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Emmanuel Macron pose à côté de la présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, avant de s'adresser à une session plénière du Parlement européen, le 19 janvier 2022.
Emmanuel Macron pose à côté de la présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, avant de s'adresser à une session plénière du Parlement européen, le 19 janvier 2022.
©BERTRAND GUAY / PISCINE / AFP

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Accusations d’inaction climatique de la France : la part du vrai, la part du mauvais procès (et de la malhonnêteté intellectuelle…)

Emmanuel Macron a été hué ce mercredi par de jeunes militants « pour le climat » à son arrivée au Parlement européen de Strasbourg avant d’être vertement interpellé par Yannick Jadot sur son bilan environnemental.

Jean-Paul Oury

Docteur en histoire des sciences et technologies, Jean-Paul Oury est consultant et éditeur en chef du site Europeanscientist. com. Il est auteur de La querelle des OGM (PUF, 2006), Manifester des Alter-Libéraux (Michalon, 2007), OGM Moi non plus, (Business Editions, 2009) et Greta a tué Einstein: La science sacrifiée sur l’autel de l'écologisme (VA Editions, 2020).

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François-Marie Bréon

François-Marie Bréon

François-Marie Bréon est chercheur physicien au Laboratoire des sciences du climat et de l'environnement. Il a participé à la rédaction du 5ème rapport du GIEC. Il est spécialiste de l'utilisation des données satellitaires pour comprendre le climat de la Terre. Membre du conseil scientifique de l'Association française pour l'information scientifique (Afis).

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Atlantico : Emmanuel Macron a été hué ce mercredi par de jeunes militants « pour le climat » à son arrivée au parlement européen de Strasbourg, avant d’être vertement interpellé par Yannick Jadot sur son bilan environnemental. Peut-on comme il l'a fait parler d'inaction climatique ?

François-Marie Bréon : Je trouve assez malvenu de la part de Yannick Jadot de faire cela au sein du Parlement Européen. S’il est normal qu’il attaque Emmanuel Macron dans la cadre des présidentielles, je pense que ce n’était pas l’endroit pour le faire. 

Un certain nombre de choses ont été faites par Emmanuel Macron. On peut parler d’une certaine « insuffisance climatique » mais certainement pas « d’inaction ».

Jean-Paul Oury : Les jeunes écologistes et Yannick Jadot devraient acclamer Emmanuel Macron, qui a toujours semblé un fidèle disciple de l’écologisme…. comme tous ses prédécesseurs d’ailleurs. Cela fait des années que tous les élus français de gauche et de droite font acte d’allégeance aux moindres désidératas de cette idéologie (qu’il ne faut pas confondre avec l’écologie scientifique). En effet, depuis la fin des années 90 on a eu Alain Juppé et son moratoire sur les OGM, NKM et son accolade à José Bové, Lionel Jospin et la fermeture de Superphénix, Chirac et l’introduction du principe de précaution dans la constitution, François Hollande et la décision de la fermeture de Fessenheim… Autrement dit, la gauche et la droite, aux ordres de l’idéologie verte, ont sacrifié les totems de la science prométhéenne sans vraiment penser le sujet et s’approprier les questions de « qu’est-ce que serait une véritable action écologique qui ne répondent pas aux critères de l’idéologie verte ». De fait, ils restent captifs d’un programme qui n’est pas le leur et subissent les pressions d’idéologues absolutistes qui ne souhaitent que la décroissance. Emmanuel Macron comme tous ses prédécesseurs a été captif de cette même idéologie et comme ses prédécesseurs il n’a pas été récompensé puisqu’il vient de subir les sifflets des militants et la harangue de Jadot…

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Au passage, on notera que ces attaques sont totalement absurdes : attaquer Macron pour lui dire qu’il n’a rien fait pour le climat, en défendant un agenda anti-nucléaire, donc en étant pour une solution carbonée, cela ne manque pas de sel. Et c’est là qu’on réalise que ce que veulent ces absolutistes, c’est mettre un terme à la croissance pour condamner la civilisation prométhéenne. Comme j’aime à le rappeler, si Greta Thunberg est idolâtrée ce n’est pas parce qu’elle a fait une découverte qui permet d’améliorer le rapport entre l’homme et son environnement (par exemple inventer une barque pour nettoyer les océans comme le jeune Bojan Slat), c’est surtout qu’elle porte un message critique à l’égard de la civilisation prométhéenne. Tout le stratagème de l’écologisme a consisté à pousser des solutions labellisées « made in nature » - ce concept qui laisse croire que l’homme n’intervient pas et que l’on est directement en prise avec la nature - telles que le bio, le véhicule électrique, les énergies renouvelables (solaire et éolien). On se rend compte aujourd’hui que ces solutions ont leurs propres externalités négatives et sont comme un cheval de Troie de la décroissance. Comme les autres politiques n’ont pas vraiment réfléchi à tout cela, ils se sont laissés avoir et ont subi sans réagir les campagnes d’agit-prop.

