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Aurore Van Opstal publie "Les hommes qui ont tué Marilyn" aux éditions L'Esprit du Temps. L'actrice américaine Marilyn Monroe pose devant les photographes en septembre 1954 à son arrivée à New York, où la vedette n'est pas venue depuis trois ans.
©AFP

"Les hommes qui ont tué Marilyn"

« A travers le sexe, Marilyn pensait qu’elle accéderait à l’amour »

A trente-et-un ans, Aurore Van Opstal publie son premier roman. Un texte dense, ramassé, dérangeant qui, à certains moments, fait mal. Sous prétexte d’éclairer les aspects le plus sombres de la vie d’une icône américaine, « Les Hommes qui ont tué Marilyn » jette un regard cru sur le viol, le harcèlement et la vie de couple. Une participation assumée aux débats du temps. Rencontre avec l’auteur. 

Claude Moniquet

Claude Moniquet

Claude Moniquet, né en 1958, a débuté sa carrière dans le journalisme (L’Express, Le Quotidien de Paris), avant d’être recruté par la Dgse pour devenir "agent de terrain" clandestin. Il exerce ainsi sous cette couverture derrière le Rideau de fer à la fin de l’ère soviétique, dans la Russie des années Eltsine, dans la Yougoslavie en guerre, au Moyen-Orient ou encore en Afrique du Nord. En 2002, il cofonde une société privée de renseignement et de sûreté : l’European Strategic Intelligence and Security Center. De 2001 à 2004, il a été consultant spécial de CNN pour le renseignement et le terrorisme, et est aujourd’hui consultant d’iTélé et RTL. Il est l’auteur, notamment, de Néo-djihadistes : Ils sont parmi nous (Jourdan, 2013) et Djihad : d’Al-Qaïda à l’État islamique (La Boîte à Pandore, 2015), de Daech, la Main du Diable(Archipel, 2016) et, avec Genovefa Etienne, des Services Secrets pour les Nuls (First, 2016). Il est également scénariste de bandes dessinées : Deux Hommes en Guerre (Lombard, 2017 et 2018). Il réside à Bruxelles.

Voir la bio »Aurore Van Opstal

Aurore Van Opstal

Aurore Van Opstal est journaliste et réalisatrice. "Les hommes qui ont tué Marilyn" est son premier roman.

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Claude Moniquet : Votre roman est préfacé par Muriel Salmona, une psychiatre renommée spécialisée dans les violences sexuelles et conjugales et les violences faites aux enfants… Une telle préface pour une œuvre de fiction n’est pas chose courante. Doit-on comprendre que ce roman est plus qu’un roman ?

Aurore Van Opstal : D’aucuns écrivent pour divertir, là, où j’écris pour sensibiliser. En l’occurrence, à travers ce premier roman qui flirte parfois avec l’essai, je désirais décortiquer le quotidien psychotraumatique de Marilyn Monroe, violée enfant et adulte. Mon approche est noire et lumineuse, psychologique, psychanalytique ainsi que psychiatrique. Dès lors, cela me paraissait tout naturel qu’une médecin psychiatre renommée préface ma démarche. Je la remercie grandement, d’ailleurs.

C.M. : Vous avez une formation en sciences humaines, vous auriez pu choisir d’écrire un essai ou un document. ¨Pourquoi ce choix de la fiction ? La distance qu’elle offre nous rend-elle plus libre de nos propos ? Est-ce un choix esthétique et celui de « raconter une histoire » ? Un mélange de ces raisons ?

AVO : Cela relève d’un choix esthétique. A travers des carnets intimes, il est possible d’appréhender le débordement émotionnel lié à un passé traumatisant. Avec le recul, Marilyn Monroe a été diagnostiquée « borderline », mal que je surnomme « maladie des émotions » et/ou « hypersensible ». D’ailleurs, 80 % des borderlines ont été violenté(e)s sexuellement mineur(e). La fiction permet d’expliquer l’irrationnel, mais aussi la complexité d’un mal-être psychique comme celui que vivait, tous les jours, Marilyn Monroe.

La littérature est une chose physique chez moi. Je rentre dans une sorte de transe, je suis animée par des pleurs, de la rage, de la joie, des fulgurances. Je suis épuisée, une fois que j’ai terminé d’écrire. Ce fut le cas avec « Les hommes qui ont tué Marilyn ».

