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Aide aux victimes du terrorisme : les très mauvaises idées du gouvernement
©Reuters

Yeux fermés

Aide aux victimes du terrorisme : les très mauvaises idées du gouvernement

La suppression du secrétariat général d'aide aux victimes de terrorisme, annoncée par François Bayrou, vient défaire une année de travail entre le gouvernement et les associations d'aide aux victimes.

Emmanuel Domenach

Emmanuel Domenach

Avocat, Emmanuel Domenach fait parti des rescapés des attentats du Bataclan.

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Atlantico : Administrateur de l'association 13 novembre, vous êtes vous-même un rescapé de l'attaque du bataclan. Quelle a été votre histoire avant, pendant et après cette attentat? Comment en êtes-vous venu à l'association 13 novembre?

Emmanuel Domenach : Je suis juriste, j’ai une formation d’avocat. J’étais quelqu’un qui allait avoir 30 à Paris. Qui aimait aller aux concerts, et faire la fête. Je suis allé à ce concert avec des amis car j’avais déjà vu ce groupe en juin, et que j’avais de retourner voir. On aimait les bons concerts de rock, et le Bataclan était une salle qu’on aimait bien. Tout se passait bien pendant le concert. On était relativement proche de la scène. Quand c’est arrivé, je n’ai pas du tout réalisé ce qu’il se passait. J’ai mis du temps à me coucher. J’ai réussi à sortir de la salle qu’au bout de 10/15 minutes, au moment où ils sont montés dans les étages. J’ai compris que c’était maintenant ou jamais. J’avais une force intérieur qui m’a dit de me lever, et de courir. En sortant, j’ai couru en suivant les gens. Je ne savais pas où j’allais. Je me suis retrouvé dans une ruelle, et j’étais persuadé qu’il y aurait la police. Mais il n’y avait personne. J’ai couru vers le boulevard Voltaire ensuite, mais j’ai trébuché ; je m’étais pris les pieds dans des cadavres de personnes décédées dans la rue. J’ai perdu mes lunettes, et la notion d’espace. C’est comme si je m’étais à nouveau paralysé de peur. Le chef de la sécurité du Bataclan, lui, s’était caché dans un immeuble avec d’autres personnes. Il m’a appelé, et dit de le rejoindre. On était juste en face du Bataclan. On a passé plus de trois heures avec de nombreux blessés. La police et les pompiers ne pouvaient pas s’approcher, car ils se faisaient tirer dessus. Finalement, j’ai été exfiltré vers une heure du matin. A six heure du matin, on m’a dit que c’était fini, et que je pouvais rentrer chez moi. Après, vous êtes complètement lâché dans la nature. Vous ne savez pas où aller. C’était un peu la débrouille. Des potes m’ont aidé. Au bout de 3 jours, j’ai trouvé un psy. J’ai appelé des numéros qui ne marchaient pas. D’autres qui ne me reconnaissaient pas. Il y avait plein de rumeurs qui couraient, et qui disaient qu’on allait être pris en charge, et qu’il allait y avoir des indemnisations. On s’est retrouvé sur groupe facebook, où s’étaient réunis des victimes du 13 novembre. Et c’est ce facebook là qui nous a permis de discuter, et s’échanger des conseils. J’ai rencontré une association, qui nous a aidé à obtenir plus d’informations. J’ai aussi découvert le champ des démarches administratives pour l’accès aux soins gratuits, et l’indemnisation. En parlant, on s’est rendu compte qu’on avait tous les mêmes difficultés. On a donc décidé de se mettre autour d’une table pour discuter, et c’est comme ça qu’est née l'association du 13 novembre.

Quelles ont été les difficultés rencontrées par les victimes aux lendemain des attentats?

