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Alcool, excès de vitesse : les abus de pouvoir des chauffeurs chauffards de la République
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Bonnes feuilles

Alcool, excès de vitesse : les abus de pouvoir des chauffeurs chauffards de la République

Il est en France une puissance qui nous fait tous les jours la morale. Mais est-elle irréprochable pour autant ? La puissance étatique nous a désormais échappé. Se situant volontiers au-dessus des lois, l'État-voyou assure trop souvent l’impunité à ceux qui le servent. Extrait de "L'État-voyou", de Caroline Brun, publié chez Albin Michel (2/2).

Marie-Christine  Tabet

Marie-Christine Tabet

Marie-Christine Tabet est grand reporter au Journal du Dimanche et co-auteur de L'argent et les politiques.
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Caroline Brun

Caroline Brun

Caroline Brun est journaliste, fondatrice de l'agence de presse Agence Forum News.
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Est-ce l’ivresse du pouvoir ou l’influence insidieuse des ors de la République qui pousse à la dérive monarchique ? Quelle qu’en soit la raison, gouvernements, cabinets, hauts fonctionnaires, conseillers officiels ou officieux s’estiment très au-dessus des normes qu’ils édictent et imposent au commun des mortels. Détail incroyable : jusqu’en 2009, avant la limitation à 0,5 g d’alcool par litre de sang, les chauffeurs du pouvoir avaient droit à un plateau-repas avec 50 cl de vin, au lieu de 25, comme les autres agents de l’État !

Le signe le plus visible de l’abus de pouvoir est l’usage totalement erratique des gyrophares, klaxon à deux tons et autres sirènes, qui s’accompagnent généralement de feux grillés, de circulation dans les couloirs de bus et de signes comminatoires aux automobilistes. Or tout cela est parfaitement interdit : les agents de l’État sont tenus de respecter le code de la route, qu’ils soient ministres ou petites mains, et les seuls véhicules autorisés à emprunter les couloirs de bus sont les véhicules de secours. Les convois, y compris les convois de CRS, sont tout simplement proscrits, sauf quand il s’agit de recevoir des autorités étrangères. Inutile de dire que la plupart des rodéos dont le pont Alexandre-III – axe majeur qui relie l’Élysée à Matignon – est le témoin, au cœur de Paris, sont donc totalement en dehors des clous. Illégaux, agaçants… et dangereux. Les exemples ne manquent pas.

Ainsi, ce jour-là, Nadine Morano, alors ministre de l’Apprentissage, ne va pas à la rencontre de Barack Obama, ce 20 janvier 2012. En convoi et sous escorte motorisée, elle se rend à Villacoublay, elle aussi, mais pour rejoindre seulement la délégation du Premier ministre qui doit s’envoler pour Sarrebourg. Le convoi circule à contresens. Un des motards de l’escorte renverse un piéton qui a la malencontreuse idée de traverser. Hospitalisé en urgence, le jeune homme de vingt-cinq ans aura trois mois d’arrêt de travail. La présidente de la Ligue contre la violence routière, Chantal Perrichon, s’insurge : « Il est inconcevable de mettre en danger la vie des piétons ou des motards pour des signes extérieurs de puissance. (…) Fini, le temps des seigneurs qui regagnaient leur fief en intimant aux manants de dégager la route ! » La ministre se défend : « On n’a pas la vie de gens normaux. » On objectera que si la présence de la ministre – en charge, rappelons-le, de l’Apprentissage ! – était aussi indispensable à Sarrebourg, ce qui reste à prouver, il lui aurait suffi de décommander l’émission de radio à laquelle elle avait accepté de participer, le matin même, pour être parfaitement à l’heure à l’aéroport, sans convoi ni escorte, ni risque d’accident. Confiée au service du traitement judiciaire des accidents (STJA), l’affaire n’ira pas bien loin, là non plus. Le père de la victime, un ancien fonctionnaire de police très compréhensif avec ses ex-collègues, n’a pas souhaité jeter de l’huile sur le feu.

Certains médias suivent régulièrement les ministres sur les routes de France pour relever leurs excès de vitesse. Comme si personne ne s’étonnait plus que le sommet de l’État donne le mauvais exemple et fasse le contraire de ce qu’il impose au citoyen. Certains, tout de même, s’en offusquent. Avant de faire ses cartons pour Bourges, le procureur de Nice, Éric de Montgolfier, fait même un dernier coup d’éclat. Alors qu’un accident de la circulation met en cause un véhicule des forces de l’ordre ayant grillé un feu rouge en utilisant gyrophare et sirène, lors du G20 de Cannes en novembre 2011, le magistrat poursuit le grand organisateur de l’événement, l’ex-préfet Hubert Weigel, pour « blessures involontaires par non-respect d’une obligation de sécurité » ! « Une réunion, même importante, ce n’est pas une urgence », explique-t-il. Comme dans la plupart des cas similaires, il ne sera pas suivi par les tribunaux : le 11 juin 2013, le préfet Weigel est relaxé par le tribunal correctionnel de Nice.

Même François Hollande, à peine élu, se fait surprendre en flagrant délit – lui qui avait fait de la « présidence normale » et de la République irréprochable le slogan de sa campagne. Parti en retard, comme souvent, pour commémorer le soixante-huitième anniversaire du débarquement allié en Normandie, le 5 juin 2012, le Président enchaîne les fautes : feux rouges grillés dès le premier kilomètre après l’Élysée et vitesse moyenne de 150 km/heure durant tout le trajet sur l’autoroute. Le chauffeur fait son possible pour rattraper le temps perdu. Un reporter, Olivier Jay, sur RTL, commente cette course contre la montre, en forme de clin d’œil : « Un automobiliste normal n’aurait plus beaucoup de points… »

Dans la « charte déontologique » que les ministres du tout nouveau gouvernement Ayrault ont signée, il est pourtant mentionné que « les déplacements en voiture se feront dans la discrétion et dans le respect du code de la route ». Mais le Président est sans doute au-dessus de cela. De leur côté, les équipes de BFM TV ont suivi à moto le véhicule officiel, et mentionnent des pointes à plus de 160 km/heure sur de nombreuses portions : on n’est pas loin du très grand excès de vitesse qui peut entraîner le retrait de quatre points, voire le retrait de permis jusqu’à trois ans… Interrogé à son arrivée, François Hollande se contente de faire le naïf : « Excès de vitesse ? Je ne sais pas. Cela a été signalé ? » Pas signalé ? Pas vu, pas pris. Deux ans plus tard, le magazine Auto Plus surprend encore le président et quatre ministres en flagrant délit de violation du code de la route en juillet 2014.

Extrait de "L'État-voyou", de Caroline Brun, publié chez Albin Michel, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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