C.M. : Le début de votre livre est fortement ancré dans la « Belgitude », votre héroïne a étudié à Bruxelles, vit à Charleroi, travaille dans un magazine féminin belge, bref, c’est vous ?

AVO : Non, je ne travaille pas dans un magazine féminin... Plus sérieusement, je ne suis pas mon héroïne Julie De Smet. Pour être honnête, il y a un peu de moi dans les trois protagonistes féminines. Enfant, j’ai vécu des violences diverses ; cela a fait écho avec ce que Norma Jean a subi. Margaret Wright est mon « avatar » intellectuel. Enfin, Julie De Smet, la journaliste, est un miroir de mes introspections personnelles. Par exemple, sur la psychanalyse : Julie démontre que Freud a confondu les traumatismes de ces patientes avec des « fantasmes » sexuels. Il entendait beaucoup de ses patientes déclarer qu’elle avait été violée par un oncle, un père, etc. Freud en a, dès lors, parlé à ses confrères qui ont brandi leur bouclier patriarcal ! Bref, chez Freud ; presque tout est de l’ordre du fantasme. C’est assez fou – sans mauvais jeu de mot – car pour les hommes, là, il a compris les traumas. Il a constaté, pendant la guerre 14-18 que des soldats revenaient du front complètement abîmés psychiquement et que plus les séances avançaient, plus des souvenirs revenaient à leur mémoire et les hantaient : je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi aujourd’hui on remet en cause « l’amnésie traumatique ». Si même Freud l’a établie …

C.M. : Toujours sur cette Belgitude, un choix audacieux pour un premier roman publié à Paris, ne craignez-vous pas qu’elle vous coupe d’une partie du public français qui est quand même le premier marché francophone du monde ?

AVO : Non car le « mythe » Marilyn Monroe est universel. Selon moi, le fait que la journaliste qui découvre des carnets intimes d’une féministe avant-gardiste américaine ayant côtoyé Marilyn Monroe dans les dernières années de sa vie – je précise que ce personnage, Margaret Wright, est totalement issu de mon imagination – ainsi que les carnets de Marilyn, soit belge, est anecdotique. Ce qui compte, c’est le fond. Le propos : on est brisée à vie lorsqu’on a été violée. Les journées sont marquées par des crises d’angoisses, des dépressions sévères à répétition, des tentatives de suicide. Les nuits sont faîtes de reviviscences, de cauchemars traumatiques. Oui, la résilience existe, mais elle implique des soins adaptés et de l’amour inconditionnel ; ce que Marilyn n’a pas eu. 

C.M. : On trouve dans votre texte de nombreuses références à la doxa classique de la gauche du XXème siècle et à Bourdieu, entre autres sur le déterminisme social : cette grille de lecture est-elle encore pertinente dans l’espace mondialisé dans lequel nous vivons ?

AVO : Votre question nous ramène au débat sans fin : est-on déterminé par les sciences « pures » comme la génétique ou par notre environnement social, culturel, … Bref, qui gagne : les sciences dîtes « dures » ou dîtes « humaines » ? Étudiante, je me suis passionnée pour ces questions. La réalité, à mon humble avis, est qu’on est déterminé par les deux. Là, où la droite perd malheureusement en nuances, c’est quand elle nie les limites de l’ascenseur social dans nos sociétés occidentales. Et là où la gauche identitaire a gagné, c’est qu’elle ne nous amène plus à penser la question de la souveraineté, de la citoyenneté ; de ce qui fait « cité », de ce que nous avons en commun. Puis, cela relève peut-être de la sémantique néanmoins, le terme « égalité» m’agace : nous ne sommes pas tous égaux même si je pense qu’éthiquement et philosophiquement, il faut partir de ce postulat – en ça, je suis une femme de gauche – mais je prônerai plutôt l’équité. A un riche étudiant, il n’est guère nécessaire de lui octroyer une bourse d’études alors qu’à l’étudiant pauvre, oui. Alors que si on prône l’égalité, on offre 2000 euros à l’étudiant riche et 2000 euros au pauvre. C’est ridicule. Nous ne partons pas tous avec les mêmes compétences, le même bagage. La société doit, dès lors, être pensée pour la majorité et non les minorités et aussi pour que plus grand nombre ait la chance d’accéder à ce qu’il souhaite voir réaliser par extension à une plus grande équité entre les citoyen(ne)s.