Quel est le bilan d'Emmanuel Macron sur le sujet. Selon vous, quelles sont les mesures qui vont dans le bon sens ?  Sur quel sujet n'a-t-il pas ou pas suffisamment ou pas correctement agi ?  

François-Marie Bréon : Selon moi, Emmanuel Macron et son gouvernement ont pris un certain nombre de mesures qui vont dans le bon sens. C’est notamment le cas dans le secteur du bâtiment, où de nombreuses normes contraignantes ont été mises en place, notamment en matière d’isolation. Ces nouvelles normes peuvent limiter la consommation d’énergie de manière certaine. 

De plus, l’utilisation de gaz et de fioul va progressivement être interdite, pour commencer dans les constructions neuves. Le fioul sera par la suite interdit dans le cadre des rénovations. Ces mesures vont permettre de diminuer, très progressivement, les émissions de CO2 du batiment.

En matière de transport, des normes de plus en plus strictes ont été mises en place. À partir de 2035, les voitures thermiques seront interdites pour les remplacer par des voitures électriques. Si le délai peut sembler long, il me paraît juste car il faut laisser le temps aux constructeurs de s’adapter. Encore une fois, cette mesure va dans le bon sens.

Emmanuel Macron désirait également mettre en place une troisième mesure phare, la Taxe Carbone, qui n’a malheureusement pas pu être promulguée. Cette idée d’augmenter les taxes sur l’essence a déclenché la révolte des Gilets Jaunes et a donc dû être abandonnée. 

Pour ce qui est des insuffisances, j’aurais aimé que son gouvernement prenne des mesures pour limiter la publicité pour les activités particulièrement polluantes, et aussi pour la limitation du transport aérien, en France comme à l’international.

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Jean-Paul Oury : Comme nous l’avons déjà rappelé Emmanuel Macron a suivi ses prédécesseurs dans la démarche de se plier aux désidératas de l’écologisme. On est surpris que bien qu’il ait réussi à concrétiser la fermeture de Fessenheim voulue par son prédécesseur, il n’ait pas séduit davantage les militants écologistes. Et pourtant il a fait de nombreux efforts. Après avoir affirmé de manière péremptoire : « Le glyphosate, il n’y a aucun rapport qui dit que c’est innocent. Dans le passé, on a dit que l’amiante ce n’était pas dangereux, et après les dirigeants qui ont laissé passer, ils ont eu à répondre. », il a voulu interdire l’herbicide. A contrario, il a fait la part belle aux solutions qui présentent un label « made-in nature » (agro-écologie, énergies renouvelables…) et à l’écologisme le plus extrême. Il a donné les clés du pouvoir à la Conférence citoyenne pour le climat, qui a accouché d’une liste de 146 propositions d’écologie punitive, telles que l’interdiction des publicités pour les SUV ou la suppression de lignes de transport aérien (remise en question par Bruxelles).

Mais comme en novembre dernier il a lancé France 2030, un plan pour réindustrialiser la France, tous ses efforts pour se faire bien voir auprès des idéologues écologistes semblent avoir été réduits à néant. Puisqu’après avoir accompli le souhait de François Hollande qui était la fermeture de Fessenheim, il a remis le nucléaire à l’honneur en parlant notamment de SMR (les petits réacteurs). Hier à Strasbourg, il a défendu la présence du nucléaire dans la taxonomie européenne et affirmé : « Nous n’avons pas technologiquement la possibilité de substituer des formes de production non intermittentes à des formes intermittentes […] Reconnaître le nucléaire comme une énergie bas carbone est simplement une réalité scientifique »… On se réjouit de ces revirements de dernière minute. Mais un esprit chafouin s’interroge sur le machiavélisme de la réthorique du « en même temps » macronien qui en substance pourrait se résumer de la manière suivante :  « je ferme une centrale nucléaire en 2020, et en même temps je suis pour le maintien de cette technologie en 2021 » Ce faisant le président reste dans l’ambiguïté et l’incohérence et on se demande si on peut vraiment lui faire confiance : s’agit-il d’une conversion sincère ou d’une tentative d’aller chasser un électorat plutôt pro-science et technologie à l’approche du scrutin présidentiel ?

