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"19 cm qui te propulsent au 7e ciel ! Petits mais puissants" : c'est de slogan de la publicité du distributeur d'électroménager Boulanger pour des mini-enceintes.
"19 cm qui te propulsent au 7e ciel ! Petits mais puissants" : c'est de slogan de la publicité du distributeur d'électroménager Boulanger pour des mini-enceintes.
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Massacre à la libido

"19 cm qui te propulsent au 7e ciel" : finirons-nous par rendre le sexe chiant à force de le désinvestir de toute excitation réelle ?

Une affiche publicitaire visible dans le métro parisien s'amuse à vanter les performance de mini-enceintes au travers d'une métaphore phallique.

Michel Maffesoli

Michel Maffesoli

Michel Maffesoli est Membre de l’Institut universitaire de France, Professeur Émérite à la Sorbonne. Ces derniers livres publiés sont "Écosophie" (ed du Cerf, 2017), "Êtres postmoderne" ( Ed du Cerf 2018), "La nostalgie du sacré" ( Ed du Cerf, 2020).

 

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Atlantico : Une affiche de publicité du distributeur d'électroménager Boulanger pour des mini-enceintes Beats comporte le slogan suivant : "19 cm qui te propulsent au 7e ciel ! Petits mais puissants" (voir ici). A force d'utiliser de tels clins d'œil dans des domaines sans rapport, ne fait-on pas perdre à la pratique sexuelle ce qui la rend attrayante dans l'imaginaire collectif ? Pourquoi ?

Michel Maffesoli : L’expression “7ème ciel” accorde une connotation en quelque sorte magique ou surnaturelle à la “simple activité” sexuelle : l’orgasme tient lieu de “Surparadis”. Expression qui devait bien sûr, au départ choquer les consciences chrétiennes pour lesquelles le Paradis justement était destiné d’abord à ceux qui ne cédaient pas au désir d’atteindre l’orgasme !

Par une sorte de métonymie (la partie pour le tout), l’expression 7ème ciel tient alors lieu de métaphore pour l’accomplissement ultime, la perfection sur terre. Ce que justement vantent les vendeurs de ces enceintes.

Y ajoutant d’ailleurs une surconnotation sexuelle, puisqu’ils reprennent le lieu commun selon lequel les petits seraient dotés d’organes plus faibles et donc moins puissants.  “Petit, mais puissant” est en quelque sorte l’antiphrase du stéréotype.

Alors, toutes ces métaphores et ces références un peu (pas beaucoup quand même !) grivoises affadissent –elles le désir et le sexe ?

C’est une opinion répandue, selon laquelle à trop parler et à trop montrer le sexe, on en créerait une saturation. La frustration, la contention seraient indispensables à la jouissance qui leur succède.

Mais n’est-ce pas là encore une idée très dix-neuviémiste, un de ces poncifs issus du puritanisme protestant ? Certes, au siècle de Freud, entrevoir une cheville ou un début de décolleté pouvait provoquer l’orgasme ou en tout cas alimenter les fantasmes de jeunes gens frustrés.

Mais ceci ne signifie nullement que l’activité sexuelle perdrait de son attrait à être trop accessible, trop imagée, trop parlée.

Au contraire, il me semble que le recours de plus en plus fréquent et massif aux images sexuelles, aux mythologies érotiques, voire à la pornographie n’implique pas une aseptisation de l’existence, mais témoigne d’une érotisation généralisée de la vie sociale.

Le sexe, qui était cantonné entre les murs de la vie privée, a tendance à s’étaler, sur les murs des réseaux sociaux, les affiches et les panneaux publicitaires. Sans doute pour le meilleur comme pour le pire, mais sûrement pas pour sécréter un ennui généralisé.

Quelle interprétation faites-vous de l'utilisation d'une référence phallique pour vanter un simple objet de consommation ?

Il y a quelque paradoxe à vouloir séparer le sexe de la consommation d’objets matériels.

Sans s’attarder sur le fait que l’objet en question est un vecteur essentiel de diffusion de la musique et qu’il y a une proximité très grande entre la musique, la danse et le sexe, il est frappant de voir combien l’utilisation commerciale, consommatoire d’une image spirituelle ou sexuelle est considérée comme une sorte de blasphème.

La vindicte anti-commerce est un archétype de la religion chrétienne, Jésus chassant les marchands du Temple, Luther s’insurgeant contre le commerce des indulgences et maintenant la lutte contre “la marchandisation du corps” (dans la tentative ridicule et liberticide d’éradiquer la prostitution) ou le refus de l’utilisation de références sexuelles dans l’activité commerciale.

Pourtant le commerce des biens a toujours été associé à celui des idées et des sentiments, il s’agit d’échanges dont les foires médiévales constituaient un beau  modèle.

Après la parenthèse moderne tout entière vouée au report de jouissance et au cantonnement du sexe dans la famille et la reproduction, l’érotisation de l’existence se traduit par l’abondance d’images sexuelles, mais aussi par un mode de consommation qui atteint parfois la consumation : non plus une consommation utilitaire, mais une sorte de transe consommatoire dans laquelle l’échange trouve en soi sa propre fin.

Sans pour autant tomber dans la pudibonderie, la disparition du sens des convenances nous fait-elle perdre quelque chose d'essentiel ? Un peu de raffinement serait-il souhaitable ?

L’art des convenances est un art bourgeois qui a connu son point culminant au dix-neuvième siècle, particulièrement en Angleterre. Ces convenances avaient essentiellement pour but de tenir les femmes et surtout les jeunes-filles loin d’une connaissance et d’une appétence pour les activités sexuelles.

Il est clair que la parité homme-femme accompagnée de la révolution de la contraception a sans aucun doute profondément changé le rapport des femmes à la sexualité. Si tout amant risque d’être le père de votre enfant, il vaut mieux vivre avec lui une histoire d’amour sur un temps long. En revanche quand la relation sexuelle n’a plus pour fin que le plaisir, il est certain qu’elle n’a plus à être régulée par l’amour ou par les convenances.

Est-ce à dire que l’amour et son expression dans une relation sexuelle disparaîtraient ? Je ne le crois pas, en revanche ce qui disparaît dans l’époque postmoderne, c’est le droit de propriété réciproque des amants et l’utilitarisme de la relation sexuelle vouée à la reproduction.

Notre société du "tout communication" est-elle toujours plus trash? Quels risques cette dérive fait-elle peser ?

Je suis de ceux qui pensent que le “trop d’informations”, le trop de communication recèlent essentiellement le danger de rendre communication et informations inopérantes.

En tout cas, ce ne sont pas les messages qui créent les auditeurs, mais l’écoute des auditeurs qui accrédite les messages : on n’entend que ce que l’on veut entendre.

En ce sens, qui a envie de messages trash les recherchera, participera aux forums les diffusant, achètera des objets vantés par ces messages. D’autres au contraire remarqueront, grâce à leur rareté ou leur délicatesse, des messages en demi-ton et en demi-teinte.

Car l’information, la publicité, la communication sont certes globales, sont accessibles à tous les points du monde, mais elles sont structurées par niches, par cibles.

Selon la tribu de consommateurs, consumateurs ou ascètes à laquelle vous appartenez, vous choisissez d’entendre tel ou tel message.

Tout le reste est un bruit de fond auquel il ne faut pas accorder plus de puissance qu’il n’en a.

L’enseigne citée vantait la puissance du petit, je dirais quant à moi, grand bruit et petite puissance !

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