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Europe

L'union fait la force

Et si les souverainistes de droite et de gauche se donnaient la main en France comme en Grèce, quel poids électoral ?

L'alliance inattendue entre la gauche radicale et la droite souverainiste en Grèce pourrait donner des idées à certains partis français. Cependant entre l'intention et la réalisation, il y a monde...

Atlantico : Le parti grec Syriza est en train de former une coalition avec les Grecs indépendants, souverainistes de droite, pour constituer une majorité. Leur point d'entente : le rejet de l'austérité demandé par la Troïka. En France, un sondage CSA pour Atlantico de novembre 2014 révélait que 33 % des sondés se disaient souverainistes. De l'extrême gauche à l'extrême droite, en passant par l'UMP et le PS, quel est l'état des forces souverainistes ?

Emmanuelle Reungoat : Le souverainisme correspond à un rejet de l'Europe, dans la mesure où il s'oppose aux transferts de décision en dehors du pays. Cette opposition existe surtout à droite. A gauche, l'opposition se fait plutôt sur les questions économiques et sociales, et donc sur l'orientation des politiques européennes. En effet, à gauche, et surtout à l'extrême gauche, la dimension internationaliste est bien plus forte qu'à droite.

Lire également : 28% des Français se disent à gauche, 28 à droite, 14 au centre et 30 nulle part

Ils sont peu nombreux ceux qui à gauche désirent revenir à des niveaux d'intégration européenne moindres. De manière générale, leur doctrine consiste surtout à réorienter l'Europe, tant dans ses objectifs que dans son fonctionnement institutionnel. En ce sens, Jean-Luc Mélenchon ne peut pas être rangé dans la catégorie des souverainistes. Les communistes sont au parlement européen depuis 30 ans et au Parti de la Gauche européenne depuis 2004, même s'ils ne suivent pas les coopérations du PSE (gauche) et du PPE (droite), ce qui veut bien dire que leur objectif est lui aussi de réorienter l'Europe, non pas de la mettre à bas. Il serait plus judicieux de parler "d'alter européens" à gauche. Le NPA, lui, s'inscrit dans une posture d'opposition à l'Europe plus tranchée.

Il en va de même à la gauche du PS, où Benoit Hamon ou Marie-Noëlle Lienemann critiquent la politique d'austérité, et non l'Union européenne en tant que telle. Ne parlons pas du centre, qui est clairement européiste. Quant à l'UMP, la plupart des souverainistes sont déjà partis, même si quelques velléités continuent d'être incarnées par des députés comme Laurent Wauquiez ou Henri Guaino.

Les partis totalement souverainistes ont quasiment disparu. Nicolas Dupont-Aignan est sans doute le représentant central du courant, mais se trouve à la tête d'un petit parti qui ne jouit pas d'une grande audience. Le Front National en profite, cherchant à récupérer l'électorat souverainiste, avec au passage quelques cadres et candidats qui permettraient d'étoffer ses campagnes. N'oublions pas que le FN a pour partenaire le parti Souveraineté, Indépendance et Libertés (SIEL) lancé en 2012 par Paul-Marie Coûteaux, qui a fait partie de la plupart des mouvements souverainistes de ces 10 dernières années. Grâce à cette alliance, le Rassemblement Bleu Marine a pu glaner des cadres, et communiquer sur le fait que le FN était ouvert à tous les "patriotes" de France.

Quelle a été l'évolution de ces forces souverainistes au cours des dernières décennies ?

Le souverainisme a atteint son apogée à fin des années 90, profitant d'une forte réaction au traité de Maastricht. Le phénomène a pris de l'ampleur avec Charles Pasqua et Philippe Séguin qui ont fait campagne en 1992 contre le RPR. C'est la période où Philippe de Villiers s'est allié à Charles Pasqua, et a fait un meilleur score aux Européennes de 1999 que la liste RPR-DL menée par Nicolas Sarkozy. C'est aussi l'époque où Chasse, pêche, nature et tradition (CPNT) obtient des sièges au parlement européen.

Dans cette continuité, Jean-Pierre Chevènement a lancé son mouvement Pôle républicain en 2002, avec pour ambition de dépasser le clivage gauche-droite. Cela n'a pas fonctionné.

