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Les chiffres de la perception du racisme en France par les Français sont stables depuis les années 1980.
Les chiffres de la perception du racisme en France par les Français sont stables depuis les années 1980.
©Reuters

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Myopes : la perception qu'ont les Français du niveau du racisme est-elle indexée sur les actes et propos effectivement recensés ?

Ce mercredi 27 novembre sort 30 ans après les faits le film "La marche" évoquant le défilé des beurs de France de 1983. L'occasion de revenir sur l'évolution du racisme en France et de sa perception par les Français depuis les années 1930.

Atlantico : Depuis les années 1980, les chiffres de la perception du racisme en France par les Français est relativement stable oscillante globalement autour de 70 à 80%, tandis que les actes racistes ont évolué à la hausse mais de manière très irrégulière. Comment expliquer ce décalage entre la réalité des chiffres et la perception ? Peut-on y voir un effet de la médiatisation très important des actes racistes ?

Bruno Jeanbart : Avant tout, pour comprendre de tels décalages, il faut comprendre les outils qui servent à établir ces chiffres. Il peut en effet y avoir à la fois dans l'un et dans l'autre d'importants biais qui expliquent des chiffres pouvant ne pas répondre à la réalité. Pour commencer, il faut donc bien voir le nombre d'actes racistes relevés correspond aux signalements auprès des forces de l'ordre d'un tel acte. Il peut ainsi y avoir une hausse des actes sans hausse des plaintes ou inversement une hausse des plaintes sans hausse des actes selon les périodes. Sur les enquêtes c'est la même chose. Ce sont donc des indicateurs difficiles à comparer tant ils sont victimes de biais.

Seconde chose, sur ce qu'expriment les Français de la présence ou pas du racisme en France, cela correspond à un sentiment qu'il n'y a pas de changement plutôt qu'une vision à un instant T. On retrouve cela dans le niveau de déclaration des gens qui se considèrent racistes ou pas. Les gens ont dans l'idée que le racisme est quelque chose qui existe depuis toujours dans la société française et cet indicateur ne reflète donc pas nécessairement les variations au jour le jour du niveau de racisme mais plutôt un sentiment général, une perception. L'effet médiatique me semble assez peu considérable sur le long terme et on constate en général qu'il n'agit que sur des évènements bien précis sans porter dans le temps. Il avait par exemple été constaté que les gens s'étaient plus volontiers déclarés racistes après les émeutes des banlieues en 2005 mais les courbes sont finalement revenues à leur niveau habituel.

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Source : CSA

Question : De la société française, diriez-vous qu'elle est plutôt plus ou moins raciste qu'il y a quelques années ?


Source : Ifop France (1988)

Sur cette même période on constate une montée plus importante des actes christianophobes, islamophobes et antisémites. Le racisme a-t-il changé de forme au sens où il n’est plus dirigé vers l'origine mais vers la communauté religieuse ?

Bruno Jeanbart : Les actes racistes peuvent effectivement prendre une nouvelle forme, qui est notamment celle qui se cristallise autour des questions religieuses mais qui témoigne en fait du questionnement sur l'identité. Il y a probablement là la combinaison d'une plus grande ouverture de la population sur le monde et du raccourcissement des distances qui suscitent au final un plus grand sentiment de "différences culturelles" que de différences d'apparence et de couleurs de peau. Les expressions du racisme sont donc aujourd'hui plus facilement tournées vers des actes islamophobes et plus généralement dirigés vers la communauté religieuse que vers la race en tant que telle. Se pose toutefois là une question complexe, celle de faire la différence entre un acte raciste et un acte à destination religieuse, par exemple islamophobe.

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Source : Ministère de l'Intérieur

Comment expliquer que les Français perçoivent un niveau de racisme constant malgré le fait que les communautés issues de l'immigration soient aujourd'hui partie intégrante de la société française alors qu'elles étaient, il y a quelques décennies encore, encore bien plus en marges de celle-ci ? Y a-t-il une forme de paranoïa dans cette vision des choses ?

