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Bruno Le Maire fait désormais quasiment jeu égal avec François Fillon.
Bruno Le Maire fait désormais quasiment jeu égal avec François Fillon.
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"L'insoumis"

Bruno Le Maire : après le "grand serviteur de l’Etat", le nouveau d’Artagnan ?

L'énergie rhétorique de Bruno Le Maire l'a propulsé parmi les ténors de la droite ; mais sa progression est handicapée par un registre trop limité et un affichage trop lisse qu'il doit enrichir par des ressources encore inexploitées.

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017).

Spécialiste des Pays-Bas, il est l'auteur de Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours, chez Fayard. Il est aussi l'un des auteurs de l'ouvrage collectif, 50 matinales pour réveiller la France.
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Se pencher sur le profil rhétorique de Bruno Le Maire parmi les ténors de l’opposition est justifié par l’irruption du « cadet de la droite » dans le jeu de la future primaire présidentielle, où il fait désormais quasiment jeu égal avec François Fillon.

Irruption qui n’avait rien d’évident pour celui qui fut longtemps un « collaborateur » des grands puis un « ministre technique », haut fonctionnaire d’origine et de style, comme il en est tant dans notre république énarchique. Celui que tout désignait comme un « commis du Cardinal » serait-il donc devenu un nouveau d’Artagnan ? Nul doute qu’il a été inspiré par la longue fréquentation de Dominique de Villepin, bretteur infatigable (pour le meilleur comme pour le pire) qui détonnait dans le chiraquisme finissant ; mais il se pourrait bien qu’en disciple qui se respecte, il soit en train de dépasser le maître.

La mutation, préparée dès 2012 s’est cristallisée dans l’opinion lors de la candidature à la présidence de l’UMP l’an dernier, où Bruno Le Maire n’a pas hésité à braver son ancien chef avec bien plus qu’un succès d’estime : près de 30% des voix.

Preuve tangible d’une qualité peu cultivée dans nos élites : le culot, toujours apprécié par un peuple frondeur. Culot qui donne d’entrée de jeu la clef de la rhétorique de BLM. L’ethos personnel est son registre favori : énergie de la jeunesse, volonté réformatrice, parler vrai, accord des actes et des paroles ; tels sont les 4 piliers de son discours prenant point par point l’exact contrepied de l’habitus des élites politiques que ne supporte plus l’opinion : éternel retour des mêmes, conservatisme pusillanime, langue de bois et surtout « faites ce que je dis, pas ce que je fais ! ».

D’où l’argument de l’âge (« les nouveaux visages »), la démission de la fonction publique et le refus du cumul des mandats appliqués à lui-même, gages sans cesse rappelés par l’intéressé de sa crédibilité. D’où un maniement parfait du logos où la thèse est toujours forte et claire. Nul balancement entre tout et son contraire à la Hollande (et désormais à la Valls), qui est encore trop présent chez Alain Juppé. Pour BLM, pas de doute : « notre modèle est à bout de souffle », « le RSI est un scandale » etc. D’où, dans le champ programmatique la multiplication de propositions concrètes : sur le collège, sur réforme du RSI, sur l’intervention en Syrie. Il partage avec François Fillon une nette avance dans ce domaine, mais, utilisant à fond son mandat parlementaire, BLM a choisi, lui, la voie de l’action directe plutôt que du livre-programme : questions au gouvernement, demande de commissions d’enquête et propositions de loi. Le message est là aussi très clair : « j’agis là où je suis ».

Et ce « là où il est » est fort pertinent dans le marché hyperconcurrentiel de la droite : ni la « droite de la droite » ni le centre-droit mais le centre de la droite qui le placera idéalement en position d’arbitre voire de rassembleur, le moment venu. On l’a bien vu lors des débats sur le mariage pour tous, où après s’être abstenu sur le texte il en a exclu le retrait devant les militants « ultra-anti »- du « Sens commun », faisant ainsi d’une pierre deux coups : cohérence et courage, qui sont toujours des marqueurs positifs dans l’opinion même chez les adversaires.

Mais alors, malgré toutes ces qualités si en phase avec la demande politique, malgré les excellents réseaux sociaux d’un politique new age et les relais de terrain qu’il laboure avec le savoir-faire d’un ancien ministre de l’agriculture, pourquoi Bruno Le Maire ne parvient-il pas à faire de véritable percée en tant que présidentiable ? En d’autres termes, pourquoi Matignon lui semble-t-il acquis, alors que l’Elysée demeure encore un « inattingible lointain », pour citer son cher Proust ?

