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Alcool : pourquoi les politiques prohibitionnistes ont toujours échoué
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Bonnes feuilles

Alcool : pourquoi les politiques prohibitionnistes ont toujours échoué

Convaincu que l'alcool enrichit bien plus de vies qu'il n’en détruit, François Monti décortique les échecs des différentes politiques prohibitionnistes. Les catastrophes économiques et sociales de l’interdiction du gin dans l’Angleterre du 18e siècle auraient dû servir d’exemple. Pourtant, les États-Unis suivront le même chemin avec les mêmes conséquences. En France, si l’Absinthe s’attire les foudres des bien-pensants pour de prétendues raisons de santé publique, son interdiction sera finalement causée par les visées guerrières du gouvernement au début de la guerre de 1914. Extrait de "Prohibitions", Les Belles Lettres Editions (1/2).

François Monti

François Monti

Contributeur de différents blogs littéraires, François Monti s'est spécialisé dans l'histoire des cocktails et spiritueux. Il collabore actuellement à Ginger Magazine et à Havana Cocteles.

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Le vrai drame de toute prohibition, au-delà de transformer une réprobation morale en condamnation légale, est de faire basculer du jour au lendemain les consommateurs et toute la chaîne de production dans l’illégalité. C’est d’autant plus évident pour l’alcool : tout le monde boit, ou presque. Et vouloir boire au lendemain du 16 janvier 1919, c’est être un délinquant. En 1920, les statistiques officielles montrent une nette chute du nombre de décès dus à l’alcool, des arrestations pour ébriété sur voie publique et même de la violence. Chez les dry fois l’alcool éliminé, les maux du pays (chômage, criminalité, violence domestique, etc.) disparaîtraient. On n’y est pas encore, mais… Au final, les calculs les plus optimistes n’indiquent, sur les dix premières années, qu’une diminution de 30 % de la consommation. Il faut bien saisir l’importance de ce chiffre : on interdit la fabrication, la distribution et la vente d’une denrée et pourtant on en achète encore 70 % du volume total d’avant prohibition. Soit personne ne respectait la loi, soit la minorité de « criminels » buvait en très, très grande quantité.

Mais que buvait-on exactement, et particulièrement si on n’avait pas l’argent pour obtenir du rhum cubain, du whiskey canadien ou du champagne ? Des produits d’une qualité exécrable. Comme à l’époque de la folie du gin, les spiritueux préparés dans la clandestinité sont bien souvent de l’alcool pur, parfumé avec des essences de provenance douteuse. L’alcool artisanal qui rend aveugle, ce n’est pas une légende : un nombre important d’Américains l’ont rencontré entre 1920 et 1933. Les problèmes de santé liés à l’alcool, en diminution au premier temps de laprohibition, sont de retour et se font plus graves. Il n’y a guère que la cirrhose du foie qui est en recul, mais c’est une tendance amorcée des années auparavant. Le pire : des consommateurs meurent. Et si c’est toujours indirectement la faute de la politique de l’État, ce l’est encore plus directement dans certains cas : pour éviter que l’alcool industriel ne soit détourné puis dilué pour servir de base aux « gins » ou aux « brandys » des bootleggers, la loi exige qu’il soit dénaturé. La plupart des substances utilisées pour ce faire ont des effets désagréables sans plus, mais certaines sont toxiques : en 1926, plusieurs New-Yorkais en meurent, des centaines sont hospitalisés. Ne vous attendez à aucun regret de la part de l’Anti-Saloon League, pour laquelle ceux qui boivent sont des suicidaires. On en est très vite arrivé là : ceux qui ne respectent pas la loi ne méritent aucune considération. Même si la loi n’a pas de sens.

Il faut cependant rendre à César ce qui appartient à César : la majorité des morts de la prohibition est due aux activités du crime organisé. Et précisément, le développement des organisations criminelles doit beaucoup à cette même prohibition. Avant 1920, les bandes criminelles concentraient leurs efforts sur la prostitution, les paris, le racket. Il s’agissait toujours d’affaires locales. On se divisait des zones de villes, des parties du négoce. Avec la prohibition, les mafias développent leurs réseaux : il s’agit de s’approvisionner, de transporter, de distribuer, de vendre. Chicago reçoit l’alcool canadien, le revend à New York. Les criminels d’une ville côtière importent le rhum et l’envoient dans le pays entier. Le crime organisé tisse une toile qui prend des dimensions qu’aucun boss n’aurait pu envisager quelques années plus tôt. L’argent rentre dans des proportions inimaginables. Les ventes des bootleggers, dit-on, représentent certaines années la totalité du budget fédéral. La petite frappe devient un roi. La prohibition, pour le crime organisé, c’est la meilleure loi jamais passée. D’ailleurs, aux élections de 1928, les grandes organisations criminelles soutiennent, au niveau national, les candidats dry. Ces années-là sont une bonne école : une fois le XVIIIe amendement abrogé, la même structure se recyclera dans le commerce de la drogue.

Extrait de "Prohibitions", François Monti, (Les Belles Lettres Editions ), 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 

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