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« Demain soir, JE VOUS réponds » : Emmanuel Macron ou la difficulté à penser le “NOUS”
©ludovic MARIN / POOL / AFP

Duel, débat ou dialogue

« Demain soir, JE VOUS réponds » : Emmanuel Macron ou la difficulté à penser le “NOUS”

Jacques Charles-Gaffiot

Jacques Charles-Gaffiot

Jacques Charles-Gaffiot est l'auteur de Trônes en majesté, l’Autorité et son symbole (Édition du Cerf), et commissaire de l'exposition Trésors du Saint-Sépulcre. Présents des cours royales européennes qui fut présentée au château de Versailles jusqu’au 14 juillet 2013.

 

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Atlantico : Initialement prévue le 15 avril au soir, l'allocation d'Emmanuel Macron avait été annoncée par le chef de l'Etat par une phrase "Demain soir, je vous réponds". En quoi cette approche du pouvoir, de la part d'Emmanuel Macron est-elle à contre courant du "Je vous ai compris" du Générale de Gaulle, en quoi le dialogue suggéré par Emmanuel Macron -le Je - diffère t-il de l'incarnation de la nation annoncée par les mots du Général de Gaulle -le Nous ?

Jacques-Charles Gaffiot : Ouvrons le dictionnaire Larousse, ce n’est plus très à la mode, mais parfois bien utile.

Répondre : faire une réponse à ce qui est dit, écrit, ou demandé. (…) satisfaire à.

Comprendre : au sens figuré, concevoir, saisir par l’esprit.

En souhaitant « répondre aux Français » en utilisant la première personne du singulier, Emmanuel Macron installe symboliquement une barrière, un peu comme le filet d’une table de ping pong, séparant sa propre personne du reste de ses interlocuteurs. Mais cette première image est insuffisante pour résumer la situation dans laquelle Jupiter veut se tenir. Il convient de lui en adjoindre une seconde permettant de mettre en lumière l’isolement et la distance qu’il souhaite entretenir pour « satisfaire aux » revendications qui s’expriment depuis cinq mois. On peut alors songer aux anciennes représentations des images d’Epinal données aux maîtres d’école, aux magistrats du siège fixant le sort des justiciables présentés devant eux, deux catégories dont les auditoires sont réduits dans ces deux cas au mutisme définitif, même s’ils se rebiffent un tantinet.

Le « je vous ai compris » du général De Gaulle, même employé à la première personne du singulier ne produit pas le même effet. « Concevoir, saisir par l’esprit » exprime tout d’abord l’idée d’une maturation du propos, mais surtout d’une démarche toute différente puisque le sujet fait ainsi publiquement l’aveu d’avoir cherché à venir à la rencontre d’un interlocuteur, quitte à descendre un peu de son estrade.

« Je vous réponds » ne suppose qu’assez peu la pratique du dialogue. C’est un manifeste, point final. Dans la seconde assertion, transparaît l’idée d’un arbitrage parvenant à faire la part des choses pour parvenir à un consensus.

Une fois encore, et c’est une constante dans notre société politique, les gouvernants mêlent indistinctement les deux notions de « pouvoir » et d’ « autorité ». Emmanuel Macron s’estimant être le détenteur du pouvoir,  l’exerce directement sur son auditoire et lui offre une réponse qui ne demande qu’à être reçue. Dans sa formulation, De Gaulle, quant à lui, renvoie à la notion d’autorité c’est à dire qu’il cherche à endosser la tunique de l’arbitre. Le « Nous » renvoie l’orateur aux débats avec sa propre conscience ; le « je » s’en affranchit. C’était là le sens du terme bon plaisir dont les décisions royales étaient revêtues. L’école républicaine a fait un contresens magistral dans l’usage de cette expression. Le « bon plaisir » dérive du verbe latin placere, signifiant « décider ». Le bon plaisir était donc la sage décision (et non pas une lubie qui serait passée par la tête du souverain), prise par le roi en son Conseil, c’est à dire après avoir exercé son rôle arbitral, et avoir entendu toutes les parties.

Pourtant, au soir de l'incendie de Notre Dame, Emmanuel Macron est parvenu à incarner, pour de nombreux Français- ce nous. Quels sont ces moments ou Emmanuel Macron parvient à incarner la nation -cette fonction symbolique et presque surnaturelle- et ces moments ou il n'en semble incapable ? 

Oui, au soir de l’incendie Emmanuel Marcron est peut-être parvenu à incarner, le « nous » de la nation. Je dis peut-être, mais, en tout cas, il aura essayé.

En effet, en l’espèce, le président de la République part avec le poids sérieux de plusieurs handicaps. En premier lieu, il faut rappeler son reniement de la culture française, tenu à Lyon en février 2017. Que peut-il, sans se renier, comprendre du sens, de la valeur symbolique d’un monument intimement imbriqué dans une culture française, qui n’existe pas, avec une Histoire de France, qui n’est plus enseignée ou que l’on fait remonter à 1793 et, enfin, que peut-il admirer d’un monument, qui de surcroit est une des plus belles expressions de la culture singulière de notre pays et plus particulièrement de l’Ile de France ? Ah si, peut-être une chose, comme l’a fait remarquer un des « journalistes-experts » (pléonasme !) venu commenter sur BFM les images de l’incendie pour dire que la reconstruction de l’édifice se justifiait pour permettre aux touristes de monter sur les tours pour mieux photographier Paris !

En second lieu, quelle sincérité peut-on accorder à de tels propos de pure forme, mis en scène à grand renfort de personnalités si peu crédibles, à l’exception de l’archevêque et des membres du clergé présents : Christophe Castaner, dont les résultats catastrophiques sont occultés : près de 900 églises ayant été vandalisées l’an passé, record qui devrait être battu en 2019. Anne Hidalgo, qui y va de sa p’tite larme pour faire part de son émotion, alors que les églises de la capitale se trouvent dans un état calamiteux… comme beaucoup d’autres choses, du reste. Le ministre de la Culture, incapable de faire attribuer les crédits qui auraient été nécessaires à la cathédrale pour permettre, par exemple, l’installation d’une alarme incendie, etc, etc….

Comment donner crédit à ce bel aéropage pour lequel les principes d’action semblent se résumer à un seul adage : ériger le Mensonge en vertu !

A quoi en est réduit un pouvoir qui ne se contenterait que du "je", un pouvoir qui n'incarnerait pas la nation, et qui n'en serait que l'interlocuteur ? 

Il n’est plus le temps de théoriser. La catastrophe me semble éminente. Elle sera brutale, foudroyante.

Mais la nation, elle, est une réalité. Elle ne s’est pas dissoute. Depuis 1968, on la croyait endormie, voire même atomisée. En 2012, sous les effets de la politique de François Hollande, elle s’est réveillée. Elle ne va pas disparaître de si tôt. Dans les grands affrontements qui se préparent, elle sera capable de ressorts. De ses rangs émaneront, comme à chaque fois dans l’histoire de France, des héros, qui, pour l’heure, sont encore anonymes.

 

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