C.M. : Je vais vous provoquer : il n’y a rien de pire que les « romans à thèse », qui sont souvent lourds et indigestes et ont des relents de prêchi-prêcha… Si vous étiez votre propre attaché de presse, que pourriez-vous dire qui donne envie de lire votre livre ?    

AVO : Il reste, malgré la libération de la parole, des mythes qui entourent les impacts de viols sur une existence. Mon roman est vivant bien qu’amenant à la mort. Il vulgarise les stress post-traumatiques chroniques de victimes non-résilientes et il remet le monde, je l’espère, un peu à l’endroit. Si vous aimez Marc Lévy : ne me lisez pas ! Encore une fois, mon but n’est point d’amuser la galerie. J’essaie de penser en espérant que ça ne soit pas encore interdit …

C.M. : Pourquoi avoir choisi, comme fil rouge, le personnage de Marilyn Monroe, icône de la « féminité » et du sex-appeal des fifties ? 

AVO : Car ce n’était pas qu’un « sex-symbol pour polaroid ». Elle était cultivée, intelligente, mais avait acté qu’elle devait jouer le rôle d’objet sexuel car trop souvent, objectivée sexuellement. De fait, au-delà du statut de vedette, elle a dû vivre une réalité que beaucoup de femmes, à la fois mortes et vivantes, doivent malheureusement affronter.

C.M. : Les viols subis par Marilyn sortent-ils de votre imagination ?

AVO : Pas du tout. Le viol du colocataire de Gladys, sa mère, a été confié par Marilyn Monroe dans ses « Confessions inachevées ». Les viols attribués à « Doc » Goddard et au cousin Jack Monroe ont été décrits dans les biographies de Marilyn, sur le témoignage de personnes de son entourage.

Le reste de ses traumatismes sexuels ont été évoqués dans le livre de Don Wolfe : « Enquête sur un assassinat », dans l’ouvrage de Matthew Smith : « Les dernières révélations de Marilyn Monroe » ainsi que dans l’excellente biographie d’Anthony Summers : « Les vies secrètes de Marilyn Monroe ».

C.M. : Comme dans toute fiction évoquant des personnages réels, vous flirtez avec le danger, entre autres, par exemple, en prêtant à Joseph Schenk, le patron de la « Fox », un comportement de prédateur… Est-ce basé sur une réalité ? Et, si ce n’est pas le cas, est-ce que vous n’avez pas le sentiment d’aller trop loin ?

AVO : On peut supposer que son comportement de « manager » de la carrière de Marilyn n’était pas sans contrepartie. Vous oubliez qu’à ma décharge, c’est une fiction. Alors, oui, je vais à l’extrême, mais je mettrai ma main à couper que des prédateurs à Hollywood existaient bel et bien avant l’avènement de l’affaire Weinstein ! Pensez-vous sérieusement que des producteurs machistes et violeurs n’étaient pas monnaie courante dans le L.A. des années 50/60 ? Soyons sérieux.

C.M. : Même question pour Joe Di Maggio, qui fut marié un an avec Marilyn. Vous lui prêtez un comportement violent. Or, Di Maggio est peut-être le seul homme qui ait réellement aimé Marilyn ; des années après leur divorce, il prit soin d’elle lorsqu’elle fut internée  et il resta  fidèle à son souvenir….

AVO : Cela a été attesté : Joe Di Maggio frappait Marilyn, lui faisait subir des violences conjugales. Il confondait « amour » et « possession ».  Dès lors, oui, il est resté jusqu’à la fin fidèle à sa personne mais il a été un mari violent. Et cela, rien ne le justifie.

