits de La Guerre des Gaules ne faisaient pas le rapport entre l’Alésia gauloise et la bourgade mérovingienne. Depuis plusieurs siècles, on ignorait que César fût lui-même l’auteur de cette chronique avant le milieu du IXe siècle. Le moine Héri de l’abbaye de Saint-Germain d’Auxerre fit alors le rapport entre le mont Auxois et l’Alésia décrite par César, et l’évoqua longuement dans la Vita sancti Germani qu’il rédigea en vers:

Toi aussi, Alésia, au destin fixé par les armées de César,

Ce serait à tort que je refuserais de te célébrer dans mes vers,

[…]

Protectrice des frontières des territoires éduens,

César t’attaqua jadis en un combat affreux

Et maintint avec peine les phalanges latines en un combat inégal,

Apprenant de quoi était capable la Gaule armée pour la défense de son indépendance.

De cet antique castrum, il ne reste plus que des vestiges.

Ce texte est intéressant à plus d’un titre. Héri reconnaît les lieux mais aussi les ruines de la ville encore visibles à la fin du IXe siècle. Même s’il se trompe en voyant des réalisations gauloises dans les murs écroulés et les restes imposants d’architecture – les méthodes de la chronologie archéologique étaient alors loin d’être établies –, il est l’un des premiers à penser avec raison que certains événements de l’Antiquité peuvent avoir laissé des traces près d’un millénaire plus tard. Et beaucoup plus surprenant: avec près de mille ans d’avance sur les historiens qui lui succéderont, il salue la lutte des Gaulois pour la «défense de leur indépendance ». Il faudra en effet le libelle de l’abbé Sieyès, Qu’est-ce que le tiers-état?, publié en janvier 1789, pour que les Gaulois se voient reconnaître une place légitime dans l’histoire de la nation. Héri d’Auxerre, le premier, donne raison à la juste cause des Gaulois et relativise la victoire de César: c’est avec les plus grandes peines que le proconsul a résisté à l’assaut de ses ennemis, affirme-t-il.

L’identification de l’Alésia gauloise par ce moine a cependant connu plus de succès que son appréciation sur la signification de la bataille elle-même. Pendant presque mille ans, la localisation n’a pas été remise en cause. Il est vrai que les ducs de Bourgogne avaient contribué à la célébrité du lieu: cette bourgade, élevée au rang de ville dans les descriptions de leur État, prouvait que ce dernier était l’un des plus anciens, sinon le plus ancien, de France. Ainsi Alésia et Lutèce, parce que l’une et l’autre ont longtemps conservé leur nom antique, sont les seuls lieux de bataille de la guerre des Gaules qui ne furent jamais mis en question jusqu’à la fin du XIXe siècle. Jules Michelet, qui place de façon erronée Gergovie à Moulins et n’est pas sûr de la localisation d’Uxellodunum, rappelle pour ceux qui ne la connaîtraient pas qu’Alésia se situe en Auxois. Pourtant, dans ces écrits, il s’agit toujours d’honorer la victoire du plus grand capitaine de l’Antiquité romaine.

Cependant, au XIXe  siècle, la place de la bataille d’Alésia dans l’hagiographie de César n’est plus aussi assurée. Napoléon, qui vouait à ce dernier une admiration certaine, dans le Précis des guerres de Jules César qu’il rédige à Sainte-Hélène, éprouve de sérieuses difficultés à expliquer la victoire de son modèle à Alésia : «Elle [l’armée de secours gauloise] ne campe pas, ne manœuvre pas comme une armée si supérieure à celle de l’ennemi, mais comme une armée égale. Après deux attaques, elle détache 60 000 hommes pour attaquer la hauteur du nord: ce détachement échoue ; ce qui ne devait pas obliger l’armée à se retirer en désordre.» Cette incrédulité devant les faits exposés ne se meut malheureusement pas en une remise en cause de l’objectivité du récit. Il faudra pour cela attendre encore près de deux siècles.