En dehors des considérations politiques stricto sensu et d’abord de l’activisme de ses principaux concurrents comme Alain Juppé et François Fillon (en attendant l’entrée en scène de Nicolas Sarkozy !), Bruno Le Maire présente encore des signes de faiblesse rhétorique. Si sa crédibilité progresse, l’autre déterminant indispensable de l’élection en démocratie, sa représentativité reste limitée.

Son physique de « gendre idéal », don discours trop rationnel, ce sérieux trop constant l’enferment dans un rapport trop cérébral et trop vertical à son propos et à son auditoire. Non qu’il ignore le registre émotionnel ; l’un de ses thèmes favoris (et pertinents) est « l’exaspération de nos compatriotes » : mais l’exaspération qu’il exprime est celle de la raison contrariée par l’absurdité des choses ou celle de la « valeur travail » malmenée par l’abus des charges. Il manque une véritable empathie, que seul peut transmettre le storytelling et non des généralités sur « les agriculteurs », « les commerçants », ou « les Français ». Et il lui arrive encore de dire « ce pays » pour parler de la France : signature immanquable du haut fonctionnaire, qui coupe le lien symbolique avec le peuple ainsi « objectivé » et mis à distance.


Autre faiblesse : l’abus du registre négatif pour dénoncer le camp adverse sans faire assez valoir la promesse que l’on prétend incarner, point cardinal du message politique. Sur ce point Alain Juppé et François Fillon lui sont supérieurs. Il ne suffit pas de dire que « le pays est plein d’atouts » et les énumérer ; il faut peindre le paysage d’une France libérée. Comme il fallait peindre le visage d’une « école libérée », lors du débat avec Najat Vallaud-Belkacem, où les assauts rhétoriques de Bruno Le Maire se brisèrent sur l’inexpugnable sourire de la Ministre, donnant l’impression d’un boxeur s’épuisant à l’attaque face à une judoka s’appuyant sur l’énergie de son adversaire pour le déstabiliser. D’où chez lui une frustration croissante et visible, alors même qu’il avait un boulevard devant lui.

Et qu’il disposait d’une supériorité culturelle écrasante qui pouvait être utile sur le sujet… Son talent littéraire et son humanité attestés par ses Jours de pouvoir, sa sensibilité artistique sont autant de marqueurs rares dans une élite monochrome et formatée. Pourquoi en fait-il si peu usage dans ses discours publics ? Pourquoi ce débit si mécanique et cette voix si monocorde ? Pourquoi si peu de formules, de citations, de références ? Et pourquoi si peu d’humour chez un homme qui est un bon imitateur de ses pairs ? Toutes qualités qu’il a su pourtant montrer dans l’ambiance (confidentielle) des mardis de l’ESSEC. Comme s’il y avait deux Bruno le Maire, le politique public et le sensible secret, réservant la meilleure part de lui-même pour d’autres exercices, d’autres moments et d’autres interlocuteurs. Au risque évident de perdre, par ce dédoublement, en densité et en épaisseur. L’on sait à quel point Pompidou, Mitterrand et de Gaulle lui-même surent tirer parti de la richesse d’une personnalité multidimensionnelle.

Référence à de Gaulle qui nous conduit au dernier handicap de Bruno Le Maire : le rapport à un (grand) corps qu’il ne donne pas l’impression d’habiter, où la raideur l’emporte dans une projection crispée de la tête vers l’avant, posture permanente qui n’est pas sans rappeler le même défaut chez Jacques Chirac. L’intéressé en semble conscient puisqu’il a reconnu prendre des cours d’un acteur de théâtre pour régler notamment le ballet de ses grands bras « embarrassants ».

Il y pourtant bien des atouts à exploiter dans le physique saint-cyrien (Ah ! ces yeux bleu-horizon) de notre normalien-énarque, comme le montre l’exemple du Général lui-même. Les premières prises caméra de la BBC sur l’homme du 18 juin montrent un géant gêné par sa taille et figé dans un garde à vous militaire : l’on sait ce que de Gaulle a su, par la suite, faire de la « télé » !

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