C.M. : Ce qu’il y a de particulièrement dramatique dans la vie de Monroe, c’est qu’elle n’est jamais arrivée à être aimée en tant que Norma Jean et qu’en même temps la carrière de Marilyn, « la fille sexy, blonde platine dans des rôles idiots, des comédies de bas étage » n’a jamais été ce qu’elle voulait…

AVO : En 1954, elle part à New-York pour suivre les cours du meilleur professeur de théâtre de l’époque : Strasberg. Elle désirait profondément jouer des textes d’auteur. Elle croyait qu’à travers le sexe ; elle accéderait à l’amour. Confusion classique des femmes qui ont été réduites à un vagin sur pattes, sans leur consentement. Elles vivent des ersatz d’amour : du sexe sans la tendresse, l’affection, l’amour inconditionnel. Ce qui est dramatique est qu’elle était une bonne actrice … Elle aurait pu jouer de véritables textes. D’où mon roman. J’ose espérer la réhabiliter.

C.M. : Votre héroïne, Julie, qui est aussi la narratrice du livre écrit, après une rupture : « Je pars en claquant la porte, les larmes au bord des yeux. Toute la réalité des relations de couple se trouve devant moi. La trahison. L’orgueil. Surtout la trahison ».  C’est une vision bien noire du couple. Pure fiction, ou bien c’est ce que vous pensez profondément ?

AVO : Le couple est un lieu d’animosité comme le dit Fabrice Luchini dans une interview célèbre avec Mireille Dumas. Si c’est un sujet abordé depuis le temps, c’est bien car l’amour est une question complexe. J’en ai, effectivement, une vision assez noire : je pense qu’avant tout, on aime l’autre pour ce qui nous renvoie de nous-mêmes.

C.M. : Les rapports hommes-femmes sont-ils nécessairement tissés de violence et de domination ?

AVO : Socialement et politiquement ? 98 % du temps ! Humainement ? Pas toujours, non. Il reste des iniquités évidentes entre les hommes et les femmes dans le monde : il serait trop long de toutes les citer ici, mais prenons, par exemples, les statistiques sur les violences conjugales, sur les viols commis envers les femmes, sur les systèmes patriarcaux religieux, la sous-représentation de femmes intellectuelles dans les médias et j’en passe. Il est à noter que je ne suis pas « queer » ou « néo-féministe ». Je suis abolitionniste, contre le voilement et fermement opposée à l’idéologie « trans ». Je suis une féministe rationnelle qui ne nie pas les différences biologiques entre les hommes et les femmes. Je ne suis, par contre, pas « pro-choix », je n’appartiens pas à cette troisième vague d’un pseudo-féminisme.

C.M. : Vous faites allusion à la « honte » et à la culpabilité ressenties par Marilyn après les viols. Malgré les évolutions sociétales et légales des dernières décennies, c’est un sentiment toujours présent 60 plus tard chez de nombreuses victimes on sait d’ailleurs que malgré des mouvements comme « #metoo », nombre de femmes victimes de violences sexuelles ou autres ne portent jamais plainte. Comment sortir de cette omerta ?

AVO : Créer des ponts entre les psychotraumatologues et la Justice, mieux former les policiers à ces questions, en parallèle de la présomption d’innocence, respecter la présomption de vérité des victimes car contrairement à ce qu’on dit, les fausses accusations sont rarissimes : des études l’ont démontré.

C.M. : Sur #metoo, il est évident que ce mouvement était nécessaire mais la question demeure : est-ce à la rue, aux réseaux sociaux de rendre justice ? Ne craignez-vous pas des dérapages et des excès ?

AVO : Comme je l’indique dans mon roman, à travers une chronique de ma narratrice, pourquoi axer le problème sur les rares fois où des noms d’agresseurs ont été « balancés » plutôt qu’affronter la marée humaine de témoignages d’agressions et de violences sexuelles ? Rappelez-vous le dicton populaire : « Quand le sage désigne la lune, l’idiot regarde le doigt » !

C.M. : Votre roman est très noir, s’agit-il d‘une sorte d’exorcisme de vos propres démons ? D’une catharsis ?

AVO : En partie. Mais mon but premier était vraiment de réhabiliter Marilyn Monroe. Ma catharsis sera de témoigner de ma propre enfance traumatique. En attendant, j’espère avoir apporté un regard empathique et pertinent sur le calvaire qu’a vécu Norma Jean. Et avoir mis en lumière que ce sont, en grande partie, des hommes qui l’ont tuée …

 

Aurore Van Opstal, Les hommes qui ont tué Marilyn, Editions L’esprit du Temps, 18 euros.

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