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"Otage judiciaire" : "vaincre le temps pour ne pas crever". Michel Thierry Atangana. 17 ans de prison pour rien.
"Otage judiciaire" : "vaincre le temps pour ne pas crever". Michel Thierry Atangana. 17 ans de prison pour rien.
©ALAIN JOCARD / AFP

Bonnes feuilles

"Otage judiciaire" : "vaincre le temps pour ne pas crever"

Michel Thierry Atangana et Anna-Véronique El Baze publient « Otage judiciaire » aux éditions du Cherche Midi. L'histoire de Michel Thierry Atangana est glaçante. Un matin de mai 1997, ce Français est arrêté à Yaoundé, où il travaille. Les autorités camerounaises l'accusent de détourner des fonds au bénéfice d'un opposant au pouvoir. Condamné sans preuves, il passera dix-sept ans enfermé au sous-sol du secrétariat à la Défense. Extrait 1/2.

Michel Thierry Atangana

Michel Thierry Atangana

Né en 1964, Michel Thierry Atangana intervenait comme expert financier à la tête d'un consortium d'entreprises quand il a été arrêté à Yaoundé. Il vit aujourd'hui à Paris.

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Anna-Véronique El Baze

Anna-Véronique El Baze

Anna-Véronique El Baze est l'auteure de plusieurs romans et récits, dont Les Œillets jaunes (Prisma, 2011) ; Merci Papa (2014) et La fille au 22 (2016) au cherche midi ; et Je maudis le jour (Plon, 2019).

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18  août 2002. Dans le sombre couloir qui mène à ma cellule, je croise Titus Edzoa. Arrivé à ma hauteur, l’homme marque une pause. Les gendarmes qui l’encadrent laissent faire. Ils sembleraient presque émus de ma tristesse.

Le professeur me trouve affaibli, s’étonne de mes larmes.

« Ne montre pas ta faiblesse aux militaires. Un homme d’État ne pleure pas », me lâche-t‑il, la voix empreinte d’une stupide solennité.

Je ne suis pas un homme d’État. Je suis un fils qui pleure sa mère ! Tu viens de mourir et celui pour qui j’ai ruiné mon existence, l’homme qui a causé ta mort, me donne une leçon de vie. Je serre les dents. Les poings aussi. Les mots de ce misérable technocrate ne sont décidément dictés que par sa soif de pouvoir. J’ai tout sacrifié pour lui éviter l’exécution capitale. Je ne veux ni reconnaissance ni compassion. Juste qu’il se taise !

Et il reste planté là, ses petits yeux perçants injectés de sang. Que les gendarmes l’emmènent. Cela fait cinq ans que nous nous croisons dans la pénombre du sous-sol. En silence, toujours. Pourquoi l’ont-ils laissé me parler? Il me fixe à travers ses petites lunettes d’un air suffisant. Je voudrais lui cracher au visage.

Je reste impassible.

Tu es morte à cause d’une vermine. Je suis si désolé maman.

L’ancien secrétaire d’État Biya et moi sommes condamnés à la même peine. Mais sa cellule est plus grande. Sans doute un privilège réservé aux hommes d’État qui ne pleurent pas. Il sait ce qu’il me doit, mais depuis notre condamnation il n’a jamais cherché à me parler. Nos rapports sont inexistants. La situation est opaque : est-il à l’origine de la rumeur sur mon prétendu engagement à devenir son directeur de campagne ?

C’était la phrase de trop. À dater d’aujourd’hui, je ne lui adresserai plus la parole. Jamais.

23  octobre 2003. Sans surprise, la Cour suprême rejette la demande de pourvoi en cassation. Une partie de moi s’accrochait encore à l’improbable, à cette phrase que tu me disais enfant en désignant les prisonniers en partance pour Kondengui : « Personne n’est au-dessus des lois. » Sauf quand un gouvernement s’en affranchit. C’est dans une solitude morale abyssale que j’encaisse ce nouveau coup. Je suis dans un cul-de-sac. Plus de recours possible. J’ai purgé six années d’une peine injuste. Il m’en reste neuf à affronter.

Vertige.

Allongé dans l’obscurité de mon tombeau, je prie. Mes enfants vont grandir sans moi. Pas sûr que je tienne. Toi vivante, j’aurais été incapable de t’infliger mon suicide. Mais tu n’es plus là. Sans compter qu’une autre information judiciaire initiée en 1997 pour tenter de trouver une assise à la condamnation arbitraire a été ouverte. Je crains le pire. J’ai vu la justice à l’œuvre, les faux témoins, les allégations sans fondement, la paresse, etc. La vérité n’est plus un critère de justice dans un pays gangrené par la corruption.

Les journées rampent, semblables les unes aux autres. Les assauts de désespoir sont fréquents. L’implacable protocole de dégradation est en vitesse de croisière. Mise à mort sociale, professionnelle, familiale. Je dois vaincre le temps pour ne pas crever. Un combat constant de l’esprit et du corps.

