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 Addictions à Internet : comment le piège de la dépendance se referme
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Bonnes feuilles

Addictions à Internet : comment le piège de la dépendance se referme

Notre société hyperactive a une obsession : échapper à la réalité, synonyme d'ennui et de frustration. Internet le lui permet en rendant possible un monde virtuel, accessible, maîtrisable, apparemment facile à vivre et à supporter. Aujourd'hui, en France, près de 30 millions de personnes utilisent cet outil. Le problème c'est que l'Internet possède un potentiel addictif et que plus il y a d'utilisateurs , plus il y a d'utilisations pathologiques. C'est ce qu'expliquent les docteurs Michel Hautefeuille et Dan Véléa dans leur dernier livre "Les addictions à Internet" aux éditions Payot&Rivages (1/2).

Michel  Hautefeuille

Michel Hautefeuille

Michel Hautefeuille est psychiatre, addictologue et exerce au Centre médical Marmottan à Paris. 

Il a notamment publié Dopage et vie quotidienne (2009) , ainsi que Les Addictions à internet. De l'ennui à la dépendance ( 2010 ) aux éditions Payot.

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Dan Véléa

Dan Véléa

Le Docteur Dan Véléa est psychiatre addictologue à Paris.

Il est l'auteur de nombreux ouvrages sur les addictions, dont Toxicomanie et conduites addictives (Heures-de-France). Avec Michel Hautefeuille, il a co-écrit Les addictions à Internet (Payot) et Les drogues de synthèse (PUF, Que sais-je ?, Paris, 2002).

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Les dépendances sont un vaste champ au sein duquel il convient de dissocier les dépendances naturelles et celles, artificielles, que l’on s’impose ou que l’on se crée. Les dépendances naturelles ne font pas l’objet d’une connotation particulière si elles restent dans la norme. Ce sont les dépendances constitutives de l’être humain et qui dans la majorité des cas sont à peine reconnues comme telles : dépendance à l’air, la nourriture, le sommeil, etc. La seule dépendance naturelle qui échappe peut-être à cette sorte d’indifférence serait celle à la mère qui a été associée à des valeurs considérées comme fondatrices telles que l’amour ou l’éducation. Si la dépendance est un assujettissement, l’assujettissement du bébé ou du jeune enfant à sa mère est un assujettissement vital, indispensable à son développement et généralement associé à la douceur, à la tendresse, voire à l’image parfaite de la relation mère-enfant. La dépendance est alors l’assurance d’une protection et les conditions d’un développement. Mais, bien sûr, la simple dépendance ne sera pas une condition sine qua non : ce développement ultérieur sera marqué par la pathologie ou l’absence de pathologie ambiante.

Ainsi donc, le caractère pathologique d’une dépendance sera fonction d’une norme : il est normal de manger, il est anormal d’être boulimique. Cette norme définira les critères d’une bonne adoption d’un comportement, d’une bonne utilisation d’un produit ou d’un objet quelconque. On peut alors se demander ce que recouvre le terme de dépendance en dehors d’une référence à cette norme. Certains sociologues ne voient dans la dépendance qu’une « désignation », légitimée par des critères statistiques et qui ne « vaut que pour certains groupes de personnes, dans certaines conditions, en vue de certaines fins et selon des critères élaborés pour permettre à certains professionnels d’accomplir leur travail et de légitimer le mandat qui leur est confié». Ainsi pour tout comportement serait établie une répartition mathématique de celui-ci au sein d’une population. Les extrémités de cette courbe de Gauss seraient considérées comme comportements pathologiques.

Toute la discussion étant alors de savoir à partir de quel stade, on estime être à l’extrémité de la courbe. On constate donc que ce que l’on appelle dépendance ne renvoie qu’à une simple norme : je suis normalement dépendant de la nourriture, ou je suis boulimique, c’est-à-dire anormalement dépendant de la nourriture. Les codes qui définissent la normalité ou l’anormalité des comportements sont donc évolutifs. La dépendance d’un enfant à sa mère est normale et souhaitable, jusqu’à un certain point. À un âge avancé, celle-ci commencera à paraître suspecte avant de devenir véritablement pathologique. Dès lors nous voyons que ce qui pose problème, c’est le mécanisme de la dépendance mais non l’objet de celle-ci.

Dans cet ouvrage nous parlerons bien évidemment de la dépendance non naturelle, celle que l’on acquiert, que l’on s’impose, que l’on se construit en fonction d’un certain nombre de facteurs psychologiques, sociaux, économiques ou environnementaux. Le terme d’addiction est très utilisé et, depuis quelques années, a un peu perdu de son caractère scientifique pour entrer dans la terminologie commune. Cependant même si, dans le langage populaire, l’acception du terme d’addiction est assez large, pendant longtemps ce terme dans le discours scientifique était réservé exclusivement à l’usage de produits et plus particulièrement de drogues. Depuis quelques années nous savons que ces drogues agissent sur un système particulier, que les neurophysiologistes appellent le système de récompense. Ce système correspond à des structures nerveuses spécifiques du cerveau dont le rôle dans les effets hédonistes (c’est-à-dire les sensations de plaisir) des drogues est, aujourd’hui, bien précisé. Dans cette optique, des études récentes laissent à penser qu’à partir du moment où le cerveau est mis en cause, ce type de circuit est à l’œuvre, qu’il soit stimulé par une substance ou toute autre expérience. Comme le dit Alan Leshner du National Institute on Drug Abuse (NIDA) : « Il existe une parenté entre les addictions provoquées par les drogues et les autres compulsions . » Nous entendons par compulsion, cette impossibilité à ne pas effectuer un acte, parce que le non-accomplissement de cet acte est générateur d’angoisse et de dépression insupportables.