ALÉSIA SAUVÉE DE L’OUBLI GRÂCE À VERCINGÉTORIX

De fait, c’est moins l’appréciation de la réalité de la victoire de César qu’une affection croissante pour Vercingétorix qui, imperceptiblement, modifia l’image d’Alésia dans la conscience historique des Français. Les propos de l’abbé Sieyès ont dû faire péniblement leur chemin au cours d’une période de passion pour l’Antiquité gréco-romaine, bien illustrée par les œuvres du peintre Jacques-Louis David. L’avènement du romantisme aurait naturellement dû changer la donne pour les Gaulois, vus comme les derniers peuples vivant encore en harmonie avec la nature. Mais la profonde méconnaissance qu’on avait d’eux à cette époque privait de matière écrivains et peintres. Il n’est donc guère étonnant que ce soit l’un des rares historiens romantiques, Amédée Thierry, le frère d’Augustin, qui se soit emparé de ces territoires d’étude encore vierges. Le premier, il fait de Vercingétorix un véritable héros: «Il y avait chez les Arvernes un jeune chef d’antique et puissante famille […]; sa grâce, son courage, le rendirent l’idole du peuple.» Sous sa plume, la geste du jeune chef gaulois, souvent malheureuse, devenue glorieuse à Gergovie, prend fin à Alésia, théâtre d’un véritable drame romantique où ne manquent ni les rebondissements ni les coups du sort. Aux derniers moments de la vie du héros, Amédée Thierry donne une dimension quasi christique : «Vercingétorix pensa que sa mort suffirait peut-être aux vengeances publique et privée, et que ses malheureux compagnons pourraient obtenir merci.» Le moment de la reddition, inspiré du récit qu’en fait Plutarque, présente ainsi tous les caractères d’un rituel religieux. Aussi n’est-il guère étonnant que, dans les années qui suivirent, les peintres y trouvèrent enfin l’inspiration; les plus célèbres toiles sont celles de Lionel-Noël Royer et d’Henri-Paul Motte.

Vercingétorix était devenu un héros de l’histoire de France, en même temps que les Gaulois avaient pris place parmi les ancêtres des Français. Le nationalisme et les sentiments antigermaniques, on le sait, y étaient pour beaucoup: en se réclamant de Vercingétorix et des Gaulois, la France pouvait se prétendre une nation plus ancienne que l’Allemagne, qui se voyait descendante d’Arminius et des Germains. Pour cette bonne cause, on oubliait la rivalité entre Vercingétorix et Clovis pour le titre de fondateur de la France. Dès lors, Alésia prit une autre signification. La défaite des Gaulois était oubliée. Ne demeurait que l’exploit du jeune Arverne : avoir réussi à rassembler autour de sa personne les deux tiers des cités gauloises et avoir constitué, en quelques semaines seulement, la plus grande armée qu’on ait vue en Gaule. Alésia était moins le signe de l’essoufflement de peuples définitivement conquis que l’illustration emblématique d’une résistance toujours renouvelée.

Napoléon III, qui voulait écrire une histoire de Jules César et ajouter ses propres commentaires à ceux de La Guerre des Gaules, bien que son intention fût d’y honorer son illustre modèle antique, ne résista pas à ce mouvement. En partant à la découverte de la matérialité des faits de guerre du général romain, c’est «le roi des Gaulois» qu’il découvrit. À Alésia particulièrement. Les fouilles qu’il fit réaliser autour du mont Auxois, parce qu’elles révélaient le gigantisme des installations de siège, mettaient, du même coup, en évidence la puissance des armées gauloises et de celui qui les avait commandées. «Admirons l’ardent et sincère amour de ce chef gaulois pour l’indépendance de son pays, mais n’oublions pas que c’est au triomphe des armées romaines qu’est due notre civilisation», écrit-il. Aussi se crut-il obligé de rendre hommage au vaincu par la monumentale statue qu’il fit édifier à l’extrémité occidentale du mont Auxois en 1865. On reconnut immédiatement dans l’œuvre du sculpteur, Aimé Millet, les traits de l’empereur. Étrange destin de ce monarque, admirateur de César et qui prête sa physionomie à l’ennemi vaincu par ce dernier, tandis que se profile le désastre de Sedan.

Extrait du livre d’Isabelle Davion et Béatrice Heuser, « Batailles, Une histoire de grands mythes nationaux », publié aux éditions Belin.

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