Certains de mes proches admirent ma force simple[1]ment à ne pas devenir fou. Mon calme apparent les déconcerte. Mais ils se trompent. Je n’ai rien d’un héros. Je ne suis pas doté d’une force hors norme. C’est juste que je n’ai pas le choix. C’est juste que mes larmes, je les planque dans mon tombeau. Je ne suis pas un homme fort, je suis un homme emmuré vivant qui suffoque inlassablement.

L’image la plus proche de ma réalité est celle d’une future mère qui pour tuer le temps apprend à tricoter.

À certains moments l’ouvrage est équilibré, les mailles sont régulières. À  d’autres, elles cèdent ou sont trop lâches. Il faut alors détricoter, recommencer. Il y a des jours avec et des jours sans. Pour réussir mon ouvrage, pour tenir la folie en respect, je m’en remets à Dieu. Je médite, je prie, je m’imprègne des textes sacrés. « Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres », dit le Seigneur. J’en tire ma vitalité ou plutôt la volonté de ne pas choisir de mourir.

Ma survie, je la dois aussi au petit livret que tu m’avais offert. Depuis mon premier jour d’enfermement, il ne m’a jamais quitté. Chaque soir j’y note le passage d’une nouvelle journée, chaque petit trait marque ma victoire quotidienne sur le temps. Il est ma thérapie, le témoin de mon temps en prison.

Printemps 2005. Une maigre lueur vient éclairer ma nuit. Un espoir qui a pour visage celui d’un enquêteur de l’ONG américaine Freedom House. Comme toujours, on veut organiser la rencontre au bureau du secrétaire d’État à la Défense. Comme toujours, je refuse. Comme toujours, mon obstination m’attire une brimade : privé de poignée de robinet jusqu’à nouvel ordre ! Ils peuvent bien me faire crever de soif. Je suis au-delà des mots et des maux. C’est sous ma véranda de fortune que je verrai l’émissaire de l’ONG!

Quelques jours plus tard, un homme noir américain est autorisé à m’y rejoindre. Il me parle avec respect. J’en suis surpris, tant je me suis habitué au mépris. Le simple fait de ressentir l’estime d’un inconnu me bouleverse. Il a enquêté, et selon ses sources je croupis ici uniquement pour une question d’argent. Il est venu pour valider ses informations et mesurer ma détermination à aller jusqu’au bout. « Il y a une part de martyre dans les combats nobles, me dit-il, une obligation à franchir ses limites, à dépasser ses fragilités. Si tu abandonnes, nous aurons perdu beaucoup d’énergie et d’argent. »

Je n’abandonnerai pas. Grâce à Freedom House, mes idées suicidaires sont sous contrôle.

Sous l’impulsion de l’ONG, le statut de prisonnier politique m’est enfin reconnu par le département d’État américain. C’est la première mobilisation d’une ONG depuis l’intervention du CICR cinq ans auparavant. Je suis officiellement reconnu prisonnier politique aux yeux des Américains. J’apprends à cette occasion que le département d’État américain m’avait inscrit comme prisonnier politique depuis 1999. Les investisseurs américains au sein du Copisur sont sans nul doute à l’origine de ces actions. Eux aussi ont perdu gros dans l’affaire et vont se battre pour récupérer leur part des quelque 278 milliards de francs CFA évaporés, soit près de 500 millions d’euros.

Cette implication des États-Unis va marquer le début d’une prise de conscience internationale et signe le réveil des autres représentations diplomatiques à Yaoundé. Pourtant, l’indifférence de l’ambassadeur de France et celle du pouvoir français restent totales.

Été 2005. Le sort s’acharne. Ma sœur décède à son tour. Elle aussi s’est battue jusqu’à l’épuisement. Ma peine est insupportable. Au bord de la folie, je piétine inlassablement entre le mur et mon lit. Ils vont me tuer à petit feu, c’est un fait établi. Mais les premières victimes sont mes proches. Je n’ai pas vu mes fils depuis huit ans. Aujourd’hui, ils ont dix et quatorze ans. Le manque s’est mué en douleur. Rien ne remplacera ces années mortes à ma vie. À la leur aussi.

Comme ils m’en avaient empêché pour toi, mes bourreaux m’interdisent d’assister à l’enterrement de Marie-Noëlle.

Je respire avec peine. L’air est épais, précieux. La moiteur ambiante m’oppresse. Mon cœur est lourd, tellement lourd; à en avoir la nausée. Et puis les larmes coulent dans le calme de mon tombeau.

Je me raccroche à l’invisible, à la force de ma foi, à mon dialogue silencieux avec la Bible; à mes échanges avec les prêtres de passage aussi. Et je tricote le temps, maille après maille, dans le vide judiciaire et l’indifférence du monde.

