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"Azur noir" d'Alain Blottière (Gallimard) : rester voyant !
©Crédit : Francesca Mantovani / Editions Gallimard /DR

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"Azur noir" d'Alain Blottière (Gallimard) : rester voyant !

Auteur de récits de voyages et romancier, Alain Bottière est hanté par Arthur Rimbaud car "Je est un autre", selon la formule rimbaldienne. Après "l’Enchantement" (Prix Valéry-Larbaud/Calmann-Levy), "Comment Baptiste est mort" (Prix Décembre/Prix Giono/Gallimard), Alain Blottière publie "Azur noir".

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. 

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« Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche en lui-même, il épuise tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. (…) Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! » déclare Arthur Rimbaud (1854-1891) dans une lettre à Paul Demeny datée du 15 mai 1871 (la Pléiade 2009). Si « Je est un autre », comme le proclame Arthur Rimbaud, cet « autre » que je suis possède autant d’identités que de visions, sensations et pulsions. Mais quid de ce moi changeant, mouvant, meuble, en somme, chez l’artiste ? Comment cultiver le regard ultra-voyant du « voyageur intérieur », quand l’époque fabrique tant d’aveugles ? Peut-on résister  aux cécités planifiées ? Pour continuer d’y voir clair, il faut  rester éveillé. Tout le travail littéraire d’Alain Blottière est hanté par la présence  -décoiffante- de « RIMB » (ainsi Rimbaud signait-il ses lettres). L’auteur des « Illuminations » cessa d’écrire à vingt ans pour devenir commerçant (« Le travail que fit Rimbaud à dix-sept ans sur l’assonance, la rime qui ne rime pas, la mixité de la prose et du vers, donna un nouveau visage à la littérature, pour toujours et à jamais  -cf.« Le Bateau Ivre », « Le Dormeur du Val », « Voyelles », etc.). 

Seul à Paris, et songeant à son cher « RIMB », dans cet appartement déserté par sa mère, qui randonne quelque part (« Léo avait fui l’atroce groupe de cadres randonneurs »), le garçon ultra-sensible vit un été assez meurtrier ; « des voiles légers mais sombres tombaient en tournoyant du ciel ensoleillé de la rue Nicolet ». Léo devenait-il aveugle ? « Une tristesse sacrée » , une « sublime désolation » envahissent sa chambre. Epris de solitude, prisonnier d’un appartement dont il craint de s’évader ( cf.la canicule) le rêveur solitaire d’Alain Blottière a soudain « La certitude que tous les malheurs du monde ne pouvaient qu’empirer ». Pour oublier la canicule,Léo, saisi d’une « frénésie poétique », songe à la forme qu’il donnera à ses visions. Il a d’ailleurs adressé ses poèmes à un maître du genre, qu’il respecte. « Peu à peu, Léo préféra la nuit. Il se levait l’après-midi ». L’artiste solitaire mais solidaire de toutes les ratées de la planète apprécie l’appartement du 14 rue Nicolet « agréablement vieux », et doté d’un « ameublement terne de série paresseuse ». Il découvrira, peu après, qu’il occupe ce qui fut le refuge parisien de Rimbaud et Verlaine. Verlaine, sa femme et Rimbaud avaient en effet habité cet appartement en 1871, songe le locataire, brusquement réveillé. (« Durant l’été 1871, Rimbaud - le diable des Ardennes - avait adressé à Verlaine (parisien) les poèmes qu’il souhaitait présenter aux Parnassiens. Verlaine lui répondit aussitôt : « Venez, chère grande âme, on vous appelle, on vous attend »). 

A partir de cette information stupéfiante, Léo ne peut plus renouer avec la réalité de la rue Nicolet. « Il imaginait le moment, si jamais il s’était déroulé dans l’une ou l’autre de ces pièces, où les deux poètes avaient pour la première fois fait l’amour ». On serait troublé à moins. Cette érotique suffisant à ses extases, Léo ne souhaite  plus rencontrer qui que ce soit. 

Que voyons-nous vraiment ? Où se situe la frontière entre le réel et l’imaginaire ? Des questions chères à Maurice Blanchot et que pose, avec une certaine jubilation, Alain Blottière. « Le  livre attend l’événement à venir dans la réalité», rappelle Blanchot. Un réel par avance contaminé par la fiction en train  de s’écrire. Car tel est le parti-pris d’"Azur noir".  Ecrivain voyageant dans le temps et l’espace, Blottière pratique, au fil de sa narration, une remise en question du réel à l’aune du récit fictionnel. Ces « voiles noirs » emprisonnant  son personnage du matin au soir, par exemple : le récit  oblige le poète « lucifuge car fuyant la lumière » à vivre une proximité  radicale avec les anciens occupants de sa chambre. Et moins il voit, mieux il distingue et perçoit ses chers fantômes « Les yeux d’azur de Rimbaud fixait celui qui le regardait, donc lui-même, Léo. Un sourire qui semblait dire, je ne te connais pas, mais je te comprends. »

Les heures vraies  épousent les moments rêvés. Au fil du récit, nous basculons tantôt dans le réel de l’entourage véritable de Léo, tantôt dans son voisinage imaginaire : Verlaine et Rimbaud : « Léo en était sûr un génie était forcément malheureux (...) Il lui semblait qu’avant même ses poèmes, c’était chez Rimbaud, ce que disaient précisément ses yeux. Des yeux d’un bleu pâle perdus dans du souvenir très ancien plutôt que dans un rêve. » 

Le titre (« Azur noir »)  définit à la fois la poétique  de Rimbaud  et « ce souvenir très ancien ancré en lui » au point de le maintenir dans le désespoir, et la réalité de ce bleu - noir, qui fascinait Verlaine. 

 Léo songe à l’irréalité des personnes bizarres dont il croise le chemin dans la réalité, et à la réalité des fantômes peuplant son imaginaire. Rimbaud incarnant la remise en question du réel  par l’art, Alain Blottière fait de son personnage un artiste tâtonnant en ses premiers textes, terrifié par les symptômes d’une éventuelle cécité. Se perdre de vue en cours de création ? Au fur et à mesure qu’il entre dans la nuit de cet été fictionnel, le jeune aveugle a l’impression de voir de mieux en mieux les yeux de Rimbaud. Le  mal-voyant, en cet « intérieur-nuit » qui lui fait peur, passe de l’autre côté du miroir, dirait l’Alice de Lewis Carroll (1832-1898)… Il discerne de mieux en mieux les personnages du livre en train de s’écrire. Rimbaud domine, avec  cet « azur » qui s’assombrit mystérieusement. « Azur noir » comme la question posée par l’art à la vie. « Azur noir » telle la formule nécessaire et suffisante, toute littérature étant forcément  un tour de magie ( du texte). « Azur noir » n’est pas, heureusement, une XIème version de l’amour entre Rimbaud et Verlaine, mais une méditation sur l’art. Qu’est ce qui est réel et qu’est ce qui ne l’est pas, se demande Léo, qui ne voit plus très clair mais perçoit d’autant mieux ses fantômes, « the work in progress »  exigeant  sans doute de faire l’impasse sur le réel,  pour  qu’advienne la fausse réalité à quoi prétend toute littérature, en particulier celle que nous lisons. 

Pour rester voyant- l’impératif catégorique de Rimb-, Léo devra, sans doute, continuer sa route en solo.

« Amir m'a dit que tout guerrier doit aussi savoir vivre seul », dit Alain  Blottière.

"Azur noir" / par Alain BLOTTIERE / Gallimard / 160 pages / 16 euros

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