En 30 secondes, vous passez d’un concert à une situation de scène de guerre. Ça vous transforme, ça vous change. 80% des gens n’avaient jamais chercher un psy. Ça vous change la vie lorsque vous avez été blessé : vous ne pouvez plus travailler. Je pense à des gens qui ont pris des balles dans le genou, et qui ne pouvaient plus marcher comme avant. Le retour à la vie active est très difficile. Il faut aussi trouver un avocat, et avoir les moyens de le payer. Certains pratiquaient des fonctions libérales, et n’avaient donc pas d’indemnités. Tout cela a été des difficultés très concrètes. Ensuite, vous avez la paperasse. On vous dit que vous avez le droit à des indemnisations, mais qu’il faut remplir un dossier. Celui-ci est immense, avec pleins d’informations dont vous ne savez même pas si elles ont une utilité. Vous avez des questions complètement absurdes, comme l’adresse et le nom du terroriste. Rien n’avait mis en place pour traiter ce genre de cas. On était face à une administration submergées de demandes, et qui ne savait pas quoi faire. Personne ne savait à qui s’adresser. Vous entendez parler d’une liste unique des victimes constituée par le procureur de Paris. On était pas au courant qu’elle existait. Sauf que c’était cette liste qui déterminait l’accès à tous les droits. Si vous n’y étiez pas, alors vous n’étiez pas victime de terrorisme. Tout ça était archaïque. Quand l’association est arrivée, nous avons pu nous adresser à plusieurs ministères en même temps, et se servir de la force des médias. Au début, nous étions royalement ignorés, et c’est grâce à ces derniers que nous avons pu faire un peu plus pression.

​Le Garde des Sceaux François Bayrou a annoncé la suppression du secrétariat d'État chargé de l'aide aux victimes de terrorisme. Pourquoi est-ce une mauvaise idée? Quelle a été votre réaction?

C’est très simple Aujourd’hui, l’aide aux victimes, ce n’est pas la Justice. C’est le ministère de la Santé, du Travail, de l’Economie, etc. ça peut être pleins de ministères différents. Il faut un travail, un équipe qui puisse coordonner l’action gouvernementale. Il faut qu’elle soit rattachée au Premier ministre. Si on ne voit ça que de l’oeil de la Justice, on va louper tous les sujets d’indemnité, d’accès au soin, de reprise du travail etc. En ce moment, vous avez tous les blessés qui reprennent goût à la vie, et qui ont besoin d’aide à la réinsertion et de formation. Ce n’est pas la Justice qui va les aider. Les personnes qui sont aujourd’hui en fauteuil roulant,  ce n’est pas le ministère de la Justice qui va pouvoir les accompagner. On perd complètement cet objet qui ne concerne que quelques milliers de personnes, mais qui sollicite plusieurs ministères. Deuxième point : cela fait un ans que l’on travaille avec le secrétariat d’Etat d’aide aux victimes, puis le secrétariat générale d’aide aux victimes, pour de faire de nombreuses avancées. Le fond de garanti a complètement changé sa manière d’approche. On avait un interlocuteur unique qui nous permettait de traiter à la fois des questions de santé, de prise en charge des enfants, de réinsertion professionnelles. On avait tout un travail engagé avec des rencontres toutes les semaines avec ce secrétariat. On pensait continuer ça, sur des sujets très important. Tout ça va disparaître, car on supprime. Finalement, on va laisser ça à une entité qui s’appelle le SADJAV, qui jusque là n’a jamais été notre interlocuteur sauf sur les questions juridiques très précises. Mais ce n’est que 1% de tout ce qu’on a fait depuis un an. LE SADJAV n’a pas les moyens opérationnels, ni la qualité pour traiter l’action gouvernementale. Ce n’est pas eux qui vont aller voir le ministère de l’Economie et des Finances pour dire qu’il faut indemniser tel  préjudice. SADJAV n’a pas de budget. Pour le ministère de la Justice, l’aide aux victimes est la 25ème roue du carrosse. Ce qui est normal, je ne dis pas le contraire. Evidemment qu’il y a des sujets prioritaires. Mais du coup, nous allons être traités par dessus la jambe, et ça n’aurait aucun sens. On va un coup d’arrêt à quelque chose qui fonctionnait, et qui pourtant ne coûtait vraiment pas grand chose au contribuable.

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