Ainsi donc, les circuits concernés, d’un point de vue tant neurologique que biochimique, par les addictions comportementales sont les mêmes que ceux utilisés par les drogues ou toute autre substance. Pour Howard Sheffer, directeur du département des addictions à Harvard, « beaucoup d’addictions sont le résultat d’expériences… répétitives, à haut niveau d’émotion et à fréquence élevée ». La neuroadaptation, c’est-à-dire le changement dans les circuits neuronaux qui aide à perpétuer le comportement, se produit même en l’absence de prise de drogue : « Il apparaît que, s’il est possible de modifier un circuit par la pharmacologie, vous pouvez le faire aussi avec une “récompense naturelle” », dit le physiologiste Brian Knutson de l’Université Stanford.

La seule différence réside en fait dans la puissance d’action des drogues, beaucoup plus importante que celle responsable des plaisirs que nous qualifierons de naturels, c’est-à-dire non provoqués par une substance venue de l’extérieur, une substance exogène. Dans le comportement addictif, il existe deux périodes : la phase d’initiation est centrée sur la recherche de sensations jouant un rôle essentiel dans la rencontre de l’objet addictif. L’installation de la dépendance se produit plus tardivement, quand l’usage de l’objet se poursuit sous l’influence des exigences adaptatives liées à l’anxiété et au sevrage.

Afin de mieux comprendre ce qu’est la cyberaddiction, il semble nécessaire de prendre en compte la nature des plaisirs fournis et entretenus par l’addiction, réfléchir aux motivations qui attirent, entraînent et maintiennent le sujet dans la spirale de la consommation. Tout être dépendant est un individu en souffrance. Il cherche par ses efforts à combler un vide identificatoire. Il se heurte aux obstacles souvent imaginaires remplis de combats qu’il estime perdus d’avance ou sans intérêt. Toute sa vie est entièrement vouée à sa dépendance. C’est ce que l’on appelle le phénomène de centration 7. Le reste du monde est appréhendé au regard de cette dépendance, à travers le prisme de celle-ci et des besoins qu’elle engendre. C’est la raison pour laquelle elle entraîne bien souvent des phénomènes de marginalisation ou de désocialisation. Le monde est devenu une réalité insupportable, inutile, funeste et encombrante. Ces situations vont engendrer inévitablement des frustrations, des phénomènes anxieux, des troubles de comportements. Le sujet dépendant est à la recherche d’un refuge, d’une échappatoire à la réalité.

Dans le cadre de la dépendance à Internet ou aux jeux vidéo, le remplacement du réel par le virtuel est la seule manière concevable de vivre. Selon Ivan K. Goldberg : « L’addiction Internet permet de nier ou d’éviter les autres problèmes de la vie courante. » Cela montre que l’addiction n’est pas seulement la conséquence psychologique de phénomènes biologiques déclenchés par l’utilisation d’un objet suscitant la dépendance. C’est aussi et surtout, une façon particulière de résoudre un problème dont les termes dépendent des facteurs liés à une personnalité, à une structure cognitive et au renforcement de la situation.

Dans cette logique et parce qu’elle paraît résoudre le problème qui se pose à l’individu, la dépendance est une solution avant de devenir un problème. Toutes les dépendances sont des autotraitements qui apportent une certaine réponse aux difficultés auxquelles un sujet est confronté. Mais la conduite addictive traduit également une immaturité socioaffective. Celle-ci rend difficile la construction d’une identité psychosociale véritable et solide. La situation est amplifiée par la coexistence d’un sentiment de non-valeur personnel, de non reconnaissance. Les sujets ont le sentiment d’être seuls, isolés, incomplets narcissiquement, état qui les amène à investir et accorder un potentiel narcissique réparateur de leur angoisse ou de leur dépression aux différents objets et situations qui pourront engendrer par la suite différentes conduites addictives. Cette carence narcissique, sévère et précoce, entraîne presque toujours des vécus dépressifs contre lesquels il s’agit de lutter à la fois par le comportement et par le corps.

Certaines conséquences de la consommation d’hallucinogènes, énoncées il y a déjà des années par Claude Olievenstein dans La Drogue suivi de Écrits sur la toxicomanie, peuvent se retrouver dans le cas des conduites cyberaddictives : modification du temps vécu et de l’espace, de la perception de son corps. Également, il décrit une modification de la pensée en relation avec l’imaginaire du sujet et de ses préoccupations plus ou moins conscientes. Le groupe des cybériens essaie de retrouver une famille en tant que milieu affectif privilégié, où les thèmes cosmiques, érotiques et sensuels sont prépondérants. La consommation d’hallucinogènes, comme la manifestation des conduites addictives, est accompagnée d’une lucidité relative avant d’accomplir l’expérience. Malgré cette lucidité, le sujet ne peut pas s’empêcher de passer à l’acte.

Extraits du livre "Les addictions à Internet : De l'ennui à la dépendance" de Michel Hautefeuille et Dan Véléa publié aux Editions Payot et Rivages

 

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