Et puis se profile un autre deuil, celui de mon mariage. Tu l’aurais compris maman. D’ailleurs tu savais que ça finirait par arriver. Avec l’aide de mon ancien notaire, et avec la bénédiction de mes tortionnaires, ma seconde femme a organisé la dilapidation de tous mes biens. Je n’en savais rien et cette nouvelle trahison me donne la force d’agir. L’évidence est là : cette union n’aurait jamais dû être. Ma jeune épouse n’était pas prête au combat. Depuis sept ans, je me raccrochais aux rares moments de soutien qu’elle m’apportait. J’avais refusé de voir nos liens se distendre. Pire, je refusais l’évidence de son rapprochement avec mes adversaires. Elle n’était pas de taille à résister à leur pression, à leurs manipulations.

Ironie du sort, la présidente du tribunal du Mfoundi est celle-là même qui m’a condamné en 1997 ! Je la fixe tandis qu’elle consulte des conclusions versées au dossier de divorce en France – nous nous étions aussi mariés à la mairie de Boulogne-Billancourt – par le juge des affaires matrimoniales.

Peut-être parce qu’elle mesure les conséquences familiales du jugement qu’elle a rendu en 1997, elle me laisse entendre que l’issue de l’information judiciaire menée par le juge Magnaguémabé est déjà connue.

« S’il décide d’abandonner les poursuites, il sera contredit, le dossier rouvert et vous serez de nouveau jugé. Cette procédure est politique, vous êtes une victime collatérale. L’opinion publique n’a pas vraiment compris la première sanction. Le pouvoir veut vous condamner avec l’adhésion du peuple », me confie-t‑elle en substance.

En conclusion, si le juge ne me condamne pas, je serai condamné quand même ! Ironie du sort, grâce à mon divorce j’ai levé un nouveau coin du voile. Si elle dit vrai, je ne sortirai jamais vivant du Fourgon.

Je suis français! Je suis français! Je suis français! Je gueule dans mon tombeau, personne ne m’entend. Et tu n’es plus là pour m’apporter mes repas, tu n’es plus là pour me réconforter, tu n’es plus là pour nous imaginer un avenir. Plongé dans une obscurité totale depuis bientôt quinze heures – une nouvelle coupure d’électricité –, je ne manifeste plus rien. Mon corps est figé, mon esprit s’est absenté. Besoin d’accuser le coup. Je dois tenir, tenir, m’accrocher à l’amour de mes proches, aux paroles des prêtres. Chaque lien, chaque prière est un filet de lumière qui m’empêche de glisser dans les ténèbres. Un filet sur le point de rompre.

Mes recours sont épuisés. Ma seule chance réside désormais dans l’implication des ONG. Il faudrait qu’Amnesty International s’intéresse à mon cas. Il faudrait que la France daigne me compter au nombre de ses ressortissants emprisonnés à l’étranger. Je suis français depuis 1988, j’ai renoncé à ma nationalité camerounaise, et pourtant la France agit toujours et encore comme si je n’existais pas. Je ne représente pas grand-chose au regard des nombreux intérêts qu’elle veut préserver au Cameroun (pétrole, aluminium, aides au développement, accords stratégiques sur la défense, etc.). Je suis un grain de sable que le « rouleau compresseur » a pour mission de pulvériser. La relation privilégiée qui unit le Cameroun de Paul Biya à l’État français est la priorité. Non-ingérence, voilà le prétexte invoqué par la France. Une non-ingérence qui ne s’applique pas de la même manière à tous les cas. Nous sommes en 2007. J’apprends à travers mon poste radio que Sarkozy a remué ciel et terre pour la libération du médecin et des cinq infirmières bulgares condamnés en Libye en 1999. Mon incompréhension est à son comble. La non-ingérence dans mon cas, c’est l’indifférence totale.

« Si tu étais un vrai Français, ils seraient venus! Tu es un moustique ! » raillent les gendarmes en me rudoyant de plus belle.

Si la couleur de ma peau avait été blanche, la France m’aurait-elle abandonné ?

Tant de questionnements tournent dans ma tête. Mon affaire paraît-elle trop « sale » aux yeux des fonctionnaires français? La corruption détournerait jusqu’à 40% des dépenses de l’État. Il est facile pour la France de considérer de loin que je me suis fait prendre dans l’engrenage. Et commode de prétendre que cette affaire ne regarde que la justice camerounaise. Je mesure l’hypocrisie de l’ancien colonisateur, qui a mis en place une indépendance sous tutelle et un système de collusions et de complaisance au nom d’intérêts financiers supérieurs. Oui, j’ai le temps de penser au comportement de la France, le temps de mesurer la lâcheté d’un État face aux crises d’autorité de Paul Biya. Je ne vaux pas un contrat commercial.

Oui, je suis en colère contre mon pays, et pourtant je l’aime. La France m’a construit. La France m’a soigné. Au Cameroun, je serais mort à dix-sept ans, au mieux resté paralysé. La France m’a permis de faire de belles études supérieures. Au Cameroun, je n’aurais jamais pu espérer obtenir un diplôme de troisième cycle. Puis la France m’a envoyé au front, à Yaoundé. Pour m’y oublier.

Extrait du livre de Michel Thierry Atangana et Anna-Véronique El Baze, « Otage judiciaire, 17 ans de prison pour rien », publié aux éditions du Cherche Midi

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