Bruno Jeanbart : Deux choses me semblent essentielles à préciser pour comprendre ce phénomène. D'abord, il y a depuis quelques années une certaine crispation autour des questions raciales due à la crise économique. Ce lien entre les difficultés économiques d'un pays et le rejet de l'immigration et des populations qui en sont issues n'est plus à prouver. Ensuite, il faut bien comprendre que la proximité physique à l'immigration et les phénomènes de vote raciste ne sont pas nécessairement liés.

Ainsi, pour répondre à la question plus précisément, si les Français ont l'impression que le racisme est très présent en France c'est une sensation que leur renvoie la société. Cela passe notamment par le fait que les gens ont l'impression qu'un certain nombre de questions d'inégalités comme l'accès à l'emploi ne sont pas réglées. Il faut donc bien faire la différence entre penser qu'il y a du racisme en France et penser que les Français sont racistes. C'est une différence fondamentale bien que pas évidente. C'est une ambiance de société qui est perçue, due à la sensation que les gens d'origines immigrés n'ont pas accès à tout et sont encore largement discriminées dans la vie de tous les jours.

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Source : la Halde

Si l'on remonte plus loin encore, quelle forme avait le racisme dans les années 1930 ? Existait-il au sens où nous l'entendons aujourd'hui ?

Pierre Rigoulot :Le racisme dans les années 1930 était assez violent et se présentait essentiellement sous la forme de l'antisémitisme. Si ce dernier n'était pas le fait de toute la société, il existait tout de même une certaine liberté quant au fait de l'évoquer publiquement, notamment dans certains journaux. Bien évidemment, les barrières ont été levées pendant l’Occupation. La presse de la Collaboration a, à cet égard, été atroce.

En ce qui concerne les populations africaines, il y avait à cette époque une sorte d'infantilisation du type du célèbre "Y'a bon Banania", un racisme de mépris plus ou moins conscient plutôt que de violence. Il y a à ce propos de nombreuses histoires qui en témoignent, notamment à propos de Léopold Sédar Senghor. Il s'était retourné après un discours aussi brillant qu'il l'était et avait demandé à quelqu'un qui s’était permis une attitude condescendante : "'Y'a bon discours".

Précisons également que si aujourd'hui, elle est presque oubliée, l'arrivée des populations étrangères d'Europe du Sud ne s'est pas toujours bien passée non plus. Il y a notamment eu autour de l'immigration italiennes des rixes voire des violences de nature xénophobes à l'époque.

Après les années 1930, il y eut la Seconde Guerre mondiale et tout ce qu'elle a entrainé d'horreur et de persécutions… Comment cela a-t-il influencé notre vision du racisme et le racisme lui-même en France ? S'est-il déplacé vers d'autres communautés suite à ces terribles évènements ?

Pierre Rigoulot : Il est clair que cet épisode de notre histoire a profondément traumatisé notre société et plus largement tous les Occidentaux. D'une certaine façon, je crois que nous le sommes encore… Cela a donc créé une surveillance et une réserve bien plus grande vis-à-vis de l'antisémitisme, faisant progressivement disparaitre l'image traditionnelle que l'on se faisait autrefois du "juif commerçant prêteur à gage et magouillant" par deux facteurs : la Shoah d'une part, et la création de l'Etat moderne qu'est Israël d'autre part.

Le racisme s'est donc focalisé sur d'autres populations mais je crois qu'il s'agit plus de xénophobie que de racisme au sens biologique du terme et de croyance en la supériorité des races comme les nazis la percevaient. Cela s'explique notamment par la perte de repères et de valeurs des Français. Lorsqu'un peuple a du mal à être fier de ce qu'il est, il n'est pas disposé à bien accueillir ceux qui arrivent chez lui. Il y a de la part des Français une incapacité à proposer un cadre social, moral et civilisationnel à des gens qui arrivent. Nous sommes peu exigeants à leur égard, nous interdisant d'apparaitre comme porteurs de valeurs dont on a de solides raisons d’être fiers. Cela encourage le sentiment de menace venue des étrangers, une menace qui apparait d'autant plus grande que les Français n'ont pas confiance en eux et en ce qu'ils sont.


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