Les années qui ont suivi, en revanche, ont été marquées par une déliquescence du souverainisme, faute d'électeurs en dehors des échéances européennes, mais aussi à cause des querelles entre personnalités, à l'instar de Villiers et Pasqua. Une alliance comme celle entre Philippes de Villiers et CPNT, qui visait à créer un rassemblement des partis souverainistes au niveau européen, n'a pas rencontré le succès escompté lors des élections européennes de 2009. De plus l'UMP s'est efficacement employée à minorer l'influence des partis souverainistes : c'est la réforme des élections européennes en 2003 (menée par le gouvernement Raffarin, qui divise le pays en 8 grandes circonscriptions) qui avantage les grands et désavantage nettement les petites formations. 

Face à ces échecs, le Rassemblement Bleu Marine s'efforce de récupérer un électorat intéressant pour lui, mais l'UMP, avec des personnalités comme Wauquiez et Guaino, n'est pas en reste.

Aujourd'hui, quelles sont les figures qui incarnent le souverainisme en France ?

La figure la plus souverainiste aujourd'hui est Nicolas Dupont-Aignan. Il est sollicité sur les questions européennes, sur l'héritage gaulliste, mais il n'a pas l'audience nécessaire à ses ambitions. L'UMP de son côté a beaucoup de mal à se revendiquer comme un parti gaulliste. Il faut dire que l'Europe a contribué à renforcer l'ascendant des libéraux et à marginaliser les gaullistes.

Paul-Marie Coûteaux est aussi une figure, mais il s'est fait évincer du Rassemblement Bleu Marine à l'automne dernier pour désaccord avec Marine le Pen. On peut aussi dire de cette dernière qu'elle est souverainiste, même si ce n'est pas un vocabulaire qui est souvent utilisé au FN.

D'après le sondage CSA pour Atlantico de novembre 2014, 33 % des électeurs du Front de Gauche se disent souverainistes. Ils sont 32 % à l'UMP, 19 % à l'UDI et 60 % au FN. Ces gens sont-ils susceptibles de se diriger vers des partis exclusivement souverainistes ?

Il convient d'être prudent sur l'analyse des sondages relatifs aux questions européennes, car on sait que la population y est souvent peu rompue, et ne s'y intéresse pas énormément, en partie parce que les canaux d'information accessibles manquent de visibilité. Il n'est pas certain que le concept de souverainisme soit clair pour toutes les personnes interrogées, et qu'il soit perçu de la même manière selon les appartenances politiques. Un "souverainiste" au PS pourra simplement désirer un changement dans les politiques européennes, quand un souverainiste à la droite de l'UMP ou au FN sera clairement pour que la France sorte de l'UE. Et même aux élections européennes, les gens choisissent les partis qu'ils privilégient traditionnellement.

En revanche, il apparaît que la critique de l'Europe est plus forte chez les électeurs que chez leurs représentants, notamment le PS et l'UMP, ce qui pose la question du décalage entre les Français et les élites.

Source : CSA

D'après un sondage Institut CSA/BFMTV/Groupe Nice-Matin de mai 2014, 28% des Français considéraient que l'appartenance à l'UE était "plutôt une mauvaise chose", et 10% "une très mauvaise chose". Une cohérence avec les résultats électoraux des Européennes et de la présidentielle se dégage-t-elle ?

Sur les dix dernières années, les électeurs les plus politisés sont devenus de plus en plus méfiants à l'égard de l'Europe. Un consensus permissif prédominait auparavant vis-à-vis de l'Europe, aujourd'hui c'est le scepticisme qui gagne des points. Cependant une majorité de personnes connaissent peu les questions européennes, ne savent pas très bien quels sont les pouvoirs des institutions, et n'identifient pas les clivages politiques aussi bien que dans leur pays. Ce n'est donc pas cette méconnaissance qui va fonder un vote purement souverainiste.

Aux dernières élections européennes, on a retrouvé ce double phénomène : le Parlement européen a gagné en pouvoir, pourtant les électeurs se mobilisent de moins en moins, et ceux qui s'empressent de voter, ce sont surtout ceux qui sont contre.

On peut aussi  y voir les effets de la crise et du résultat du référendum de 2005 sur le Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne (TCE) : entre 2005 et 2009, le changement de posture était notable. Cantonnée à l'extrême gauche et à l'extrême droite, la critique de l'Europe s'est déplacée également au PS et à l'UMP.

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