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35 heures : comment une mesure prise pour lutter contre le chômage est finalement détricotée pour… lutter contre le chômage
©wikipédia

D’une gauche l’autre

35 heures : comment une mesure prise pour lutter contre le chômage est finalement détricotée pour… lutter contre le chômage

Le nouveau projet de loi El Khomri, en augmentant le temps de travail sans augmenter les salaires, vise à faire baisser les salaires horaires. Une telle politique, censée augmenter la compétitivité des entreprises et donc se répercuter sur l'emploi, risque, du fait de l'inflation proche de zéro et d'une politique similaire axée sur la compétitivité menée en Europe, d'être inefficace et de provoquer des pertes bien supérieures aux gains.

Eric Heyer

Eric Heyer

Éric Heyer est Directeur adjoint au Département analyse et prévision de l'OFCE (observatoire français des conjonctures économiques - centre de recherche en économie de Sciences Po).

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Atlantico : A travers le nouveau projet de loi El Khomri relatif à la négociation collective, le gouvernement s'apprête à revenir de fait sur les 35 heures, ceci, dans un objectif avoué de baisse du chômage. Pourtant, à l'origine même de la mise en place des 35 heures, l'objectif était déjà la lutte contre le chômage. Comment expliquer un tel paradoxe ?

Eric Heyer : Il s'agit en effet d'un paradoxe. On peut se demander si en réduisant le temps de travail, on crée des emplois ou pas. Pour répondre à cette question, il faut se référer à des travaux empiriques et théoriques qui montrent qu'à court terme, il y a bien une relation négative entre temps de travail et emploi, c’est-à-dire que lorsque l'on baisse le temps de travail, on crée bien des emplois. A long terme, on peut avoir plus de doutes sur cette concurrence entre emploi et temps de travail.

Si on sort des travaux empiriques et que l'on regarde les choix en termes de politiques économiques  dans les autres pays, on s'aperçoit que les pays qui ont le plus réussi à faire baisser le chômage au cours de la crise économique et juste avant sont des pays qui ont baissé le temps de travail par l'encouragement du temps partiel.

Il y a donc bien aujourd'hui un lien négatif entre temps de travail et emploi et c'est plutôt dans cette logique là qu'il faut raisonner.

Pourquoi aujourd'hui la France s'apprête à faire l'inverse de cela ? C'est une question qu'il faudrait poser aux autorités. Le Gouvernement semble s'aligner sur la proposition du Medef. L'idée n'est pas d'augmenter le temps de travail mais de faire baisser les salaires. Comme il est impossible de toucher aux salaires sans faire une rupture du contrat de travail, en augmentant le temps travail sans toucher aux salaires, le salaire horaire baisse. Pour le Medef, une baisse des salaires horaires engendrerait une baisse du coût du travail qui serait profitable à l'économie.

Cette différence d'appréciation est-elle la conséquence d'une différence de conjoncture économique ?

Oui on pourrait dire cela comme ça. Il me semble que l'histoire récente des grands pays nous explique qu'il faudrait avoir une vision très pro cyclique du temps de travail. Le temps de travail doit être baissé en période de crise et augmenté en période de forte activité. On doit se poser la question suivante : où en sommes-nous dans le cycle économique ? Sommes-nous en bas de cycle ou en haut de cycle ? Si nous sommes en haut de cycle, alors effectivement l'augmentation du temps de travail a un sens économique. A l'inverse, si on considère que nous en sommes en bas de cycle, alors essayer de réduire le temps de travail serait profitable. De ce point de vue-là, l'Allemagne a agi de façon très pro cyclique, c’est-à-dire qu'elle n'a pas hésité à faire fortement baisser le temps de travail en période de crise économique, notamment en recourant au chômage partiel ou à des accords de compétitivité,  et a en revanche ré augmenté le temps de travail dès que la croissance économique est revenue.

Comment faire la part des choses entre une vision qui consiste à indiquer qu'un relèvement des heures travaillées éloignera d'autant plus les chômeurs de l'emploi, puisque les salariés en place seraient alors en mesure d'absorber tout surplus de travail, et une vision indiquant qu'un tel dispositif permettrait d'embaucher plus ?

L'idée sous-jacente est la suivante : aujourd'hui, on essaie d'augmenter le temps de travail sans augmenter forcément les salaires (c’est-à-dire en baissant le salaire horaire). Si une telle politique est dans un premier temps négative pour l'emploi et pour la croissance économique, au bout d'un certain temps, la baisse du salaire horaire doit se répercuter sur les prix de production et donc sur la compétitivité des entreprises. On peut penser qu'avec des gains de compétitivité, la croissance économique repartirait et qu'il y aurait des créations d'emplois dues à ces gains de compétitivité. Toutefois, j'insiste sur le fait que dans un premier temps il y aura bien une dégradation du chômage et seulement dans un second temps un gain potentiel lié à une compétitivité accrue.

Je ne pense pas qu'une telle politique soit efficace. Les gains à attendre seront inférieurs aux pertes initiales. Les emplois détruits dans un premier temps seront supérieurs aux emplois créés dans un second temps. Cela est en grande partie lié au fait qu'aujourd'hui les gains de compétitivité sont très difficiles à obtenir via la compétitivité coût puisque nous avons des prix proches de zéro et une inflation quasi nulle. Une telle stratégie pourrait fonctionner si on était tous à 2% d'inflation et que seule la France se lançait dans cette stratégie-là. Le problème est que l'on est dans une situation où l'inflation est très proche de zéro et où la stratégie est la même partout en Europe à savoir gagner en compétitivité coût. Malheureusement cette stratégie ne peut que déboucher soit sur de faibles gains de compétitivité soit au pire sur la déflation. Si on devait sombrer dans la déflation alors les pertes seraient très largement supérieures aux gains.  

La question des 35 heures est-elle finalement devenue plus politique que réellement économique ?

Je crois que c'est une question qui est devenue un totem.  Les 35 heures sont utilisées n'importe comment dans les discours, tout est mélangé. On confond les 35 heures avec les lois Aubry. Les lois Aubry ne se résument pas à la réduction du temps de travail : ce sont aussi des aides données aux entreprises conditionnées à la réduction du temps de travail et c'est aussi la possibilité d'annualiser le temps de travail.

Dire qu'on revient sur les 35 heures équivaut à dire qu'on revient sur les aidées accordées au moment de l'instauration des 35 heures et qu'on revient sur l'annualisation du temps de travail. Si on devait revenir à la situation avant les 35 heures (c'est à dire les 39 heures), alors les entreprises seraient extrêmement perdantes car personne ne veut revenir sur les aides, personne ne veut revenir sur l'annualisation du temps de travail. Le Medef veut uniquement changer un paramètre à savoir faire en sorte que ce soit l'entreprise qui décide quelle est la référence légale. Ce n'est donc pas un retour à avant les 35 heures.

Le Medef veut le beurre et l'argent du beurre car quand les 35 heures ont été instaurées, les entreprises ont eu énormément d'aides en échange, maintenant le Medef veut garder la flexibilité mais sans la contrainte. 

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