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Pour sortir de l’ambiguïté, il faudrait qu’il fasse un usage rationnel du « en même temps » et démontrer que l’on peut vouloir la croissance, le bien-être de l’humanité et « en même temps » celui de la nature et de l’environnement. Que seule la smart agriculture (l’agriculture intelligente) avec ses innovations peut nourrir l’humanité « et en même temps » respecter l’environnement ; que seule l’énergie nucléaire peut fournir une électricité non intermittente à l’humanité « et en même temps » ne pas rejeter de carbone dans l’atmosphère… Il est dommage que le président Macron n’ait pas compris et fait passer ce message dès le début de son quinquennat. Espérons que ces notions soient bien claires dans l’esprit du prochain président qui prendra la tête de ce pays… Le mieux est de regarder les programmes de ceux qui défendent bec et ongle l’énergie nucléaire et l’agriculture innovante…

Y-a-t-il des sujets où il a fait des erreurs, agi dans le mauvais sens ?

François-Marie Bréon : On peut reprocher à Emmanuel Macron d’avoir mis en place des échanges internationaux visant à favoriser ces échanges sans se demander si les pays avec lesquels nous souhaitions commercer font eux aussi des efforts sur le climat. C’est pour moi l’une des plus grosses fautes d’Emmanuel Macron. Tous ces accords commerciaux auraient dû être beaucoup plus contraignants en termes d’exigences environnementales. 

Enfin, j’aurais souhaité voir Emmanuel Macron prendre davantage de mesures en faveur du nucléaire. S’il a récemment fait quelques annonces en ce sens, elles restent à mes yeux très floues. De plus, ces mesures auraient pu être prises dès le début de son quinquennat puisque j’estime que nous aurions dû enclencher la construction de nouveaux réacteurs il y a déjà 5 ans. Surtout, l’erreur principale d’Emmanuel Macron dans le cadre de la lutte contre le changement climatique, c’est la fermeture de la centrale de Fessenheim. Cette idée va à l’encontre de la préservation de l’environnement car toute l’électricité que cette centrale aurait pu produire a été générée grâce à des énergies fossiles, ce qui représente le montant considérable de 5 millions de tonnes de CO2 par an.

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On s’en souvient, François Hollande s’était allié avec les écologistes. Pour autant, son bilan était-il plus vert ? Comment se pose le bilan écologique d’Emmanuel Macron par rapport à ses prédécesseurs ?

François-Marie Bréon : J’ai tendance à penser qu’il a fait un peu mieux que ses prédécesseurs sur les points que nous avons évoqué. Pourtant, on peut se demander si c’est réellement attribuable au mandat d’Emmanuel Macron. La lutte pour le climat devient un sujet porteur et il est plus facile de prendre des mesures en ce sens aujourd’hui qu’il y a une dizaine d’années. Il est tout à fait possible que François Hollande aurait pris des mesures similaires s’il avait été président en 2022. En conclusion, si je pense que davantage de choses ont été faites sous le quinquennat d’Emmanuel Macron que sous celui de François Hollande, je ne suis pas sûr que ce soit directement attribuable à l’action de notre président actuel.  

Jean-Paul Oury : Comme nous l’avons rappelé Emmanuel Macron a entériné la mesure souhaitée par Hollande et qui a mené au sacrifice de Fessenheim et le quinquennat a été criblé d’allégeances à l’écologisme. Chacun des deux présidents a eu son « moment vert» consacré, Hollande avec la COP21 et Macron avec la Convention citoyenne pour le climat. Donc de ce point de vue on observe une forme de continuité. Mais il nous faut maintenant vérifier notre hypothèse : Macron est-il pour une écologie qui s’appuie sur des arguments scientifiques?  Pour vérifier celle-ci c’est assez simple, il suffit d’attendre qu’il pose de nouveau sa candidature. On verra alors s’il intègre la défense du nucléaire et l’agriculture intelligente comme des points fondamentaux de son programme, ce qui lui permettrait alors de confirmer qu’il se démarque vraiment de son prédécesseur… Il faudrait que les Français sachent de manière claire et nette qu’ils disposent ainsi d’une feuille de route débarrassée de toute ambiguïté pour savoir si le président sortant fait le choix de la science prométhéenne ou de la décroissance. 

Notons que cela lui permettra également de se situer sur l’échiquier politique des élections de 2022. Car s’il est très clair que les candidats à sa gauche soutiendront la décroissance et l’écologisme, à sa droite, pour certains, c’est encore assez flou : on espère que Valérie Pécresse défendra ouvertement le nucléaire, et « en même temps » on se souvient de son soutien sans réserve à l’éolien... il est frappant de voir que pour l’instant c’est le candidat Zemmour, présenté par certain comme rétrograde qui finalement a un discours vraiment pro-technologie avec un soutien revendiqué au nucléaire et à la modernisation de notre agriculture
En conclusion, on peut dire que son revirement de dernière minute permet au président Macron de ne pas rester uniquement dans l’histoire comme celui qui a mis le dernier clou sur le cercueil que son prédécesseur avait construit pour le nucléaire… ne lui reste plus qu’à afficher une profession de foi sincère actant d’un usage rationnel du « en même temps ».

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